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Georges-Jean Arnaud
(né en 1928)

Par François BILLARD


Georges-Jean ARNAUD Situer G.-J. Arnaud dans l'histoire de la littérature policière nous amène paradoxalement à en repousser les limites, à déborder du cadre d'un genre et même si l'on ne n'aborde son oeuvre qu'à travers sa production strictement «policière», il défie les classifications, par excès ! Arnaud est généreux, il pourrait se ranger directement à côté de Balzac et de Zola ou de Simenon, pour demeurer dans notre siècle. G.-J. Arnaud ne se situe pas, par exemple, entre Jean Amila et Jean-Patrick Manchette et n'appartint jamais à un camp, en tout cas pas à celui du néo-polar. Si la notion d'auteur «prolétarien» existe, désignant un homme de métier, qui ne rechigne pas à la tâche - personnage bien plus familier aux Etats-Unis que dans notre vieille Europe, orfèvres du quantitatif, à l'inverse de ceux qui écrivent avec le petit doigt en l'air -, elle s'applique à G.-J. Arnaud.

Loin d'être l'auteur d'un seul genre ou d'une seule série, G.-J Arnaud demeure l'un des grands maîtres du Fleuve Noir - tenons-nous en pour l'instant au gros de sa production policière, plus précisément à Spécial Police, série bien connue des amateurs, mais qui ne bénéficia jamais de l'aura de l'autre noir (celui de Gallimard). Loin de tout parisianisme, G.-J. Arnaud trouva dans ce sanctuaire du polar français - à la différence, répétons-nous, de la Série Noire - une écurie à sa mesure, loin des modes et préciosités à l'honneur du côté de Saint-Germain des Près.

Ce petit parcours dans le (petit) monde de l'édition spécialisée nous amène à une constatation plus ambigüe, à savoir qu'Arnaud n'appartient pas aux sanctuaires de l'art littéraire où l'on a volontiers le style à la boutonnière, même si l'on affecte un négligé étudié. Je ne peux m'empêcher de citer pour le plaisir sa réponse à François Guérif, qui lui demandait : «Certains te reprochent ton style. «C'est bien, mais c'est mal écrit.»

- Du style, je peux en faire, si je n'écris qu'une page par jour. Je l'écrirai à 8 heures, je la referai à 9, puis à 10, et à 9 heures du soir j'aurai une page superbe, mais qu'est-ce qu'il y aura dedans ? Je l'aurai complètement vidée ; j'aurai choisit des mots qui sonnent bien, changé le verbe être par un verbe plus fort, mais qu'est-ce qu'il y aura ?»

On lit bien rarement quelque chose d'aussi lucide sur la temporalité de l'écriture, à l'inverse les auteurs qui se livrent à des considérations sur l'écriture sont en général les moins soucieux de mouvement !

Dire qu'Arnaud est «populaire» ou relève de la «littérature populaire» peut ressembler à une oraison funèbre, bien que justement et c'est bien rare le qualificatif de «populaire» lui convienne parfai-tement, pas un «populaire» qui sent son populisme et qui pourrait définir les manières de certains tribuns du FN ou de Bernard Tapie. Il s'agirait plutôt d'une application du terme «populaire» à des conditions définies par le marché, en ce sens-là est populaire un art qui se trouve défini par le cadre précis d'une collection, un public nombreux et par certains impératifs quantitatifs de production. A l'auteur d'en jouer comme il l'entend ou comme il en est capable (selon de tels critères S.A.S. était populaire).

Arnaud transforma des impératifs mercantiles en une forme d'exercice. Le fait, par exemple, de ne pas avoir le loisir de se relire et rerelire appelle un certain type de rythme, qui donne leur charme aux meilleurs films de Roger Corman et qui se caractérise par une relative urgence, non pas celle de l'inspiration mais celle du métier. «Pour moi l'écriture doit être rapide et nerveuse, et j'écris un bouquin en huit jours quand j'en ai toutes les données mais rassembler ces données demande de six mois à deux ans.» (Entretien réalisé par François Guérif)

Est-ce à dire qu'Arnaud dut passer sous les fourches caudines des séries à cent sous et raboter son talent ? Il répondit pour nous : «On dit que je suis un auteur de polar politique, engagé, parce que je me livre à quelques voies de faits en littérature. Je ne sais pas si c'est aussi efficace qu'on voudrait bien le dire... Mais je ne fais rien d'autre dans le polar que ce que devraient faire les journalistes français dans leur canard. Comme les journalistes américains. Bien entendu, puisqu'il s'agit de fiction, j'extrapole, je fais des rapprochements ahurissants mais qui ne le restent pas toujours. Dans le fond on appelle romans politiques ce qui n'est qu'oeuvre d'humeur...» (post-face à la réédition de Tel un fantôme.)

Ecrivain «populaire», Arnaud devient tout naturellement scrutateur de la quotidienneté et la politique qui pénètre avec fracas dans les décors posés de ses polars n'est rien d'autre qu'un petit coup de pouce à la réalité. Ses héros moyens, «personnages un peu fâlots», dit-il, mettent la main dans un engrenage, qu'ils se heurtent à l'ordre du monde (aux conséquences du nucléaire, par exemple) ou à la fatalité d'un univers pré-défini, clos, dont les règles sont plus fortes que l'homme (une maison ou une famille peuvent faire l'affaire).

Cette «humeur» s'appliqua d'ailleurs à merveille à d'autres séries, à de la S.F cette fois (notamment le «Cycle des glaces» au Fleuve Noir) ou à l'espionnage (chez le même éditeur, la série dont le héros est le Commander). Elle ne colle pourtant pas à l'«actualité», qui est la vache à lait du journalisme et dont le caractère brûlant est si bien connu qu'elle carbonise les mémoires. Arnaud est à l'inverse de l'homme des «news» : «j'essaie d'éviter les pièges de l'actualité. Les gens s'y laissent souvent prendre, sont esclaves de leurs idées, de l'ambian-ce du moment et souhaitent qu'on aille jusqu'au bout d'une démonstration politique ou sociale. Or, le polar a une logique, et le crime ne se trouve pas toujours à droite.» (interview réalisée par Guérif, op. cit.)

On aura compris qu'Arnaud anticipa aussi, et à sa manière, sur l'épidémie de political correctness, devinant les effets avant que le mal ne fut vraiment déclaré.