Le 12 janvier 1887, le jury de la Seine condamne Clément Duval, un serrurier
de 37 ans, à la peine de mort. Membre fondateur du groupe La Panthère
des Batignolles, il a cambriolé le 4 octobre 1886 un hôtel particulier
de la rue Monceau, y a dérobé pour quinze mille francs dargenterie
et de bijoux avant dy mettre le feu. Le 17 octobre, les agents de la Sûreté
tentent de semparer de lui alors quil se rend chez un receleur. Au
cri d au nom de la loi, je vous arrête, il répond
au nom de la liberté, je te casse la tête ! avant de
planter un couteau dans le corps du brigadier Rossignol. Cest donc pour
vol, incendie et tentative de meurtre quil est condamné à
mort avant que sa peine ne soit commuée le 28 février aux travaux
forcés à perpétuité. Son casier présentait
déjà une condamnation dun an de prison en 1878 et de 2 jours
en 1883 pour rébellion à agents.
Après 14 années aux Iles du Salut, il parvient enfin à sévader
le 14 avril 1901 après dinnombrables tentatives. Il finira sa vie
chez des anarchistes italiens de New-York à partir de 1903 avant de mourir,
toujours clandestin, dans ce pays en 1935. Il a rédigé des mémoires
parues en italien, dont seule la première partie existe en français
: Moi, Clément Duval, bagnard et anarchiste, éd. Ouvrières,
1991. Les coupures sont celles du livre. Sa défense, publiée ci-dessous
fut à lépoque tirée à 50 000 exemplaires.
Déclaration
de Clément Duval
Quoique ne vous reconnaissant pas le droit de me poser les questions et les demandes
que vous m'avez faites, je vous ai répondu comme accusé.
Maintenant, c'est en accusateur. Je ne prétends pas me défendre,
à quoi du reste cela me servirait-il devant des gens aussi bien armés
que vous l'êtes, ayant soldats, canons, police, enfin toute une armée
de mercenaires qui se font vos suppôts.
Soyons logiques, vous êtes la force, profitez-en, et s'il vous faut encore
une tête d'anarchiste, prenez-la, le jour de la liquidation on vous en tiendra
compte, et j'ai le ferme espoir que ce jour-là les anarchistes seront à
la hauteur de leur mission, qu'ils seront sans pitié, car jamais ils n'atteindront
le nombre de vos victimes !
Ce n'est pas à vous seuls que je m'adresse, mais à la société
entière, cette société égoïste, marâtre,
corrompue, où l'on voit d'un côté l'orgie, de l'autre la misère
!
Vous m'inculpez de vol, comme si un travailleur qui ne possède rien peut
être un voleur.
Non, le vol n'existe que dans l'exploitation de l'homme par l'homme, en un mot
par ceux qui vivent aux dépens de la classe productrice. Ce n'est pas un
vol que j'ai commis, mais une juste restitution faite au nom de l'humanité,
cet argent devant servir à la propagande révolutionnaire, par l'écrit
et par le fait. Faire des journaux, des brochures pour démontrer la vérité
au peuple [sic], il y a assez longtemps qu'on le trompe. A lui qui sent le mal,
lui montrer le remède.
M'occuper de chimie et préparer ce qu'il faut pour le jour de la bataille,
le jour où les travailleurs, conscients, sortiront de leur torpeur, de
leur avachissement. Car il est temps que cette machination diabolique du vieux
monde disparaisse, pour faire place à des institutions où tous trouveront
un sort plus équitable, qui n'existe que dans le communisme anarchiste.
Parce que l'Anarchie est la négation de toute autorité.
Et que l'autorité est la plus grande plaie sociale, parce que l'homme n'est
pas libre, et l'homme doit être libre de faire tout ce qu'il veut, du moment
qu'il ne porte pas atteinte a la liberté de ses semblables ou alors
il devient despote à son tour.
Dans le communisme, l'homme apportant à la société selon
ses aptitudes et ses forces doit recevoir selon ses besoins. Les hommes se groupent,
se recherchent selon leurs caractères, leurs aptitudes, leurs affinités,
prenant exemple sur le groupe qui fonctionne le mieux, écartant la vanité,
le sot orgueil, ne cherchant à mieux faire que son camarade pour que le
camarade fasse mieux que soi.
Alors, de là ces chefs-d'uvre utiles, plus de ces intelligences réduites
à néant par le capital, parce que les hommes pourront évoluer
librement, n'étant plus sous le joug despotique de lautorité,
de la propriété individuelle. Et ces groupes pourront sans entraves
échanger mutuellement leurs produits.
Apprenant, et sentant le bien-être de se gouverner par eux-mêmes,
ils se fédéraliseront et ne feront plus qu'une grande famille de
travailleurs associés tous ensemble pour le bonheur de tous un pour
tous, tous pour un ne reconnaissant qu'une seule loi : la loi de solidarité,
de réciprocité.
Plus d'or, ce vil métal pour lequel je suis ici et que je méprise.
Vil métal, cause de tous les maux, de tous les vices dont lhumanité
est affligée. Vil métal, avec lequel on achète la conscience
des hommes.
Avec le communisme anarchiste, plus d'exploitation de lhomme par lhomme,
plus de ces mangeurs de sueur, plus de ces commerçants à l'esprit
mercantile, rapaces, égoïstes, empoisonnant, falsifiant leurs produits
et leurs denrées, amenant ainsi la dégénérescence
du genre humain.
Vous ne pouvez le nier, car vous êtes obligés de surveiller jusqu'aux
marchands de jouets d'enfants qui empoisonnent déjà avec ces jouets
de pauvres petites créatures à peine nées.
Et ces usines, où lon joue la vie des travailleurs avec un sans-gêne
sans pareil, telles que les fabriques de blanc de céruse où au bout
de quelques mois les travailleurs trouvent la paralysie, et souvent la mort...
les étameurs de glace au mercure, qui en peu de temps deviennent chauves,
paralytiques, ont la carie des os et meurent dans d'atroces souffrances !
Eh bien, il y a des hommes de science qui savent que lon peut remplacer
ces produits malsains par d'autres produits inoffensifs. Des médecins qui
voient ces malheureux se tordre dans de si cruelles agonies, et qui laissent commettre
ces crimes de lèse-humanité. On fait même mieux, on décore
ces chefs d'usines, on leur décerne des récompenses honorifiques
en mémoire des services qu'ils rendent à lindustrie et lhumanité.
Et combien y a-t-il de ces industries malsaines, le nombre en serait trop grand
pour les énumérer toutes, sans parler des bagnes capitalistes infects
et malsains où le travailleur, enfermé pendant dix ou douze heures,
obligé pour conserver le pain de sa famille de subir les vexations, les
humiliations d'une chiourme insolente à laquelle il ne manque que le fouet
pour nous rappeler les beaux jours de l'esclavage antique et des serfs du moyen
âge.
Et ces malheureux mineurs, enfermés à cinq ou six cents pieds sous
terre, ne voyant le jour souvent qu'une fois par semaine et quand, las de tant
de misères et de souffrances, ils relèvent la tête pour réclamer
leur droit au soleil et au banquet de la vie : vite une armée en campagne,
au service des exploiteurs, et que l'on fusille cette canaille ! Les preuves ne
font pas défaut.
Et lexploitation de l'homme par lhomme n'est rien comparativement
à celle de la femme. La nature, déjà si ingrate à
son égard, la rend maladive quinze jours par mois [sic], mais on n'en tient
pas compte : chair à profit, chair à plaisir, voilà le sort
de la femme. Combien de jeunes filles arrivant de la campagne, pleines de force
et de santé, que l'on enferme dans des ateliers, des chambres où
il n'y a de la place que pour quatre, et elles sont quinze, vingt, n'ayant ainsi
pas l'air nécessaire, ne respirant qu'un air vicié : les privations
qu'elles sont obligées de s'imposer aidant, au bout de six mois elles sont
anémiques. De là, la maladie, la mollesse, le dégoût
d'un travail ne suffisant pas à leurs besoins conduisent ces malheureuses
à la prostitution.
Que fait la société pour ces victimes ? Elle les rejette hors de
son sein, comme la lèpre, les met en carte, les enrôle dans la police
et en fait des délatrices de leurs amants. (...)
Et pensez-vous qu'un travailleur, aux sentiments nobles et généreux,
puisse voir ce tableau de la vie humaine se dérouler constamment devant
ses yeux sans que cela le révolte ? Lui qui en ressent tous les effets,
qui en est constamment la victime, moralement, physiquement et matériellement
: lui que lon prend à vingt ans pour payer l'impôt du sang,
servir de chair a mitraille pour défendre les propriétés
et les privilèges de ses maîtres : et s'il revient de cette boucherie,
il en revient estropié, ou avec une maladie le rendant a moitié
infirme, le faisant rouler d'hôpital en hôpital, servant ainsi de
chair à expérience à ces Messieurs de la science. J'en parle
savamment, moi qui suis revenu de ce carnage avec deux blessures et des rhumatismes,
maladie qui me vaut déjà quatre ans d'hôpital et qui m'empêche
de travailler six mois de l'année. Pour récompense, si vous n'avez
pas le courage d'accorder ma tête que lon vous demande, j'irai mourir
au bagne.
Et ces crimes se commettent au grand jour, après avoir été
complotés dans les couloirs de cabinets, sous l'influence d'une coterie,
ou le caprice d'une femme [sic], en criant par dessus les toits : le Peuple est
souverain, la Nation souveraine, et sous le patronage de mots ronflants : Gloire,
Honneur, Patrie, comme s'il devait y avoir plusieurs patries entre des êtres
habitant tous la même planète.
Non ! Les anarchistes n'ont qu'une patrie, c'est l'humanité.
C'est aussi, au nom de la civilisation, ces expéditions lointaines où
des milliers d'hommes se tuent avec une sauvagerie féroce. C'est au nom
de la civilisation que l'on pille, que l'on incendie, que lon massacre tout
un peuple qui ne demande qu'à vivre en paix chez lui. Et ces crimes se
commettent impunément, car le code n'atteint pas ce genre de vols, de brigandages
à main armée, au contraire : on décerne des palmes à
ceux qui ont bien mené à fin tout ce carnage, des médailles
aux mercenaires qui y ont pris part, en mémoire de leurs belles actions,
et ces inconscients sont fiers de porter cet insigne, qui n'est qu'un diplôme
d'assassinat.
Mais en revanche le code punit sévèrement le travailleur à
qui la société refuse le droit à l'existence et qui a le
courage de prendre le nécessaire qui lui manque où il y a du superflu.
Oh ! alors, celui-là, on le traite de voleur, on le traduit devant les
tribunaux et on renvoie finir ses jours au bagne.
Voilà la logique de la société actuelle.
Eh bien, c'est pour ce crime que je suis ici : pour ne pas reconnaître à
des gens le droit de mourir de pléthore pendant que les producteurs, les
créateurs de toutes les richesses sociales, meurent de faim. Oui je suis
lennemi de la propriété individuelle, et il y a longtemps
que je dis avec Proudhon la propriété, c'est le vol.
En effet, comment acquiert-on des propriétés, si ce n'est en volant,
en exploitant ses semblables, en donnant trois francs à l'exploité
sur un travail qui en rapporte dix à lexploiteur ? Et les petits
exploiteurs ne le cèdent en rien aux grands. Une preuve : j'ai vu ma compagne
faire du travail en deuxième main, deux petites pièces détachées
de passementerie, de perlage, qui lui étaient payées sept centimes
et demi la pièce. Quinze jours plus tard, faisant le même travail
en première main, il lui fut payé cinquante-cinq centimes pièce.
(...)
Alors pensez-vous qu'un travailleur conscient puisse être assez sot, le
jour de léchéance du terme [le jour de paie du loyer], pour
retourner à ce même exploiteur-propriétaire une partie du
salaire qui lui aura été donné ? Et qu'il verra sa femme
et ses enfants obligés de se priver des choses les plus nécessaires
à lexistence, pendant que cet oisif, avec cet argent, ira à
la Bourse ou ailleurs spéculer, agioter sur la misère du peuple,
ou dans quelque boudoir à la mode se vautrer dans les bras d'une malheureuse
fille qui, pour vivre, est forcée de faire de sa chair une chair à
plaisir, malgré le dégoût que lui inspire un pareil goujat.
Eh bien, ne voulant pas me faire le complice de semblables ignominies, voilà
pourquoi je ne payais pas de terme (ce que vous me reprochez), ne voulant pas
me laisser dévaliser par ce voleur, ce vautour que lon nomme propriétaire,
et c'est pourquoi on a donné de mauvais renseignements sur moi dans les
différents locaux que j'ai habités. Il n'y a de bons renseignements
que pour les vils et les rampants, pour ceux qui ont l'échine souple.
Car, la loi se faisant en toutes choses la complice de ceux qui possèdent,
on jette l'anathème aux travailleurs qui relèvent fièrement
la tête, qui conservent toute leur dignité en se révoltant
contre les abus, les injustices, contre de pareils monstres dont se compose la
société des possédants.
Mais il y a longtemps que je ne compte plus qu'avec ma conscience, me moquant
des sots et des méchants, étant certain d'avoir lestime des
hommes de coeur qui m'ont connu de près. C'est pourquoi je vous dis : ce
n'est pas un voleur que vous condamnerez en moi, mais un travailleur conscient,
ne se considérant pas comme une bête de somme, taillable et corvéable
à merci, et reconnaissant le droit indéniable que la nature donne
à tout être humain : le droit a lexistence. Et lorsque la société
lui refuse ce droit, il doit le prendre et non tendre la main, c'est une lâcheté
dans une société où tout regorge, où tout est en abondance,
ce qui devrait être une source de bien-être et n'est actuellement
qu'une source de misères... Pourquoi ? Parce que tout est accaparé
par une poignée d'oisifs qui crèvent d'indigestion tandis que les
travailleurs sont continuellement à la recherche d'une bouchée de
pain.
Non ! je ne suis pas un voleur mais un volé, un justicier, qui dit que
tout est à tous, et c'est cette logique serrée de l'idée
anarchiste qui vous fait trembler sur vos tibias.
Non je ne suis pas un voleur, mais un révolutionnaire sincère, ayant
le courage de ses convictions et dévoué à sa cause [sic].
Dans la société actuelle, l'argent étant le nerf de la guerre,
j'aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour m'en procurer, pour
servir cette cause si Juste, si noble, qui doit affranchir l'humanité de
toutes les tyrannies, les persécutions dont elle souffre si cruellement.
Ah ! je n'ai qu'un regret, c'est d'être tombé si tôt entre
vos mains, m'empêchant ainsi d'assouvir une haine implacable, une soif de
vengeance que j'ai vouée à une société aussi infâme.
Mais ce qui me console, c'est qu'il reste des combattants sur la brèche,
car malgré toutes les persécutions l'idée anarchiste a germé,
et l'évolution théorique se termine et fera bientôt place
à la pratique, à laction. Oh ! alors, ce jour-là, société
pourrie, gouvernants, magistrats, exploiteurs de tout acabit, vous aurez vécu.
Vive la révolution sociale, vive l'anarchie...
Texte publié dans "Cette Semaine #85, août/septembre 2002, pp.
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