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Réflexions autour de Christo Botev

par Vera Marinova

Le 2 juin - comme chaque année - les Bulgares commémorent l'anniversaire de la mort tragique de Christo Botev, chantre légendaire du combat mené par les Bulgares contre la domination ottomane.

Tout comme Vassil Levski, dont on a commémoré, le 18 février 2003, le 130ème anniversaire de sa mort [lire l'allocution...], Christo Botev occupe dans le coeur de générations de Bulgares une place toute particulière. Tout comme Levski, il était convaincu que le peuple bulgare se délivrera de son occupant par ses propres moyens. A une différence près: si Levski insistait sur l'importance de la mise en place d'un réseau organisé pour encadrer le combat pour la liberté, ce à quoi il sacrifia sa vie, Botev, lui, estimait qu'indépendamment du rôle primordial du réseau organisé, la population était parfaitement capable, de par sa maturité, de s'engager dans ce combat. Pour provoquer sa révolte, il suffisait, selon lui, de lui indiquer clairement l'objectif à atteindre et de lui montrer un exemple personnel. (Et c'est ce qu'il a fait !)

Les idées de ces deux géants de l'histoire bulgare s'accordaient sur un point, qui les opposait d'ailleurs au reste de l'émigration bulgare à l'étranger, comptant avant tout sur la Russie : ils craignaient qu'une fois libres, les Bulgares ne se retrouvent à nouveau asservis.

Ce qui fut confirmé par Levski lui-même lors d'un de ses rendez-vous clandestins.
A la question : « Pourquoi courir tant de risques alors que l'on sait que c'est le « Père Ivan » (c'est ainsi que le peuple bulgare appelait affectueusement la Russie) qui va nous libérer »,
il répondit : « Et qui, ensuite, va nous libérer de nos libérateurs ! ».

En 1870, Botev qui n'avait que 22 ans, s'exclama : « Vive le peuple russe ! Vive la future RUSSIE LIBRE ! ». Car, démocrate radical, il craignait lui aussi l'instauration, dans notre pays, d'un régime à l'image de celui de la Russie.

Christo Botev a exprimé le radicalisme de ses convictions politiques dans ses œuvres poétiques et dans ses articles et pamphlets, dont l'humour poignant est toujours d'actualité.

Combat

...
Salomon, ce tyran perverti
Il y a belle lurette flanqué au paradis,
Parmi les saints, a dit la pire des idioties
Que le monde ne cesse de colporter :
« Crains Dieu, vénère le roi ! »
(Tr.V.M.)

En voici un bref exemple :

Dans la taverne

Mon cœur est lourd ! Versez du vin !
Que je m'enivre, que j'oublie :
Est-ce la gloire ou l'infamie ?
Qu'en savez-vous donc, imbéciles ?
...
Mon père mort, ma mère en larmes,
Oublier mon peuple indigent
Et les voleurs qui lui arrachent,
Noblement, le pain de la bouche.

Ils volent mon peuple affamé :
Le lâche tchorbadji¹ le vole
propriétaire de biens
L'avare commerçant le vole,
Le pape, saintement, le vole.

Volez-le, o vous, insensés !
Volez-le ! Qui vous en empêche ?
Il n'est pas prêt de se lever :
Ne sommes-nous ici à boire ?

Nous chantons des chants de révolte,
Nous montrons les dents aux tyrans,
Les tavernes nous sont étroites.
Nous crions « Allons au Balkan * ! » *dans le maquis

Mais quand nous sommes dégrisés,
Nous oublions tous nos serments.
Nous nous taisons, puis nous rions
Des saintes victimes du peuple.
... (Traduction - poétisation : Paul Eluard. Editeurs français réunis)
¹tchorbadji - au temps de la domination ottomane, personnes qui avaient acquis une certaine richesse

La pendaison de Vassil Levski

O Bulgarie !
O ma mère, ô patrie chérie !
...
Pleure ! Là-bas, près de Sofia,
Se dresse un gibet, je l'ai vu !
Et ton fils, l'unique entre tous,
Y pend de son terrible poids.
...
L'hiver chante ses mauves airs,
Les rafales couchent les ronces.
Le froid, le gel, le désespoir
Accablent ton cœur de douleur.

Elégie

Dis-moi, dis-moi, pauvre peuple,
Qui donc te berce en un berceau d'esclave
Est-ce celui qui autrefois perça
Le flanc du Sauveur sur la croix ?
Ou celui qui te chante tant d'années :
« Si tu supportes tout, tu sauveras ton âme. »
...
Est-ce lui, réponds-moi...Mais le peuple se tait.
Rien que le bruit des chaînes ! Nulle voix ne monte
D'entre elles pour clamer l'espoir, la liberté.
...
Le pauvre esclave endure tout - et nous
Sans honte et en silence, nous comptons les jours.
...
Serions-nous pleins de foi pour la tribu des brutes,
Puisque nous attendons notre tour d'être libres ?


Hadji Dimiter
¹

Là-bas dans le Balkan, il est toujours vivant.
Mais il gît et gémit, il est couvert de sang ;
Sa poitrine est percée d'une affreuse blessure.
Frappé dans sa jeunesse, il vit, notre héros.
...
Sur la terre asservie ! Le héros va mourir,
Il va aussi mourir...Mais tais-toi, ô mon cœur,
Car celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas, ne peut pas mourir ! Que sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature !
Que les poètes le célèbrent dans leurs chants !
(Tr.Paul Eluard)
¹Tombé dans un combat au sommet de Stara-Planina, mais le peuple n'a pas voulu croire à sa mort et, d'après la légende, il continue de vivre. Ce poème est pour ainsi dire le précurseur du propre sort de Christo Botev qui a péri dans le combat sur le mont « Vola » le 2 juin 1876.



En te disant adieu !

Mais...me suffira la prime
Du peuple qui un jour dira :
Le pauvre, il est mort pour la justice,
Pour la justice et pour la liberté.
(Tr.V.M.)

Revenant à nos jours et à notre actualité, mais toujours dans l'esprit de Levski et de Botev, je me permets de vous présenter le pamphlet d'un des éminents poètes de notre temps - Nicola Indjov*, écrit le 5 janvier 2002 à l'occasion de l'anniversaire de Christo Botev - le 6 janvier 1849. Christo Botev est devenu un symbole de l'histoire bulgare, une part de la « Légende des siècles », non seulement parce qu'il a péri, dans le Balkan, dans un combat contre les oppresseurs, mais aussi grâce à ses œuvres toujours à fleur de peau, grâce à ses poèmes et à sa prose immortels.

* * *

Si vraiment "il n'était pas mort"["…il n'est pas mort…" - vers célèbre de Christo Botev, extrait de son poème "Hadji Dimitar"], nous devrions reconnaître, aujourd'hui, sans hésiter, qu'un "mauvais hiver politique" nous a ensevelis. Non seulement parce que des vieillards encore en vie gèlent de froid et que les enfants s'en vont, emportés par la faim, mais parce que les notables - janissaires nous habituent à la résignation, "au jour le jour" et encore pendant huit cent jours (délai de grâce que s'est attribué l'ex-roi premier ministre -n.tr.). « Sacrée bêtise ! » - aurait rappelé Botev, si vraiment "il n'était pas mort".
Si vraiment "il n'était pas mort" - nous devrions nous considérer aujourd'hui comme des esclaves, "trois fois enchaînés", parce que nous nous laissons duper par des parjures qui ont détérioré notre terre fertile, notre industrie, notre enseignement gratuit, nos soins médicaux gratuits, au profit d'intérêts étrangers, et ont reçu non pas trente oboles, mais trois cents trente, et trois fois plus que celui qui a trahi le Christ, car ils ont trahi le peuple tout entier! Vous n'avez qu'à voir leurs nouvelles maisons, leurs nouvelles voitures, leurs habits, leurs nouvelles « petites amies », leurs nouveaux divertissements ! « Mensonge et joug règnent sur cette terre qui succombe au péché... » - aurait-il rappelé, si vraiment "il n'était pas mort".

Si vraiment "il n'était pas mort" - nommons de leurs vrais noms les impôts qui nous accablent : impôt pour docilité, impôt pour soumission, impôt pour servitude ! Toi qui vis comme dans une décharge, car ta capitale en est une aujourd'hui, pourquoi payes-tu les taxes pour la voirie ? Est-ce parce qu'on te permet de fouiller dans les poubelles ? « Le peuple se tait... » - aurait rappelé Botev, si vraiment "il n'était pas mort".
Si vraiment "il n'était pas mort" - pourquoi acceptons-nous alors qu'un quelque moralisateur, dont nous avons ras le bol, puisse, depuis une dizaine d'années, se lamenter sur notre sort, sur nous, les va-nu-pieds, sans se priver, lui, de dresser une table « à gueules ouvertes » pour deux mille personnes a l'occasion de son anniversaire. Pourquoi ne pas inculquer à... telle donzelle quelque peu fanée que la Bulgarie est une République et que nul encore n'y est roi ? Pourquoi ne pas attribuer leur vrai nom à la corruption - vol ; aux corrompus - voleurs ; à leurs complices - leurs défenseurs, pour mettre en évidence enfin que, dans notre cheminement vers l'Europe, on ne nous a pas gérés, mais tout bonnement pillés ? « C'est un patriote qui offre son âme à la science, à la liberté ! Mais ce n'est pas son âme à lui - frères - c'est celle du peuple !... » - aurait-il rappelé, si vraiment "il n'était pas mort".
Mais il y a des jours sombres et il te semble parfois qu'il est mort pour de vrai, et comment encore, chers compatriotes, Mesdames et Messieurs! Si ce n'est pour tout le monde, c'est au moins pour la moitié d'entre nous qu'il est mort et aujourd'hui je ne sais plus où se trouve sa tombe. Certainement pas sur le mont de Vola (l'endroit où a péri Ch.Botev-n.tr.), ni dans le Diarbekir où l'avait envoyé une naïve rumeur avec l'espoir que là au moins ce ne sont pas les Bulgares qui l'ont tué.

La tombe de Christo Botev se trouve dans le marasme politique de la société bulgare rabaissée. Ce poète génial, ce grand patriote, ce voïvode plein d'abnégation est enseveli dans les bas-fonds des partis et des mouvements pseudo - démocrates, des gouvernements et parlements cupides, des syndicats serviles et mafiotes ! Il m'arrive parfois d'entrevoir cette continuité historique, qui emboîte les pas de Botev. De nos jours, il semble qu'elle suit encore les traces de l'escadron de Botev, et aussi de celles laissées par ses compagnons. Cette continuité témoigne que la flamme de Christo Botev, et le souvenir de sa tombe, qui vivaient depuis toujours dans le cœur de chaque Bulgare, est profondément enfouie où à jamais éteinte. Chez certains, c'est le courage qui manque, chez d'autres c'est l'amour du pays, chez d'autres encore, la dignité. Sa tombe est d'ailleurs plus vaste que la Bulgarie, car où que l'on trouve un Bulgare à travers le monde, là se trouve également une parcelle de la tombe de Botev ...
Ce sont des détracteurs, des dénigreurs de la dignité populaire, prêts à discréditer l'essence même de Botev ; ce sont des archivistes-nécrophiles qui gagnent à noircir l'éternelle aurore bulgare - Botev, « qui brille dans nos yeux ! » ; intellect malhonnête ayant défini son exploit comme privé de sens ; raisonnement d'esclave qui a osé touché à la confession sacrée de Botev auprès du monde européen, son credo devenu un symbole !

Mais c'est précisément le monde européen qui est le monde de Botev !
C'est la France qui a déposé au Panthéon la pucelle d'Orléans !
C'est l'Italie qui a sauvegardé de toute calomnie Guseppe Garibaldi !
C'est la Pologne qui n'a pas renié le communard Dombrowski !
C'est la Tchéquie qui a canonisé le réformateur Jan Hus...
Tout fils humain a une patrie et dans la patrie de tout fils humain l'exploit pour la liberté est sacré !

J'interroge les nouveaux notables s'ils se rappellent que le sacrifice pour la Bulgarie, aux temps de Botev, était le signe principal de la vitalité de notre peuple qui, opprimé, n'avait pas d'autres moyens pour s'exprimer que la violence.

Et, envers et contre tout, "il n'est toujours pas mort", et il ne mourra pas pour la simple raison - le peuple se meurt, "le couteau planté jusqu'à l'os" et il n'y a qu'un Botev pour le sauver de son sort misérable d'être le dernier loqueteux de l'Europe !

Qui a dit : « NOUS LANCERONS NOTRE APPEL « DU PAIN OU DU PLOMB ! »

Vera Marinova

Remarque :
*"Prix pour l'ensemble de ses oeuvres - telle est la récompense qui a été attribuée à Nicola Indjov par l'Union des écrivains bulgares lors de la clôture de la Foire internationale du livre à Sofia - fin mai 2003.