Découverte de Vulcano par Elisée Reclus
en 1865
Le géographe Elisée
Reclus (1830-1905), auteur du célèbre ouvrage La Géographie
Universelle, fut aussi un théoricien de l’anarchisme et connut l’exil
et la déportation après sa participation, comme membre de
la Garde Nationale, à la Commune de Paris. Il collabora à
plusieurs revues comme la Revue des Deux Mondes et à la revue Le
Tour du Monde, et sans nulle doute il aurait participé à
la revue LAVE. Cet extrait provient de l’article La Sicile et l’éruption
de l’Etna en 1865, récit de voyage tiré de la revue «
Le Tour du Monde », n° 388, 1866, librairie Hachette.
" De Tyndare et du cap Celavà, j’avais déjà
vu combien est désolé le versant méridional de Volcano
; toutefois, cette partie de l’île offre, çà et là,
sur ses pentes rougeâtres, quelques nuances de vert dues aux plants
de vignes et d’oliviers : on y voit même briller comme des points
blancs trois ou quatre maisonnettes qu’habitent des cultivateurs venus
de Lipari. La partie orientale de l’île, où s’ouvre le petit
port dans lequel nous venions d’entrer, n’offre au contraire que l’image
de la mort. Aucune trace de végétation ne se montre sur les
escarpements décharnés : on croirait voir une de ces régions
lunaires où le télescope ne découvre que bouches volcaniques,
fissures du sol, obélisques de laves. La plupart des roches sont
noires ou d’un brun rouge comme le fer, cependant il en est aussi d’écarlates,
de jaunes, de blanchâtres et presque toutes les couleurs sont représentées
dans ce cirque de l’enfer, à l’exception de celle que donne la verdure.
Là tout est laves ou scories, comme au jour où la masse bouillonnante
jaillit de la profondeur des mers. À gauche se dresse un grand cône
volcanique, encastré dans un vaste cratère ébréché
; à droite s’élève une autre montagne d’éruption,
le Volcanello ; le port même dans lequel se balance la barque est
un ancien cratère sous-marin.
Bientôt après mon arrivée
dans l’île, un homme sortit d’une grotte creusée à
la base de Volcanello et vint à ma rencontre. C’était le
Cicerone du volcan. Il me salua, puis, sans mot dire, prit le chemin du
grand cratère et marcha rapidement devant moi. Le sentier traverse
d’abord une petite plaine formée de tous les débris que les
eaux entraînent des hauteurs environnantes et déposent sur
le pourtour de la baie, puis il se développe sur les pentes escarpées
du volcan, coupées çà et là de larges ravines.
La terre que l’on foule résonne sous les pas comme la voûte
d’une cave. Vers les deux tiers de la hauteur, quelques lézardes
laissent jaillir des fumerolles ; et des cristallisations de soufre semblables
à des plaques de lichen recouvrent les talus. Des vapeurs, blanches
le jour, colorées en rouge pendant les nuits, flottent au-dessus
de la montagne, et suivant l’état de l’atmosphère et l’intensité
des forces volcaniques, s’amassent en nuages épais à la bouche
du cratère ou bien apparaissent un instant en légers brouillards
et se fondent dans le bleu du ciel. Les habitants de Lipari considèrent
les nuées du Volcano comme un baromètre sûr. Tel vent
doit souffler lorsque les masses blanchâtres s’étagent en
lourdes assises ou s’épandent en brumes sur toute la montagne ;
tel autre courant atmosphérique doit prévaloir quand on n’aperçoit
pas de loin la calotte du volcan. Il y a sans doute dans ces pronostics,
dont ont parlé tous les auteurs anciens depuis Polybe, un fond sérieux
de réalité, puisque ces prédictions sont formulées
d’après l’expérience séculaire des marins liparotes
; toutefois Spallanzani et d’autres savants
n’ont pu réussir à confirmer la tradition par des observations
directes.
Lors de ma visite, des tourbillons de vapeurs
emplissaient le cratère. Cette immense cuve, la plus grande de toutes
celles qu’offrent les volcans d’Europe méridionale, n’a pas moins
de deux kilomètres de circonférence sur le pourtour supérieur,
et ses parois méridionales se dressent à près de trois
cents mètres de haut : le fond de l’abîme peut avoir environ
cent mètres de large. À travers le brouillard qui s’élève
de cette chaudière, on aperçoit les escarpements rouges comme
le cinabre, ou jaunes comme l’or, qui rayent çà et là
les couleurs les plus diverses des substances sublimées dans ce
grand laboratoire. Sur les talus qui s’inclinent vers le fond du gouffre
les pierres croulantes cèdent sous les pas, et cependant il faut
descendre en courant, car en certains endroits le sol caverneux est brûlant
comme la voûte d’un four. Des fumées rampent sur les pentes.
L’air est saturé de gaz ou domine une odeur sulfureuse difficile
à respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements emplit
l’enceinte, et tous les côtés on voit entre les pierres de
petits orifices d’où s’élancent, en tourbillonnant les jets
de vapeur. Là quelques ouvriers accoutumés à vivre
dans le feu comme les salamandres légendaires, vont recueillir les
stalactites de soufre doré qui craquent encore dans la main par
l’effet de la chaleur, et les fines aiguilles de l’acide borique, aussi
blanches que le duvet de cygne.
Parfois, les pluies qui s’abattent dans le
cirque y forment un lac temporaire, mais une grande partie de l’eau s’échappe
à travers les fissures du sol et s’écoule en torrent sur
les pentes extérieures, tandis que le reste est rapidement vaporisé
par le brasier de la montagne. Quelques-unes des fumerolles, dont les gaz
ont été récemment analysés par M. Fouqué,
ont une température supérieure à 360 degrés.
D’autres jets moins chauds se font jour en diverses parties de l’île
et même jusque dans les eaux de la baie. Des bords du grand cratère,
on aperçoit à, la base des talus ces vapeurs qui montent
du fond de la mer et se développent en larges volutes blanchâtres
semblables d’aspects à des boues argileuses. En certains endroits,
la température de l’eau marine chauffée par ces gaz est assez
élevée pour que les touristes anglais puissent se donner
la puérile satisfaction se faire cuire des œufs dans la «
grande tasse. »
Bien que Volcano ait une superficie de 50
km2, elle n’a pour toute population permanente que 6 ou 7 ouvriers
chargés de recueillir le soufre et l’acide
borique du cratère et de fabriquer en outre un peu d’alun. L’usine
est un misérable hangar dont la couleur se confond avec celle des
roches environnantes ; quant aux ouvriers, véritables troglodytes
revêtus de vêtements sordides auxquels la poussière
de lave donne la nuance de rouille, ils ont pour demeures des cavernes
ouvertes dans les flancs rougeâtres du Volcanello. Quelques-uns ont
essayé de planter des légumes dans la plaine de cendres et
de scories qui s’étend entre les deux cônes principaux ; mais
toutes les cultures ont dépéri, et des plantations d’arbres
fruitiers il ne reste plus que deux ou trois figuiers pareils à
des fagots de bois mort. Toutes les provisions nécessaires à
l’atelier sont portées chaque semaine de Lipari, et si par malheur
la barque manquait un seul de ses voyages, la population de Volcano toute
entière serait condamnée à mourir de faim.
On comprend que cette existence n’offre rien de
bien désirable, même sous le beau ciel de la Méditerranée
; aussi tous les ouvriers ont-ils l’air triste et souffreteux. On m’avait
dit à Milazzo que ces hommes étaient d’anciens brigands déportés
de la Calabre ; pour mieux m’en assurer, je posai la question à
mon guide que je prenais pour un préposé libre. Le jeune
homme pâlit, puis, jetant un long regard vers les Apennins bleuâtres
qui se montraient au-delà du golfe, il me répondit en soupirant
: « Oui, cela est vrai. » Lui-même était un de
ces bannis, et sa figure morne révélait la profondeur de
son chagrin. Quel terrible lieu d’exil, que cette rouge scorie volcanique
!
L’île de Lipari est
très rapprochée de Volcano, le canal qui les sépare
n’ayant pas dans sa partie la plus étroite plus d’un kilomètre
de largeur. Deux roches en forme d’obélisque se dressent au milieu
du détroit, de sorte qu’un bon nageur pourrait facilement se rendre
d’une île à l’autre en se reposant à moitié
route. Il est vrai que si les requins fréquentent la mer Eolienne,
comme l’affirment les marins liparotes, le hardi baigneur risquerait d’être
happé au passage. Aussi, je me gardais bien de me précipiter
dans l’eau fraîche et bleue qui m’invitait si gracieusement par ses
petits remous, son clapotis harmonieux et la douce ondulation de ses flots.
J’attendis prudemment pour faire mon plongeon que le bateau fut entré
dans une baie de Lipari, sous les falaises surplombantes du mont Capiscello.
Le contraste est grand entre l’amas de scories qui
constitue Volcano et le versant oriental de l’île de Lipari. Ici
une ville considérable s’élève en un double amphithéâtre
sur les deux pentes d’un promontoire que couronne un vieux château.
Le port est rempli d’embarcations de petit tonnage. Une plaine très
bien cultivée en oliviers, en orangers, en vignes qui donnent d’excellents
produits, s’étend autour de la ville ; les pentes des montagnes
environnantes sont elles-mêmes couvertes de champs jusqu’au voisinage
du sommet. Une population active de matelots et de marchands s’agite sur
le port ; un grand nombre de bourgeois à la mine heureuse et placide
se promènent dans les rues de la ville. Il est vrai que parmi ces
derniers se mêlent plusieurs brigands de la Calabre auxquels le gouvernement
a donné l’île de Lipari pour prison et qui vivent paisiblement
de leurs petites rentes. On m’a dit qu’il n’y a point d’exemple que les
bannis aient abusé de leur demi-liberté.
Lipari est une terre
promise pour les géologues et les minéralogistes. Comme les
îles voisines, elle a des volcans, des cratères, des laves
d’espèces diverses, et de plus, elle présente en masse très
considérables certaines formations beaucoup plus rares dans le reste
de l’archipel. Le mont della Castagna est en entier composé d’obsidienne
; une autre colline élevée le Monte ou Campo Bianco, est
composée de pierres ponces qui de loin ressemblent à des
champs de neige. De longues coulées blanches, pareilles à
des avalanches, remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne
au rivage de la Méditerranée ; le moindre mouvement, causé
par le pied d’un animal ou par le souffle du vent, détache de la
surface du talus des centaines de pierres qui s’écroulent en bondissant
jusqu’au bas de la pente et sont emportées au loin par le flot qui
baigne le pied du volcan. Dans le voisinage de l’île, les eaux sont
parfois couvertes de ces pierres flottantes qui ressemblent à des
flocons d ‘écume. "