Le stalinisme s’était trouvé un ennemi : le “gauchisme”.
Dans les années soixante, la déviation de la révolution
russe est au cœur des débats. Quand la bureaucratie a-t-elle commencé
à s’immiscer dans la “démocratie ouvrière” et pris
le pouvoir ? La réponse détermine les différences
entre groupuscules qui se partagent le Quartier Latin en 1968. Surtout,
cette critique du stalinisme s’accompagne de la recherche d’une théorie
révolutionnaire qui corrige les erreurs de Marx ou de Lénine.
Dans ce sens, la nouvelle génération se tourne vers des théories
qui n’avaient rien abandonné de la liberté, et obligatoirement
vers l’anarchie, celle qui prédisait déjà, avec Bakounine,
que le communisme sans liberté ne serait qu’une nouvelle forme d’aliénation.
En outre, l’indéniable manque d’efficacité des groupements
anarchistes d’avant-guerre amène nombre de militants à hâter
le renouveau de l’anarchisme, notamment par une reprise d’élaboration
théorique et des tactiques d’organisation et d’action nouvelles.
Les débats qui tournent autour de cette reprise d’autre part, et
les rapports entre ceux qui partent d’une critique du communisme et les
vieux militants anarchistes, déterminent l’évolution des
pensées et des formes que prend le mouvement jusque 1968. Les événements
de la même année consacrent-ils l’évolution et les
vues d’une de ces « tendances » et doit-on plutôt parler,
à la fin des années soixante, d’un nouvel anarchisme ou d’un
nouveau souffle ?
Arvon voit dans l’opposition des tendances individualistes et communistes,
une caractéristique de l’anarchisme au XXème siècle.
Pourtant, il paraît assez simpliste, pour la période étudiée,
de réduire l’anarchisme à ces oppositions. En effet, comment
trouver des points communs entre Georges Vincey, individualiste acceptant
certaines structures d’organisation, et Emile Armand, individualiste refusant
toute organisation jugée aliénante. De même, quelle
ressemblance peut-on remarquer entre Maurice Joyeux, adhérant à
la Fédération anarchiste synthésiste, et pourtant
fort proche des conceptions plateformistes, et Aristide Lapeyre, plus proche
des vues humanistes et pourtant lui aussi un des pères de la FA
? Le mouvement anarchiste réussit-il au cours de ces vingt années
à dépasser ces vieilles classifications et les vieilles querelles
qui leur sont liées en matière d’organisation et d’action
? Surtout, comment la jeune génération se positionne-t-elle
par rapport à ces dernières ? C’est reposer ici la question
des rapports de la nouvelle génération avec le mouvement
traditionnel tout au long des années cinquante et soixante, mais
aussi s’interroger sur la complexité de la notion de tendance. L’explosion
du printemps 1968 concrétise l’évolution idéologique
de certains groupes, et donc leurs positionnements (et leurs préférences)
face aux deux tendances opposées par Arvon. Faut-il voir dans les
événements les prolégomènes des formes de l’anarchisme
des années soixante-dix ?
Les sources utilisées pour détailler les formes de pensée
et d’actions sont extrêmement diverses. En ce qui concerne les organisations
comme la Fédération anarchiste, les bulletins intérieurs
et les mémoires de militants guident les réflexions. Pour
les autres groupes, si on s’attache à certains témoignages,
l’étude des différents comptes-rendus de réunion et
des nombreuses parutions déterminent les axes d’étude. Une
place importante est faite aux citations et à l’écrit, car
la plupart de ces textes sont difficilement trouvables et, pour la plupart,
n’ont pas été l’objet d’études détaillées
et publiées .
On s’intéresse dans un premier temps à la période
qui s’étale jusque 1960, qui correspond à la suite logique
des cinq années qui suivent la Libération, c’est à
dire à une phase de reconstruction, de remobilisation pour le mouvement
et ses militants. On peut voir déjà les signes avant-coureurs
de l’évolution des pensées, dans une période qui caractérise
l’importance de ce qu’on appelle « l’anarchisme traditionnel ».
Notamment, les vieilles querelles qui avaient divisé le mouvement
d’avant-guerre réapparaissent. Les formes d’organisation sont l’objet
de discussions passionnées, au nom d’une plus grande efficacité.
Ensuite, les tentatives concrètes des militants et de certains
groupes pour sortir le mouvement de l’impasse sont analysées. Elles
se décèlent sous plusieurs formes et concrétisent
dans une certaine mesure les efforts de réflexions des années
cinquante. D’autre part, la question d’une réactualisation des pensées,
et donc des formes d’action, trouve un écho chez les nouveaux militants.
En outre, l’arrivée d’une nouvelle génération d’anarchistes
provoque un rééquilibrage des forces au sein du mouvement,
mais aussi des tensions.
Enfin, c’est Mai 1968 et ses conséquences qui déterminent
l’évolution. Ainsi, si les événements ont leur importance
dans l’évolution de la société française, ils
touchent dans une grande partie les mouvements révolutionnaires
et particulièrement les anarchistes, qui ne fructifieront cette
embellie des idées libertaires que par un effort de réflexion,
de propagande et d’action.
Première partie : L’anarchisme traditionnel et la reconstruction
du mouvement 1945-1960
Si la période étudiée prend pour point de départ
le début des années cinquante, il apparaît nécessaire
de savoir et de comprendre ce qu'a été et ce qu’a représenté
le mouvement anarchiste durant la décennie précédente.
En effet, ce bref historique a pour but de permettre au lecteur d’avoir
toutes les cartes en mains pour appréhender un mouvement qui est
de par sa nature même d’une grande diversité.
A la déclaration de guerre, en 1939, les organisations, l’Union
anarchiste, qui a pour organe le Libertaire, et la Fédération
anarchiste française, avec Terre Libre, qui n’ont prévu aucune
structure clandestine disparaissent. Les militants se retrouvent dispersés,
parfois sous les drapeaux ou en exil. Petit à petit des contacts
se refont et des embryons de réseau se créent autour de personnages
comme André Arru ou Henri Bouyé. Ainsi le syndicat des fleuristes
CGT, sous l’égide de Bouyé, accueille des réunions
de confrontation. Une réunion clandestine, dite de la Fédération
internationale syndicaliste révolutionnaire, a lieu en 1942 à
Toulouse. Des « ballades champêtres » se font. On parle
aussi de Fédération libertaire unifiée, d’Organisation
du mouvement fédéraliste, de Fédération anarchiste.
C’est le 15 janvier 1944 qu’est mis au point une charte de la nouvelle
fédération approuvée à la rencontre d’Agen
les 29 et 30 octobre de la même année, puis adoptée
par les Assises du mouvement libertaire et le congrès de la Fédération
anarchiste qui se tinrent respectivement à Paris les 6 et 7 octobre
puis le 2 décembre 1945. D’entrée, cette charte reconnaissait
les erreurs de l’avant-guerre dans les deux organisations, l’UA et la FAF
:
« La ligne générale était théoriquement
définie par le congrès, mais rien n’était fait pour
réaliser et sauvegarder l’unité de vues indispensable à
une propagande sérieuse. Il n’était nullement prévu
que l’attitude prise publiquement par l’individu, le groupe ou la région
ne pouvait être contraire aux positions définies par le congrès.
»
Cette position de la nouvelle fédération face au mouvement
d’avant-guerre nous amène directement à aborder des thèmes
importants. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, du fait des nombreuses
difficultés d’après guerre (morts, éparpillement des
anarchistes, défaite des anarchistes espagnols en 1939 et prestige
du communisme…), il apparaît indispensable pour tous les anarchistes
de se réunir et de reconstruire le mouvement libertaire tout en
tenant compte des erreurs et des hésitations du passé. Cette
constatation amène les anarchistes qui réaniment le mouvement
à afficher une volonté double face aux différentes
divisions et querelles qui ont sclérosé le mouvement : d’une
part une volonté d’unité entre les anarchistes et de dépassement
des clivages et tendances émanant de la pensée anarchiste
: individualiste, syndicaliste, anarchiste communiste, éducationnistes,
pacifistes… D’autre part, une volonté de dépasser les éternels
débats qui ont miné le mouvement avant 1939 à travers
la lutte idéologique entre les synthésistes et les plateformistes,
c’est à dire entre les partisans de Sébastien Faure et ceux
d’Archinov.
C’est de ce triple constat de danger de mort pour l’idéal anarchiste
(manque d’unité, perte de prestige et manque d’organisation) que
vont s’établir les bases de la première Fédération
anarchiste qui va survivre jusque 1950.
C’est pourquoi il convient à travers ces deux chapitres d’esquisser
tout d’abord une présentation du mouvement, de ses composantes et
de ses orientations, puis de ses forces vives, les militants, tout en nous
attachant à l’aide de ces exemples à définir ce qu’est
la pensée anarchiste du milieu du XXème siècle. Il
sera alors plus aisé de comprendre les raisons d’un échec
terrible pour ceux qui avaient montré la voix à suivre dans
l’immédiat après-guerre : l’implosion du mouvement et l’émergence
de la doctrine communiste libertaire.
Chapitre I Le mouvement anarchiste au début des années
cinquante
Pour comprendre l’évolution de la pensée des anarchistes
et l’action qui en découle en ce début des années
cinquante, il faut se plonger dans le contexte particulier et général
de cette époque. En effet, les événements du siècle
et plus précisément le seconde guerre mondiale avec l’explosion
des fascismes ont semblé laissé les militants démunis.
En outre, la tournure prise par l’affrontement entre les deux blocs et
l’éventualité d’un troisième conflit mondial ne laissent
guère d’optimisme pour une amélioration de la situation.
Néanmoins, l’esprit de la fin de guerre reste plus ou moins affiché
dans le but de créer un grand rassemblement des anarchistes et d’effacer
les divisions d’avant-guerre. C’est en tout cas ce que laisse présager
la ferme volonté affichée par les libertaires. Appréhender
la pensée anarchiste de ce milieu du XXème siècle
suppose donc une définition assez large de ce qu’est un mouvement
et de ce qui le constitue (courants, tendances, hommes d’influence…). En
effet, par son originalité et son caractère universel, le
milieu anarchiste nous amène à ne pas l’étudier comme
n’importe quelle formation politique et sociale. En outre, le principe
de liberté, principe fondateur et fondamental de l’idéologie,
nous invite à ne pas enfermer dans un cadre trop strict un mouvement
qui se caractérise notamment par ses nombreuses tendances qui amènent
logiquement des points de vue différents, sur les plans tactiques
et organisationnels.
En effet, peut-on, à l’aube des années cinquante,
voir dans l’état général du mouvement les prémices
d’une crise ? Si oui, quels sont les enjeux qui nous permettent de définir
les problèmes à venir ? L’enjeu de ce chapitre sera donc
dans un premier temps d’appréhender toutes les composantes d’un
mouvement qui en regorge, puis d’analyser les événements
qui vont secouer la Fédération anarchiste et tout le milieu
libertaire au début des années cinquante. Cette analyse permettra
de comprendre toutes les divisions qui vont symbolisé le mouvement
tout au long de la période étudiée.
A) Panorama du mouvement 1950-1953
Même fastidieux, ce panorama du mouvement semble primordial à
une bonne compréhension de ce qu’est le mouvement libertaire de
l’époque et surtout de ce qui le compose. En effet, le milieu anarchiste
est un monde éclectique, représentant de nombreuses tendances
et conceptions. C’est pourquoi il s’agit de connaître les forces
en présence à l’aube des années cinquante, qui vont
dans une certaine mesure conditionner l’évolution des groupes. A
travers ce constat du mouvement et de ses composantes, on pourra plus facilement
définir les différentes théories et conceptions de
l’anarchisme, et par cette voie définir le sens à donner
à notre axe d’étude.
Forces et tendances
Il semble que la reconstruction du mouvement mobilisa plus les anciens
de la FAF que ceux de l’UA, au moins pour la région parisienne.
Elle est toutefois lente à se créer et beaucoup de ceux qui
participeront aux débats de création resteront sur les marges
par méfiance. Néanmoins, les débats sur l’organisation
à donner au mouvement restent vifs à la fédération.
On peut ainsi discerner deux groupes d’importance : d’une part les partisans
d’une certaine organisation, où on trouve pour les plus connus les
noms de Robert Joulin, Henri Bouyé, Maurice Joyeux, Georges Fontenis,
Suzy Chevet, Georges Vincey, Aristide et Paul Lapeyre, Maurice Laisant,
Giliane Berneri, Renée Lamberet, Solange Dumont, Roger Caron, Henri
Oriol et Paul Chery. D’autre part, un courant incarné par l’équipe
de Ce qu’il faut dire (Louis Louvet et Simone Larcher) qui pense qu’ «
…à défaut d’une unité organique impossible à
réaliser et au surplus peu souhaitable » , c’est à
une simple « Entente » qu’il convenait d’aboutir. Cela aboutit
à la constitution d’un comité de coordination « …afin
de mettre un terme aux discussions sans issue sur l’unité organique.
» Le choix d’une entente amène d’emblée à
une distinction avec l’organisation, qui dans cette période d’immédiat
après-guerre, a une connotation négative dans les milieux
anarchistes.
Le congrès de Paris voit donc la coexistence d’une Fédération
anarchiste et d’un Mouvement libertaire plus large. A Dijon, en septembre
1946, Fontenis succède à Henri Bouyé au poste de secrétaire
général. D’autres figures connues (re)viennent à l’organisation
et/ou à son journal : Louis Mercier Vega, Gaston Leval, André
Prudhommeaux, puis Lois Louvet, Georges Brassens, Armand Robin, Fernand
Planche, Denise Glaser, Saïl Mohammed… Certains des militants de la
Fédération anarchiste se retrouvent à la Fédération
syndicaliste française (FSF), devenant Confédération
du travail (CNT) le 4 mai 1946, mais les tensions entre militants auraient
causé l’affaiblissement de l’organisation syndicale qui s’aggravera
avec la naissance/scission de la CGT Force-Ouvrière. Des militants
anarchistes, FA ou non, s’investissent aussi beaucoup dans le mouvement
ajiste, les auberges de jeunesse. Plus loin, ancienne revue de Marc Pierrot
qui représentait les survivants du Manifeste des seize , reparaît
comme revue « théorique » de la FA pour deux numéros,
cette même année, puis sera remplacée plus tard, toujours
dans cette démarche, par Etudes Anarchistes (novembre 1948 à
juin 1952).
Dès cette époque, les problématiques qui touchent
encore de nos jours le mouvement libertaire (vote en congrès, liberté
d’adhésion syndicale, organisation) sont au cœur des discussions.
Le Libertaire, lui, fait une large place au combat syndical et le mouvement
multiplie les tournées de conférences qui, plus que les tracts
ou les affiches, semble alors le mode dominant de propagande anarchiste.
Les divergences autour de l’individualisme et des luttes de classe sont
importantes.
Définir ces divergences d’ordre théorique, philosophique
et tactique, c’est comprendre pour une partie substantielle les problèmes
qui peuvent diviser les anarchistes. Ainsi, dès avant 1950, la lecture
des différents titres de périodiques anarchistes nous permet
de voir la grande diversité d’un mouvement libertaire en reconstruction
: le Combat Syndicaliste, Défense de l’Homme, le Libertaire, les
Nouvelles Pacifistes, l’Ordre Social…En effet, le milieu anarchiste se
présente comme un milieu très éclectique où
n’importe quelle divergence (sur un point donné) peut amener des
tensions ; c’est pourquoi une présentation des composantes idéologiques
s’avère nécessaire. On peut, à l’instar de Maurice
Joyeux , voir trois courants constitutifs du mouvement anarchiste : l’individualisme
anarchisme, le communisme anarchisme et à un degré moindre
le syndicalisme. Faut-il pour autant y voir une fédération
des trois principaux courants de l’anarchie, qui nie tout assimilation
avec les autres ? Si, à première vue, ces trois tendances
du mouvement libertaire réunissent à elles seules un grand
nombre des anarchistes en France, la définition des différentes
tendances, des nombreux clivages existants et de l’anarchisme même
nous incite à ne pas souscrire à cette thèse, mais
bien plus à appréhender cette étude sans se laisser
enfermer dans des « catégories » ou des « étiquettes
».
Le courant individualiste, qui avait alors peu de rapport avec
les théories de Charles-Auguste Bontemps, est une tendance représentée
à l’époque par Georges Vincey et avec des nuances par A.Arru
: « C’était une pensée qui se réclamait de l’individualisme
anarchiste américain, qui admet le choix collectif mais qui propose
l’action et la responsabilité individuelle pour accomplir l’acte
déterminé collectivement. » C’est par excellence
l’anarchisme de forte personnalité et il nous faut noter le rôle
important joué par Vincey, à Paris, dans sa spécialité
l’économie, et Arru à Marseille. On peut aussi souligner
la position particulière qu’occupent les individualistes au sein
du mouvement. Cette position est due en grande partie à la définition
même de ce « courant » : tenter de définir l’anarchisme
individualiste s’avère malaisé car « on ne trouve guère
deux individualistes défendant les mêmes théories,
tant sur les principes fondamentaux de la philosophie que sur l’économie
politique. » Le théoricien individualiste par excellence
est Max Stirner, philosophe allemand du XIXème siècle (1806-1856),
dont l’œuvre principale est L’unique et sa propriété. Pour
les figures marquantes françaises, on peut avancer deux noms, ceux
d’Emile Armand et de C-A Bontemps. E. Armand a représenté
tout au long de la première moitié du siècle le courant
anarchiste individualiste dont il esquisse une définition dans l’Encyclopédie
Anarchiste : « N’est pas individualiste anarchiste tout unité
ou association qui veut imposer à un individu ou à une collectivité
humaine une conception unilatérale de la vie, économique,
intellectuelle, éthique ou autre ; voilà la pierre de touche
de l’individualisme anarchiste. »
En effet, le refus de toute autorité, et donc de toute organisation
jugée aliénante et autoritaire, est une caractéristique
essentielle de l’individualisme. C’est ce qui leur donne cette position
particulière, mais aussi ce qui amènera un Joyeux (entres
autres) à critiquer cette attitude jugée néfaste pour
le développement du mouvement : « C’est d’ailleurs parfois
plus un état d’esprit qu’une théorie, et nombreux sont ceux
de nos camarades qui s’en sont rendus compte. »
Si le courant individualiste peut être plus ou moins considéré
en marge, ce serait faire fausse route que d’ignorer une tendance qui peut
ramener nombre d’individus à l’anarchisme en 1950. Henri Arvon lui
confère ainsi une place de choix dans le changement radical de la
vie politique de la seconde moitié du siècle : « …il
n’en reste pas moins que la vie politique et sociale, apparemment vide
de tensions idéologiques, est sous-tendue par un nouvel antagonisme
dont l’intensité et l’urgence vont croissant. » Il y
voit l’affrontement nouveau de deux acteurs, celui « …de l’individu
jaloux de son autonomie et de sa particularité et allergique aux
délices mortels de la servitude étatique.. » contre
« …la société bureaucratique, totalitaire et concentrationnaire…
»
Il y perçoit même une des raisons au retour gagnant du
drapeau noir lors des événements de mai juin 1968 : «
Or, de ces deux aspects , c’est curieusement l’anarchisme individualiste,
discrédité pourtant pendant longtemps par le souvenir de
la propagande par le fait qui s’y rattachait et à laquelle il avait
en effet fourni la plupart des acteurs, qui s’est révélé
à notre époque le plus riche en promesses. Considéré
souvent comme une sorte d’antidote aux poisons de l’ère industrielle,
c’est lui qui semble représenter de plus en plus , aux yeux des
contemporains, l’anarchisme authentique. »
La deuxième tendance qui caractérise la pensée
anarchiste est représentée par l’anarchisme communisme, inspiré
par les pensées de Joseph Proudhon, Michel Bakounine, Pierre Kropotkine
Jean Grave, Sébastien Faure et Pierre Besnard. Le communisme libertaire,
ainsi dénommé par Eugène Varlin, est selon Kropotkine
le fruit d’une lutte intestine entre marxisme et anarchisme, entre l’esprit
autoritaire et l’esprit libertaire : « Ce fut le conflit nécessaire
entre les principes de fédéralisme et les principes de centralisation,
entre la commune libre et le gouvernement paternel de l’état, […]
un conflit entre l’esprit latin et l’esprit allemand. » Ainsi,
dans les années 1879-1880, la plupart des compagnons se déclarent
partisans du communisme anarchiste dans lequel ils voient : « …la
synthèse des deux buts poursuivis par l’humanité à
travers les âges : la liberté économique et la liberté
politique. » Leur lutte s’exprime sur deux aspects, l’un négatif,
l’autre positif, lutte contre l’autorité dans sa triple manifestation,
politique, économique et morale, lutte pour la liberté, «
le dernier terme, le but suprême de tout développement humain.
»
Le communisme anarchiste, s’il n’a pas perdu ses caractéristiques
principales, a néanmoins évolué tout au long de la
première moitié du vingtième siècle et aboutit
« …à une sorte de fusion des théories sociales des
anarchistes. » Comme le souligne Maurice Joyeux, le communisme
anarchiste est lui-même divisé en différentes chapelles,
ce qui lui confère des appellations et des formes de pensées
diverses :
« Mais on peut dire que, de 1920 à nos jours, les tentatives
de désagrégation de notre mouvement ont été
menées sous le prétexte d’efficacité, sur l’ambiguïté
voulue par certains du terme « communisme libertaire », ce
qui explique que plusieurs d’entre nous qui sommes réellement communistes
libertaires dans le sens où l’entendaient Varlin, Bakounine, Kropotkine,
Faure et quelques autres, en ont été réduits à
se proclamer « socialistes libertaires ». »
Elément indissociable du mouvement, le communisme libertaire
peut rassembler sous son étiquette des personnages aussi différents
que Henri Bouyé, Maurice Joyeux ou Georges Fontenis. Rassembler
sous une même étiquette mais non assembler car c’est ici que
réside toute l’originalité de la pensée anarchiste
: elle nous apparaît de façon chaotique au hasard des événements
et de l’action. En effet, comme l’individualisme, le communisme libertaire
est une notion, un courant qu’on ne peut, à part quelques
principes fondamentaux, encadrer strictement ; s’il y eut des anarchistes,
il n’y eut pas à proprement parler de doctrine anarchiste, chacun
se jugeant autorisé, sur tel ou tel point théorique ou tactique,
à adopter une position personnelle fort différente de celle
des autres compagnons.
La présentation de l’individualisme anarchiste et du communisme
libertaire présente en elle-même les pièges à
éviter pour étudier l’évolution de la pensée
anarchiste. Elle ne nous encourage pas à aborder le mouvement de
l’après-guerre dans un cadre strict, mais notamment en terme de
courants ou de tendances. En effet, en 1950, on peut trouver de réelles
différences dans les composantes du mouvement. A cette époque,
une tendance anarcho-syndicaliste agite la Fédération. Si
la composante syndicaliste du mouvement lui a donné ses plus belles
heures, et qu’en ce sens elle jouit d’un prestige indéniable,
force est de constater qu’elle ne représente plus au milieu du siècle
la solution privilégiée des anarchistes pour une transformation
rapide de la société. Un courant pacifiste et antimilitariste
existe toujours à travers les réflexions d’un Louis Lecoin.
Fortement teinté d’humanisme, cette tendance n’apparaît pas
comme un élément fondamental du mouvement mais il serait
réducteur de ne pas aborder une composante qui peut ramener, dans
cette période de tension internationales, nombre de militants
à l’anarchisme. On ne peut aussi oublier une composante humaniste
libertaire qui tourne autour de nombreux points moraux, pédagogiques,
spiritualistes voire éducationnistes. M. Joyeux n’y voit qu’un «
courant en marge », en partie responsable du déclin de l’anarchisme
: « De « grandes âmes » en quelque sorte. Ils se
répandaient dans nos milieux comme dans le public à travers
une propagande orale ou écrite. La conférence savamment troussée,
« classique et académique », fut son outil principal,
Sébastien Faure son modèle. »
Cette complexité du mouvement et de la pensée anarchistes
amèneront Georges Fontenis à voir dans la Fédération
de 1949-1950 un ensemble de gens totalement disparate : «Un milieu
extrêmement flou, amorphe, dont les composantes expriment la dispersion
même : des pacifistes, naturistes, végétariens […],
ceux qui ne voient qu’un anticléricalisme quelque peu désuet
comme seule activité. Beaucoup de gens curieux, gros liseurs, mais
dans un cadre convenu. Un anticonformisme proclamé et apparent cache
maints interdits : on se méfie de certains côtés de
Bakounine, on repousse « le marxisme » sans bien savoir de
quoi il s’agit, on passe sous le silence les pages peu glorieuses du mouvement
comme le Manifeste des Seize. »
La pensée anarchiste, telle qu’elle nous apparaît, forte
de sa diversité et de son originalité, ne nous invite pas
à appréhender cette étude dans un cadre figé
mais plutôt, à l’image de Jean Maitron , en terme d’action,
d’événements et de mouvement. Dans une période d’après-guerre,
forte de transformations et de tensions sociales et politiques, tant au
niveau international (guerre froide) qu’au niveau national (instabilité
de la IVème République, grèves nombreuses…), les militants
paraissent démunis. Les échecs consécutifs des anarchistes,
en 1921 en Ukraine, en 1936 en Espagne, ont fait vaciller les théories
libertaires. Faut-il y voir pour autant la fin du socialisme utopique,
voué à l’échec ? Henri Arvon répond par
la négative :
« C’est à partir du moment où l’histoire révèle
son impuissance à résoudre les problèmes purement
humains que l’anarchisme, qui, d’une manière spontanée et
souvent ingénue, situe l’homme en dehors de l’histoire et souvent
contre elle, peut redevenir un carrefour de suggestions et de thèmes
de réflexions. Or c’est bien ce qui semble se produire dans le dernier
quart du XXème siècle face à l’histoire qui a cessé
d’être porteuse de progrès et de liberté. » Ainsi
il peut apparaître comme « une sorte d’ultime espérance
» .
La pensée anarchiste se révèle donc forte de tendances et de combinaisons. Néanmoins, comme toute formation politique ou sociale, le mouvement anarchiste est le reflet des hommes qui la composent et donc, qui l’orientent. C’est pourquoi les parcours, la vie et les pensées de certains militants nous semblent essentiels pour comprendre les différentes orientations qui seront données au mouvement.
Les figures marquantes
Présenter le mouvement anarchiste tel qu’il nous apparaît
au milieu du siècle, c’est s’intéresser aussi aux hommes
qui forment le mouvement d’après-guerre et qui l’influencent. En
effet, si il n’y a pas dans cette période de véritable théoricien
anarchiste, il serait dangereux d’occulter les forces vives du mouvement
et de la pensée. Les différentes luttes de tendances et les
différents événements de l’époque amènent
certains militants à prendre des positions marquées ; néanmoins,
si on ne peut résumer l’histoire de la pensée et du mouvement
anarchiste à celle des hommes qui la composent, leur parcours et
leur vie peuvent être un utile jalonnement à la compréhension
des formes de pensées qui vont éclater tout au long de ces
vingt années.
Cette liste ne se veut pas exhaustive mais semble assez complète
pour comprendre ce que sont les hommes qui vont façonné le
mouvement tout au long des années cinquante. Il convient aussi de
ne pas parler pour ces hommes de « figures principales » ou
de « figures majeures », car s’ils représentent dans
une certaine mesure des « modèles » (sociologiquement
et idéologiquement), l’esprit anarchiste et l’étique libertaire
sont des remparts à toute hégémonie d’un quelconque
leaderisme dans le mouvement.
La plupart des informations récoltées ont été
fournies par le Dictionnaire bibliographique du mouvement ouvrier, établi
sous la direction de Jean Maitron.
Raymond Beaulaton, fils de militants socialistes, est né
le 12 octobre 1912. Ouvrier ajusteur, il adhéra au mouvement
syndical en 1937 et participa aux activités de soutien à
la Révolution espagnole. Il fonda le 12 juillet 1940 un des premiers
groupes de « résistance antinazi » de l’ouest,
milita à la CGT clandestine, et à travers plusieurs réseaux
participa à des actions de résistance.
Il fut l’un des fondateurs de la Confédération générale
du travail en 1947. Il assurait le secrétariat général
de la Fédération des travailleurs. Présent dès
la reconstitution du mouvement en 1944, il participa à l’Entente
anarchiste, crée en 1952. Sa présence dans ce rassemblement
fut effective et nous verrons plus loin l’importance de ces réflexions
à cette période. En novembre 1956, il fut un des créateurs
de l’Alliance ouvrière anarchiste (AOA), expression de langue française
du Mouvement anarchiste international, se voulant un « instrument
de liaison, d’information et de coordination […] des individualités
et des groupes locaux, régionaux et affinitaires qui gardent leur
complète liberté d’action et une autonomie complète.
» Si l’influence de Raymond Beaulaton n’est pas directement
perceptible au travers des écrits des années cinquante, son
activisme et sa participation aux différents rassemblements du mouvement
après les incidents des années cinquante en font un personnage
important de ce début des années cinquante.
Partant de la même génération, Henri Bouyé
apparaît comme une figure marquante et toujours active du mouvement.
Né le 18 octobre 1912, il fut trésorier de la Fédération
anarchiste de langue française, constituée lors du congrès
de Toulouse les 15 et 16 août 1936. Après la guerre, Bouyé
est secrétaire de la Fédération anarchiste qu’il quitte
en 1948. Il créa en 1967, l’Union fédérale anarchiste,
laquelle fit reparaître Le Libertaire dont le numéro un sortit
en janvier1968.
Individualiste reconnu, Charles-Auguste Bontemps fait partie lui aussi
de cette « génération d’avant-guerre », fortement
marquée par les différentes luttes idéologiques sur
l’organisation. Né en 1893, il fut tour à tour comptable,
correcteur d’imprimerie, orateur et enfin journaliste libertaire. Orphelin
de père dès l’âge de sept ans, il vécut pauvrement
avec sa mère et ses sœurs. Il gagna la capitale avant 1914 où
il trouva à s’employer ici et là comme comptable jusqu’à
l’épreuve de la guerre. Comme il était ajourné, il
n’eut pas à y participer du moins jusqu’en septembre 1917. «
Récupéré », il fut blessé puis démobilisé
en avril 1919 et il travailla alors comme correcteur.
Dès son arrivée à Paris, il avait participé,
au hasard des fréquentations, à différentes réunions
ou cénacle à Montmartre ou au Quartier latin et s’était
exercé à parler et à écrire des poèmes
ou à publier quelques articles. Il fréquentait des milieux
de gauche anarchisants et même anarchistes, et pendant la guerre
publié dans Ce qu’il faut dire de Sébastien Faure et de Mauricius
des poésies pacifistes. Il assista, à titre d’individuel
au premier congrès de l’Union anarchiste qui se tint à Paris
en 1920. A ce congrès, et ensuite dans Le Libertaire, Bontemps se
déclara contre toute autorité, mais affirma en même
temps que la dictature qui « est un mal, mais un mal nécessaire
» peut seule « aider à installer un système communiste
» . Mobilisé à Bourges en 1939, il fut libéré
peu avant l’invasion et revint à Paris. Pendant l’Occupation, il
ne cessa d’appartenir au syndicat des correcteurs de Paris et de la région
parisienne.
A la Libération, il reprit son activité dans les milieux
libertaires. Le 10 décembre 1944, il organisa avec Louis Louvet,
une conférence au cours de laquelle fut présenté le
mouvement « Ce qu’il faut dire » dont l’organe C.Q.F.D, d’abord
intérieur au mouvement anarchiste, devint public en 1946 et porta,
à partir de 1947, le sous-titre : « Organe bimensuel de libre
culture et d’action pacifiste. » Il participa à Paris au congrès
de la Fédération anarchiste. A la suite de la crise du mouvement
en 1953, il sera de ceux qui demeurent fidèles à la conception
non centralisée du mouvement. Ch-Aug Bontemps collabora également
à de très nombreux périodiques, libertaires ou non,
dont celui de Louis Lecoin Liberté (1958-1971), Le droit de vivre
dont il fut rédacteur en chef, Le Réfractaire, La Raison…C’est
au Club du Faubourg qu’il fréquenta pendant plus de cinquante ans
et dans un certain nombre d’études parues en brochures parmi lesquelles
L’Esprit libertaire en 1946, L’Anarchisme et l’évolution en 1956,
L’Anarchiste et le réel en 1963, qu’il définit son «
individualisme social » et manifesta ses préférences
pour une évolution vers un « collectivisme des choses et un
individualisme des personnes ».
Tout aussi important est le rôle de Georges Vincey dans les années
cinquante. Si son influence ne s’est pas matérialisée dans
les écrits, elle fut palpable dans le fonctionnement même
de la nouvelle organisation anarchiste qui naîtra en 1953. Né
vers 1900, cet ouvrier serrurier fit ses premières armes vers 1918
aux Jeunesses syndicalistes et collabora notamment au Cri des jeunes, organe
mensuel des Jeunes syndicalistes de France qui parut à Lyon de 1920à
1925. Il milita ensuite à l’Union anarchiste puis, à partir
de 1936, à la Fédération anarchiste de langue française,
organisation rivale de l’UA.
Pendant l’occupation allemande, il participa avec Henri Bouyé
et Louis Laurent aux réunions clandestines qui permirent aux anarchistes
parisiens de maintenir un contact. Il fut également délégué
au « pré-congrès » tenu à Agen en 1944
et l’un des organisateurs du congrès de reconstitution de Paris.
De 1948 à 1952 il fut l’administrateur et le directeur de publication
de la revue Etudes anarchistes, publiée à Paris et collabora
à l’Anarchiste édité à Malakoff (Seine). Mis
à l’écart de la Fédération en 1953, il fut
de ceux qui voulurent reconstruire un mouvement dans les plus brefs délais.
C’est lui notamment qui fut désigné comme administrateur
du Monde libertaire, organe de la nouvelle fédération, poste
qu’il occupa d’octobre 1954 à mai 1959, la maladie l’ayant contraint
à céder son poste à André Devriendt. Il meurt
un an plus tard à Paris, en février 1960.
Individualiste notoire, Georges Vincey n’était pas pour autant
un farouche adversaire de l’organisation ; au contraire, il était
partisan d’une organisation assez structurée, ce qui peut expliquer
son adhésion à l’organisation synthésiste de 1953.
Bon orateur, il était un de ceux qui préconisait la propagande
orale, notamment à Marseille. Si selon Maurice Joyeux l’individualisme
anarchiste de Vincey était un anarchisme de forte personnalité,
il n’oublie pas dans ses mémoires de souligner le rôle important
que peuvent jouer des individualistes tel Vincey, notamment en louant leurs
respect total des principes fondamentaux de la philosophie anarchiste.
Comme Vincey, René Saulière a joué un rôle
non négligeable au sein du mouvement anarchiste. Il peut d’ailleurs
paraître étonnant que le Dictionnaire bibliographique du mouvement
ouvrier n’en fasse pas mention tant sa prestance et son action ont rendu
de services à la cause libertaire. René Saulière a
connu une enfance difficile qui l’a tout de suite confronté aux
réalités cruelles des sociétés modernes : «
Employé de bureau dès l’âge de treize ans, j’avais
appris à avoir faim au milieu des repas, à déménager
à la cloche de bois, à coucher sur les bancs publics, tout
en essayant de jouir de l’existence. » Il rencontre pour la
première fois l’anarchie lors d’une conférence de Sébastien
Faure intitulée « Ton corps est à toi ». il apprend
la vision sociale des anarchistes et il fréquente « …un petit
noyau d’anars à tendance individualiste dont l’élément
le plus remarquable était Serge Grassiot. »
« Nous abordions beaucoup de thèmes. Ceux habituels à
tous les anarchistes contre l’autorité et ses corollaires ; l’Etat,
la justice, les religions, les morales ; mais aussi les problèmes
à l’échelle des individus : la liberté sexuelle, le
combat contre la jalousie, le nudisme, l’évasion de la société,
etc.… Ces discussions n’étaient pas que parlotes, car nous essayions
de mettre en pratique la part possible des idées qui nous travaillent.
Ce fut de justesse que nous ne partîmes pas au Paraguay pour vivre
en communauté. »
Ce groupe d’individualistes entretenait des relations avec le groupe
anarchiste de Bordeaux, d’où sa rencontre avec Aristide Lapeyre.
Après 1935 et l’affaire des stérilisations, il participe
aux activités du groupe de Bordeaux (activités syndicales,
« aides » aux libertaires espagnols pendant la révolution).
Il fut associé au projet d’école expérimentale d’A.
Lapeyre auquel la guerre mis fin. Le 12 février 1940, avec en poche
le livret militaire d’André Arru, réformé définitif,
il rejoint Marseille, d’où il tentera l’une des premières
initiatives de regroupement du mouvement anarchiste.
A la FAF d’après-guerre, René Saulière, qui garde
le nom d’Arru, est pour Georges Fontenis l’éternel allié
de Lapeyre. Le groupe de Bordeaux de Lapeyre et le groupe de Marseille
d’Arru sont les deux bastions des « Girondins », des «
anti-organisationnels ». En effet, leurs préoccupations paraissent
bien loin de « l’anarchisme-lutte de classe ».
Maurice Laisant, né en 1909, facteur puis représentant
de commerce, s’engagea dans la voie de l’anarchisme sur les traces de ces
parents. Il milita activement dans les organisations pacifistes avant la
guerre ; en effet, il adhéra dès 1935 et sa fondation dans
la Seine à l’Union des Jeunesses pacifistes de France (UJPF) où
il fut chargé du recrutement et de la propagande pour la région
d’Asnières. C’est à partir de 1939 qu’il commença
sa collaboration au Libertaire, journal de l’UA. Après la libération,
il présida une réunion organisée à Paris en
février 1945, par la Fédération anarchiste et prit
part aux travaux de reconstruction du congrès. En 1946, il collabora
au journal de Louvet CQFD. Lors du premier congrès de la Confédération
générale pacifiste (CGP), tenu à Paris en novembre
1946, il fut délégué comme membre de la commission
de propagande. Propagandiste actif, il intervint fréquemment en
faveur des objecteurs de conscience et, plus généralement,
des pacifistes an nom soit de la Fédération anarchiste soit
du « Cartel international de la paix » auquel il appartenait.
En 1952, Laisant devint secrétaire adjoint de l’association «
Les Forces libres de la paix ».
Son influence au sein du mouvement ne trouve son apogée qu’après
l’affaire Fontenis en 1953 et la dislocation du mouvement. A partir de
cette date, il va occuper une place importante et sera de ceux qui vont
porter la nouvelle organisation sur leurs bras (avec ses amis Joyeux et
Fayolle). Il fut désigné en 1956 avec Maurice Joyeux comme
membre du comité de rédaction du Monde libertaire. Il garda
ses fonctions au moins jusqu’en 1960. Le 6 septembre 1959, Maurice Laisant
intervint à Bruxelles au congrès international de la Libre
pensée. A l’issue du congrès de Nantes de juin 1957, il fut
nommé secrétaire général de la FAF, poste qu’il
abandonna en 1975.
Né le 15 octobre 1902 à Guise, André Prudhommeaux
(on peut le retrouver sous l’appellation d’André Prunier) va être
de par ses réflexions un personnage central de la Fédération
anarchiste des années cinquante. C’est en faculté que commence
son attirance pour la politique. Adhérant à l’alliance défensive
des étudiants antifascistes qui tentaient de briser la domination
des Camelots du Roy au Quartier Latin, il fréquenta les jeunes militants
de la revue communisante Clarté à laquelle il collabora à
plusieurs reprises en 1927. Il participa notamment à L’Ouvrier communiste
en 1930, dans une entreprise de « critique radicale du léninisme
comme méthode de domination d’une caste politicienne sur les tendances
spontanées du prolétariat révolutionnaire d’Occident
» . Il rompt définitivement avec le marxisme après
1930 et son voyage en Allemagne et sa rencontre avec des militants du Kommunistische
Arbeiter Partei et de l’Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands, où
il fait des recherches sur les mouvements révolutionnaires issus
du spartakisme. Après sa rencontre, en Hollande, avec Van der Lubbe
et Anton Pannekoek, il s’engage complètement dans le militantisme
anarchiste comme en témoigne sa participation au congrès
de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire à Orléans
en 1933. Prudhommeaux fut avec Voline, un des principaux défenseurs
de la nouvelle organisation, Terre libre (1934). Fidèle à
la tradition de solidarité avec les révolutionnaires persécutés
en URSS, Terre libre publia régulièrement des informations
sur le répression stalinienne tandis que Prudhommeaux signait en
1935 un appel à l’opinion révolutionnaire mondiale pour les
déportés russes avec Sébastien Faure, Robert Louzon,
Jacques Mesnil…
Mais à partir de1936, les événements espagnols
allaient être placés au premier rang par Prudhomeuax et ses
amis. Après une activité importante lors de ces événements,
il fit paraître L’Espagne nouvelle d’avril 1937 à juillet
1939. Rédacteur-gérant, il fit alterner sa parution avec
celle de Terre libre, considérant les deux publications comme complémentaires.
Selon Jean Maitron, il fut, « avec Voline, un de ceux qui exprimèrent
avec le plus de force le courant contestataire au sein du mouvement anarchiste
français. » Devant l’accumulation des défaites
et la montée des périls, Prudhommeaux écrivait : «
Le recul est trop général depuis juillet 1936 pour nous laisser
une chance de pouvoir combattre efficacement pour notre propre cause. Quant
à nous faire crever la peau pour la capitalisme, trop des nôtres
sont déjà tombés en Espagne ou ailleurs. »
Pour l’historien, ces réflexions ne peuvent que renforcer les analyses
sur l’état d’esprit de certains militants en 1945 face aux différentes
tragédies du siècle. A la fin de l ‘année 1946, André
Prudhommeaux reprend place au sein du mouvement anarchiste en participant
à la rédaction du Libertaire, en réunissant et animant
un groupe de jeunes étudiants puis dans diverse comités de
relations internationales anarchistes. Sa participation à la revue
Preuves va lui être vivement reprochée dans le mouvement anarchiste,
sa collaboration au Libertaire lui étant dorénavant refusée.
Il appartient au noyau de militants qui les premiers s’opposèrent
à la mainmise de la tendance de Georges Fontenis sur la FA.
Considéré comme un des principaux animateurs de l’Entente
anarchiste, il s’efforça avec d’autres militants à regrouper
les différentes familles de pensée anarchiste dans une nouvelle
fédération. Dans cette nouvelle configuration, Prudhommeaux
fut secrétaire aux relations internationales en 1956 et son mandat
fut renouvelé au congrès de Nantes en juin 1957. Il représenta
la FA au congrès anarchiste international de Londres de 1958. Collaborateurs
de nombreux périodiques libertaires indépendants comme l’Unique,
Contre Courant ou Défense de l’homme, il avait également
fondé le journal bimensuel Pages libres en 1956. Ce furent les pays
de l’Est qui occupèrent le centre de ses préoccupations dans
les années cinquante, en particulier la révolution hongroise
de 1956 dont il écrivit qu’elle était « une révolution
inverse de celle d’octobre 1917. Insurrection universellement individualiste
de la société civile contre l’Etat, des citoyens contre les
Pouvoirs, des vérités contre le Dogme, de l’initiative privée
contre le Monopole totalitaire, des libres contractants contre le mythe
rousseauiste du Contrat social et du peuple souverain ; le tout sans théorie,
sans phrase, sans tradition doctrinale d’aucune sorte. » Son
activité fut beaucoup moins évidente au cours des années
soixante en raison de la maladie. Néanmoins, ce militant laisse
de par ses actions et son parcours une idée de l’évolution
des débats anarchistes. Marginal parmi les plus marginaux, l’œuvre
multiforme, mais encore dispersée, du plus libéral des libertaires,
reste encore à découvrir.
Militant et conférencier anarchiste, syndicaliste (CGT-SR),
pacifiste et libre penseur : voilà comment on pourrait résumer
et présenter le personnage d’Aristide Lapeyre (1899-1974). Venu
aux thèses libertaires dès l’âge de dix-huit ans, ce
militant a eu une grosse activité durant toutes les années
qui ont précédé la seconde guerre mondiale. Dans les
années 1920, après un court séjour à Bordeaux,
il partit pour Paris, où il rencontra un militant anarchiste qui
lui fit fréquenter « La Ruche », l’école expérimentale
fondée par Sébastien Faure. Dès la fin de l’occupation
il participa à la reconstruction du mouvement libertaire et recommença
les tournées de conférences pour la Fédération
anarchiste, la CNT et la Libre pensée dont il fut longtemps l’un
des orateurs nationaux. Une quarantaine, par exemple, de Lille à
Saint-Gaudens, de Vannes à Marseille pour le premier semestre 1948.
Il collabora aussi à de nombreuses publications, notamment à
Ce qu’il faut dire (1944-1949), à Contre courant et à Demain,
revue mensuelle des Jeunesses libertaires, éditée à
Bordeaux en 1945-1946. Il participa courant 1953 à la reconstitution
du mouvement et à la sortie de son nouveau périodique. Il
eut également pendant onze ans, de la mi-1956 à la mi-1967,
la responsabilité de l’édition du Bulletin intérieur
de la FA. En 1968, il sera un des délégué de la FA
au congrès de Carrare en Italie.
Militant antireligieux et anticlérical, au moment de la transformation
de la CFTC en CFDT, il exposa dans une série d’articles publiés
par La Raison, mensuel de la Libre Pensée, sa conviction que cette
« déconfessionalisation » ne constituait nullement une
rupture idéologique avec la doctrine sociale de l’Eglise, mais seulement
une adaptation de l’action du cléricalisme sur la société.
Il appela vivement les syndicalistes, les libres penseurs et les anticléricaux
à la plus grande vigilance.
On peut décrire Aristide Lapeyre comme un anarchiste révolutionnaire
pragmatique qui repoussait l’activisme inconstant, privilégiant
l’action soutenue, persévérante, tenace. Pour lui la formation
des individus était particulièrement importante, d’où
sa tentative d’école expérimentale, sa volonté de
faire fonctionner, quel que soit le nombre d’auditeurs, l’école
rationaliste « Fransisco Ferrer » organisée pendant
un quart de siècle, un soir par semaine, par le groupe anarchiste
de Bordeaux, et sa participation au combat pour la défense de la
laïcité traditionnelle. Il appuyait en effet ceux pour lesquels
l’enseignement laïque « …ne doit contenir aucun dogmatisme,
ni de religion, ni d’Etat, ni de Parti, respectant ainsi la liberté
de pensée et la liberté de conscience. »
Son cadet de deux ans, Paul, fut lui aussi un militant reconnu. Comme
son frère, il fut profondément impliqué par la question
de la révolution espagnole et fit à ce sujet nombre de conférences.
Néanmoins, il a joui d’un prestige moindre que son aîné
même si c’est lui qui représenta le groupe de Bordeaux au
congrès de Paris d’octobre 1945. Il participa également au
congrès constitutif de la CNT- section française de l’Association
internationale des travailleurs, continuatrice de la CGT-SR et toujours
inspirée par Pierre Besnard. Il fut de ceux exclus de la Fédération
en 1952 et il poursuivit par de nombreuses conférences son action
militante, notamment dans le cadre de la Libre pensée. Il fit également
e nombreux exposés à l’Ecole rationaliste « Fransisco
Ferrer ». La maladie l’obligera à cesser son activité
militante vers 1970.
Maurice Joyeux représente un cas beaucoup plus sensible. Ce
militant anarchiste va être un des personnages principaux de la période
qui nous intéresse. Son premier contact avec l’anarchisme s’effectue
en 1927 à l’occasion de la campagne en faveur de Sacco et Vanzetti.
Mais pendant plusieurs années, il ne choisit pas définitivement
entre ses sympathies anarchistes et son estime pour la majorité
communiste de la CGTU. Il déserta pendant la seconde guerre mondiale
et fut condamné à trois ans de prison ; il fut incarcéré
au fort de Montluc à Lyon d’où il réussit à
s’évader.
Après la libération, Maurice Joyeux assista au congrès
libertaire de juillet 1945. Membre du comité national de la Fédération
anarchiste, il entreprit à maintes reprises des tournées
de conférences ; collaborateur du Libertaire, il en assuma la gérance
à partir d’août 1947 et ce jusqu’en 1949. En décembre
1950, il perdit ses postes de responsabilité à la FA et au
journal à la suite de dissensions qui tenaient plus aux personnes
qu’à l’idéologie. pour s’être opposé à
la « ligne Fontenis », il sera de ceux exclus en 1952. Protagoniste
de la reconstitution ne 1953, il entra au congrès de Vichy en 1956
au comité de rédaction du Monde libertaire ; le congrès
de Trélazé en 1960 le reconduit dans ses fonctions. Maurice
Joyeux est aussi membre de « l’Association pour l’étude et
la diffusion des philosophies rationalistes » constituée en
vue d’éviter une nouvelle prise en main de la Fédération.
Hostile à la guerre d’Algérie, comme tous les anarchistes,
Maurice Joyeux l’était aussi à la guerre d’indépendance,
n’y voyant qu’une révolution bourgeoise. Au point de vue syndical,
il a milité activement à la CGT-Force ouvrière où
se retrouvent la majorité des anarchistes syndiqués. Il a
mis l’accent depuis 1947 sur la notion de « grève gestionnaire
» dont il est possible de résumer ainsi le contenu : seul
l’égalité économique supprime les classes au sein
de l’entreprise ; elle justifie donc la prise en main par les travailleurs
des moyens de production et d’échange. lorqu’une grève éclate
dans une ou plusieurs grandes entreprises, voire à l’échelon
régional ou national, les exemples de 1936 (et de 1968 plus tard)
permettent d’affirmer que c’est seulement durant une courte période
de deux à trois semaines que tout est possible :
« C’est l’instant où, de grève revendicative, de
grève de refus, la grève doit devenir expropriatrice puis
gestionnaire. C’est l’instant où les usines doivent se remettre
à tourner sans leur direction et sous le contrôle des organisations
syndicales, des comités d’entreprises, des conseils d’ouvriers,
la manière importe peu. C’est l’instance de la chance révolutionnaire.
»
Au sein de la Fédération anarchiste, Maurice Joyeux anime
le groupe « Louise Michel » qui publie La Rue, revue trimestrielle
culturelle. M. Joyeux est un personnage incontournable du milieu anarchiste
et pour l’historien, une source de premier ordre de par ses écrits
théoriques et ses mémoires personnelles.
Ce panorama d’ensemble des personnalités nous paraîtrait
incomplet si nous ne faisions pas mention d’un homme qui a profondément
marqué son époque et les militants anarchistes. Nous parlons
ici de Sébastien Faure (1858-1942). S’il n’est pas en prise directe
avec la période qui nous intéresse, son prestige et son aura
dans le milieu anarchiste en font une référence essentielle
pour les anarchistes d’après-guerre. Sébastien Faure ne fut
pas à proprement parler un théoricien de l’anarchisme, mais
surtout par l’écrit et par la parole, un vulgarisateur. C’est par
ses conférences qu’il acquit une audience nationale. Sur le plan
doctrinal, S. Faure intervint lorsque certains militants, à la suite
des Russes exilés, Archinov et Makhno notamment qui considéraient
que la très insuffisance structuration du mouvement expliquait pour
une grande part ses défaites face aux bolcheviks, conseillèrent
aux militants français de discipliner l’Union anarchiste sur le
plan de la théorie et de l’action. Faure prit ses distances à
l’automne de 1928 et préconisa « la synthèse anarchiste,
opposant le resserrement de tous les éléments libertaires
au groupement par tendance unique » . Il milita alors à l’AFA
(Association des Fédéralistes anarchistes) et collabora à
la Voix libertaire. Il prônait ainsi non la synthèse des théories
anarcho-syndicaliste, communiste libertaire, et individualiste anarchiste,
mais la coexistence dans une même organisation de tous ceux qui se
réclament, sous quelque forme que ce soit, de l’idéal anarchiste.
Il laisse à sa mort un prestige indéniable qui finit de le
consacrer parmi les figures emblématiques du mouvement anarchiste.
Les différents parcours des militants nous permettent de tirer
quelques conclusions sur l’état d’esprit de ces derniers. Les hommes
qui reconstruisent le mouvement après 1945 ont pour la plupart déjà
une certaine expérience du « milieu » et de la tradition
anarchiste. En s’attardant sur leur âge, on remarque que pour une
très forte majorité, les militants ont tous entre quarante
et cinquante ans. Même si les effectifs anarchistes de l’immédiat
après-guerre devaient compter quelques jeunes (notamment avec l’apport
des Auberges de jeunesses ou comme le confirme la fondation du Cercle libertaire
des étudiants en février 1948), il est intéressant
de constater cette prédominance des hommes d’expérience ;
en effet, ces derniers peuvent, face aux jeunes générations,
servir d’exemples, mais aussi effrayer dans la mesure où ils arrivent
en cette fin des années quarante avec certaines certitudes sur les
orientations idéologiques et tactiques à donner au mouvement
et sur les causes des échecs anarchistes antérieurs à
1939 !
Il est tout aussi intéressant de remarquer que pour la plupart,
ces hommes ont été très influencés par deux
événements : la victoire des bolcheviks en 1917 et la guerre
d’Espagne. Ces deux aspects ont renforcé une caractéristique
commune à tous les anarchistes d’avant-guerre :le rejet inconditionnel
du marxisme et de toutes les formes qu’il a pu prendre. En effet, la révolution
bolchevique a discrédité terriblement l’idéal anarchiste
tandis que les événements de 1921 d’une part, et de
1936 à 1939 d’autre part, ont définitivement consacré
le divorce entre les deux théories. D’un autre côté,
la victoire et l’établissement du régime franquiste en Espagne
amène nombre de militants ibériques à s’exiler. En
France, ces derniers ne restent pas inactifs et reprennent leurs activités,
parfois aux côtés des libertaires français. Cet aspect
est important dans la mesure où les espagnols, forts d’un prestige
immense dans les milieux libertaires, s’évertuent d’une part à
« imposer » ou plutôt faire connaître les idées
qui leur ont permis d’avoir une action décisive, et cette influence
se ressent aussi dans les diverses motions de soutien et d’aide des
groupes anarchistes (et plus particulièrement de la FA) aux exilés
ou à ceux des libertaires espagnols qui résistent à
Franco. D’un point de vue sociologique et de recrutement, leur influence
est largement décelable. Mimmo Pucciarelli apporte des éléments
de renseignements sur cette question . L’exemple de Romain, venu
à l’anarchisme en 1951, est significatif. Son premier « contact
» avec l’anarchisme s’opère par une rencontre avec des réfugiés
espagnols.
D’un point de vue sociologique, l’énumération des «
figures marquantes » montrent l’appartenance de quelques-uns à
la « classe ouvrière » : Beaulaton, Vincey. Les autres
figures ne sont pas strictement « classable » en raison de
nombreux changements de profession. On peut peut-être les mettre
dans les prémices de la classe moyenne qui se formera après
la Libération.
Si l’action proprement dite est plus ou moins mise de côté
à la fin des années quarante (si l’on excepte les tournées
de conférences), les problèmes d’ordre théorique et
tactique ne vont en prendre que plus de valeurs. Si après 1945 l’heure
était à la réconciliation et à l’unité,
la question de l’efficacité des théories anarchistes va faire
vaciller cette unité de façade et mettre en danger la présence
même de l’anarchisme en France.
B) Les anarchistes et l’implosion du mouvement
On a vu précédemment les différentes conceptions
que l’on pouvait avoir de la théorie anarchiste. Ce sont justement
ces différences d’idées, de vues et d’appréciations
qui vont dès 1950 sclérosé le mouvement « officiel
». Devant les difficultés que connaît la pensée
anarchiste pour se faire une place, notamment face à l’évident
succès du communisme, la question d’une efficacité plus grande
va revenir en force et engendrer un phénomène récurent
dans les organisations libertaires : la cristallisation des tendances.
C’est au début de l’année 1950 que se constitue un groupe
clandestin au sein de la Fédération, l’Organisation Pensée
Bataille (OPB), dont le père est Georges Fontenis. Crée dans
le but de promouvoir l’anarchisme social révolutionnaire et de doter
l’anarchisme français d’une réelle structure, l’OPB traduit
bien le malaise dans lequel le mouvement s’engouffre : « Ce malaise
et cette indigence suscitent une réaction qui va aboutir à
l’émergence d’un courant dit « communiste libertaire »
ou de retour à « l’anarchisme social et révolutionnaire
» issu du courant ouvrier antiautoritaire de la Première Internationale.
» Durant deux années, les cohabitations de tendances
vont se faire sans trop de difficultés, bien aidé par le
Libertaire dont le prestige reste assez haut, chacun essayant de promouvoir
au sein de l’organisation ses conceptions. Il faut aussi souligner que
la fin de cette unité en 1950 serait la fin du mouvement dans son
état actuel. Néanmoins, plusieurs événements
vont précipité la sclérose du mouvement et la lutte
entre les tendances. C’est pourquoi nous allons nous attacher à
éclairer les raisons d’une crise inévitable pour ensuite
l’analyser plus profondément afin de mieux comprendre l’implosion
du mouvement et le choc ressenti par les militants.
Prémices d’une crise
Après le congrès de Bordeaux de juin 1952, une première
scission se produit au sein de la Fédération anarchiste.
Plusieurs militants sont exclus ou quittent d’eux-mêmes la Fédération.
Le congrès de Paris de 1950 avait institué le système
de vote dans l’organisation, résultat d’une lutte importante entre
les militants. C’est au congrès de Bordeaux que Fontenis, qui tenait
dès lors l’organisation bien en main, demanda qu’à l’avenir
on votât par mandats, ce qui était contraire à toute
la tradition anarchiste. Il obtint cependant une majorité de 103
voix contre 45, mais les opposants déclarèrent solennellement
qu’ils ne reconnaissaient aucune valeur à cette décision
et une première scission en résulta en octobre ; en outre
des exclusions furent prononcées à l’encontre de Joyeux,
Aristide et Paul Lapeyre, Fayolle, Arru, Vincey, etc.
Les militants qui ne se retrouvent pas dans la nouvelle orientation
idéologique de l’organisation vont se réunir et il en ressort
la sortie de l’Entente anarchiste, Bulletin de relation, d’information,
de coordination, et d’étude organisationnelle du mouvement anarchiste.
Le premier numéro est daté du 30 octobre 1952. Emanant du
congrès du Mans du 11 octobre 1952, elle est « un organe destiné
à mettre en contact, en dehors de tout exclusivisme, les fédérations,
groupes et individus, se réclamant de l’anarchisme. »
Le congrès du Mans rassemble seize participants, quatre membres
du groupe du Mans, cinq du groupe d’Angers, un du groupe de Saintes, deux
de Paris et quatre isolés dont Hem Day et un militant espagnol.
Réunie notamment autour de Raymond Beaulaton, Georges Vincey, Tessier,
Louis Louvet, André Prudhommeaux ou Fernand Robert, l’Entente anarchiste
apparaît clairement comme une tentative de sauvegarde d’un certain
anarchisme, « opposé » à l’anarchisme-lutte de
classe symbolisé par Fontenis et ses acolytes.
Dès le premier numéro, c’est à Raymond Beaulaton
qu’il revient de fixer le débat et le sens des critiques : «
Venons en directement au fait. L’unité anarchiste du lendemain de
la guerre fut vite brisée. Il y a deux ans, au congrès de
Paris, le système de consultation par le vote fut institué.
En deux ans, cette unité fut détruite. » Il reproche
ainsi aux gens du quai de Valmy leur tendance et leur attitude autoritaires,
au nom de la loi de la majorité, qui selon Beaulaton n’a rien à
voir avec l’anarchisme. Naturellement, il est d’abord question de la critique
de la Fédération anarchiste et de son orientation. Pour Georges
Vincey, elles sont sans aucun doute autoritaires : « Ce sont des
méthodes d’autorité que le LIB diffuse dans le public et
pratique dans son organisation. »
Si la critique de la déviation autoritaire de la FA est le principal
fait de ralliement, on peut ressentir dès le premier numéro
un état d’esprit qui va longtemps coller à la peau des anarchistes
français. Cet état d’esprit se caractérise ainsi sous
une double forme : d’une part un rejet inconditionnel de l’ennemi marxiste,
d’autre part des questions sur le rôle des anciens et de l’évolution
idéologique de l’anarchisme. C’est Fernand Robert qui attaque le
premier : « Le LIB est devenu un journal marxiste. En continuant
à le soutenir, tout en reconnaissant qu’il ne nous plaît pas,
vous faîtes une mauvaise action contre votre idéal anarchiste.
Vous donnez la main à vos ennemis dans la pensée. Même
si la FA disparaît, même si le LIB disparaît, l’anarchie
y gagnera. Le marxisme ne représente plus rien. Il faut le mettre
bas ; je pense la même chose des dirigeants actuels de la FA. L’ennemi
se glisse partout. » On peut donc tirer une première
conclusion de cette scission : le retour d’un antimarxisme virulent dans
le milieu anarchiste. D’un autre côté, Chopin, un militant
du groupe du Mans, signale une pensée qui va marquer les anarchistes
( on pourra le vérifier plus tard avec les événements
des années cinquante et soixante) : « Un camarade signalait
que le mal venait de l’abandon des vieux militants. Si les anciens étaient
restés nous n’aurions pas vu s’instituer le système du vote.
» Après ce qu’il vient de se passer, il est désormais
clair que les anarchistes exclus ou partants qui se réunissent auront
un regard très attentif à toute tentative de prise en main
sur une organisation anarchiste.
Au delà des critiques, plusieurs propositions sont approuvées
dès la première réunion ; celles de Louvet tout d’abord,
déclarant qu’il n’y a plus d’organisation anarchiste, qu’il faut
la refaire et propose qu’il soit fait une sorte d’association autour du
groupe du Mans. Ensuite, c’est celle de Vincey qui veut un « bulletin
idéologique qui serait diffusé le plus possible. »
Enfin, François Robert propose que ceux qui enverront des articles
au bulletin payent au nombre de feuilles que leur prose prendra.
Dans l’immédiat, cette assemblée d’anarchistes se révèle
très importante et marque les trois points principaux qui vont servir
à définir idéologiquement cette association.
« 1°- Affirmation qu’être anarchiste, c’est reconnaître que l’individu est à la base de la Société. Que l’expression de l ‘anarchisme se conçoit à travers la Liberté.
2°- Les anarchistes doivent se soutenir dans leur lutte contre l’autorité, dans tous leurs efforts, initiatives individuelles ou collectives, et envisager une organisation adéquate rejetant la loi majoritaire.
3°- Les anarchistes réunis au Mans envisagent que le prochain
congrès de la FA soit ouvert à TOUS les anarchistes. »
Sans déclarer une rupture définitive avec l’organisation
nationale, les anarchistes réunis au Mans ne cachent pas leurs désaccords
avec cette dernière, tant d’un point de vue tactique et organisationnel
en rejetant le vote, que d’un point de vue idéologique où
un rassemblement de tous les anarchistes est souhaité. Bien sûr,
ces revendications, dans le climat assez tendu entre les deux camps, apparaissent
plus comme une volonté de défiance que d’un besoin de réconciliation,
étant donné qu’ils s’attaquent à des points fondamentaux
de l’œuvre de Fontenis, tels le vote ou l’unité entre libertaires.
S’il n’est pas encore consommé, le divorce semble bien inéluctable.
En outre, les anarchistes du Mans vont chercher des appuis étrangers
à leur action, étant donné que l’organisation nationale
ne leur est plus favorable. C’est dans ce sens de discréditation
de l’œuvre de Fontenis et de la nouvelle orientation du Libertaire qu’il
faut comprendre la lettre des italiens du GAR (Groppi anarchici reuniti)
qui expliquent leur motivation « parce que le camarade Fontenis,
monopolisant la représentation de la FA, et par des accords, alimente
et continue à donner vie aux Groupes anarchistes d’action prolétarienne,
mouvement d’essence marxiste que nous dénonçons. »
Pour comprendre la place particulière des GAAP au sein du mouvement
anarchiste italien, il faudra se référer à l’étude
de ses relations avec la Fédération communiste libertaire
dans la sous-partie qui suivra.
Plus loin, Louis Louvet n’hésite plus dans ces condamnations
et ses avertissements : « Toutes solutions nettes étant préférable
à la confusion actuelle » et délivre les objectifs
de l’Entente :
« Déclarons :
formellement n’avoir point l’intention d’organiser un mouvement tendant
à supplanter l’actuelle FA, mais celle de fédérer,
dans l’attente de son prochain congrès, les groupements œuvrant
sur le plan antiautoritaire (…) avec l’espoir, la situation une fois éclairée,
d’une prise de contact générale. »
Si son intention première est de ne pas affecter encore plus
le mouvement, ses menaces se font plus vives au cas où une solution
ne saurait être trouvée, car la prochaine confrontation «
ayant pour but soit une fusion générale, soit la constitution
d’un mouvement anarchiste assez cohérent, dont ferait partie la
FA ; soit deux mouvements distincts, si malheureusement l’entente ne pouvait
s’établir. »
La parution du deuxième numéro le 30 novembre 1952 nous
renseigne un peu plus sur l’évolution de la situation. D’entrée
de jeu, la brochure se signale par une allusion assez longue concernant
Sébastien Faure, l’apôtre de la synthèse et du rassemblement
entre les anarchistes. De plus, une base d’entente est élaborée
d’où il ressort une définition de l’anarchisme : «
L’anarchisme est moins un système qu’une position philosophique
de laquelle doit sortir une éthique dont l’application a pour but
de libérer l’homme de toutes les oppressions nées de l’application
autoritaire de l’éthique actuelle. » Ce nouveau numéro
semble aller plus loin dans la volonté de défiance et de
rupture envers Fontenis. René Guillot, dans son article «
Contre toute organisation », fustige la nouvelle orientation et la
nouvelle forme de la fédération : « De par quel privilège
quelqu’un peut-il prétendre orienter un mouvement libertaire ? Une
fédération (soi-disant anarchiste) se divise en groupes majoritaires…et
minoritaires ! Il y a aussi un Comité national (Comité
central, Comité de parti). Tout s’excuse : c’est l’OR-GA-NI-SA-TION
! » Son auteur poursuit sa critique de la FA tout en en marquant
son point de vue personnel : « Tous les efforts, s’ils sont antiautoritaires,
ne se contredisent point. Un pont commun relie individualisme et collectivisme.
Il nous est aisé de le franchir si nous sommes tolérants,
c’est à dire libertaires.
Toute organisation ne peut être tolérante, ni libertaire.
Obligatoirement, quels que soient ses composants, elle sera centraliste,
totalitaire, elle imposera, elle décidera, elle O-RIEN-TE-RA. »
Si on peut ici reconnaître facilement le discours d’un individualiste,
ces paroles nous semblent démontrer assez bien l’état d’esprit
dans lequel se trouvent les anarchistes au lendemain du « putsch
» de Bordeaux et relancent ainsi la problématique utilisée
par Jean Maitron dans un de ses chapitres, à savoir y a-t-il incompatibilité
entre la philosophie anarchiste et l’organisation ? Plus tard, c’est
Charles Auguste Bontemps qui, devant l’urgence apparente de la situation,
semble verser dans la nostalgie et vouloir repartir sur des bases saines
: « Pourquoi ne pas créer ou reprendre la vieille Union anarchiste
en y apportant des vues neuves ? Il est certes regrettable, comme on l’a
dit, que les « vieux » aient abandonné la FA. A qui
la faute ? Il y a vingt ans que je répète que certaines positions
de principes, trop sommaires, ne collent pas au siècle. »
Ce réflexe traduit le malaise qui sclérose le mouvement et
qui le menace de mort.
Le deuxième numéro marque aussi l’apparition de Maurice
Joyeux dans les colonnes de la brochure. Ce dernier ne va pas tarder à
exprimer le fond de sa pensée et accuser l’action des nouveaux
dirigeants de la FA. Devant l’effondrement qualitatif et surtout quantitatif
du mouvement, il lance un cri d’alarme et apporte quelques précisons
sur la direction de ces accusations : « Ces faits incontestables,
que même les hommes du quai de Valmy, malgré leurs remontades,
se voient obligés de reconnaître, en en rejetant la faute
sur les « vieux », peuvent s’expliquer par bien des raisons
plausibles mais il n’en est pas de plus irréfutables, de mieux contestables,
que celle-ci : la Fédération et son journal sont dans les
mains d’un clan dont la préoccupation majeure n’a rien à
voir avec l’Anarchie. » Il voit dans l’effondrement la conséquence
logique des querelles qui ont suivies la fin de la guerre : « Au
lendemain de la « libération », notre mouvement avait
vu renaître les vieilles querelles de tendances qui l’ont empoisonnées
au cours de son histoire » , et trouve en Fontenis le bouc émissaire,
celui par qui tout est arrivé.
Le quatrième numéro de L’Entente va marquer une certaine
rupture dans le discours envers la FA. Si celle-ci est toujours vivement
critiquée, il n’en reste pas moins que les anarchistes de l’Entente
esquissent un futur rassemblement devant l’impossibilité d’une réconciliation.
C’est Fernand Robert qui le premier va exhorter les compagnons à
réagir : « On a fait « Ce qu’il faut dire ». Il
faut dire maintenant ce qu’il faut faire. C’est très simple en vérité
: il faut créer un moyen d’expression publique anarchiste. Il faut
penser dès aujourd’hui au Journal. C’est à la naissance d’un
« LIBERTAIRE » traitant de l’anarchisme qu’il faut travailler
! » Dans le dernier numéro du mouvement, Raymond Beaulaton
lui aussi rêve d’une nouvelle organisation qui supplanterait la FA.
Néanmoins, s’il ne croit pas à sa création, il pense
que l’Entente pourrait servir de support à cette nouvelle organisation
: « …l’Anarchie ne peut être viable que par l’Entente de tous
les anarchistes conservant le plein emploi de leur affinités particulières,
soit en individuel ayant simplement un lien commun, un moyen de coopération
au gré des circonstances ou de leur volonté. Ce lien, l’Entente
anarchiste peut le créer sans organisation. » Digne
du plus bel esprit synthésiste, cette réflexion n’en traduit
pas moins une certaine crainte vis à vis d’une nouvelle organisation
anarchiste.
L’expérience de l’Entente anarchiste prend fin au cinquième
numéro en février 1953 et après que certains de ses
militants aient décidés de rejoindre la nouvelle Fédération
anarchiste. Même si l’expérience fut assez courte (environ
un an et demi), son apport nous semble important. Les différentes
réactions et réflexions de la brochure témoignent
d’un profond malaise chez les militants et d’une véritable peur
de la fin du mouvement. En outre, l’aspect antimarxiste des articles semblent
condamner tout rapprochement entre les deux théories et démontre
chez les anarchistes une véritable psychose face aux intrusions
éventuelles de l’ennemi héréditaire. L’action de l’Entente
peut donc se résumer sous un double aspect. Tout d’abord une entreprise
de discréditation de la nouvelle orientation de la FA et du communisme
libertaire. En effet, il n’est pas une publication où on ne trouve
de critiques envers le travail de Fontenis. Deuxièmement, et c’est
peut-être le point le plus important, les anarchistes du Mans se
sont attachés à redonner vie à un mouvement. Cette
entreprise est passée d’abord par un rapprochement avec les groupes
anarchistes déjà existants et opposés eux aussi à
la nouvelle orientation. C’est pourquoi dès le deuxième numéro,
c’est à dire un mois après la réunion du Mans, l’Entente
s’est associé aux deux parutions de Contre courant et de l’Unique.
C’est aussi dans ce sens qu’il faut voir les échanges avec les groupes
étrangers et notamment les GAR d’Italie et l’appel à l’unité
de tous les anarchistes.
Néanmoins, on peut s’étonner des jugements des militants
sur ce qu’a représenté ce mouvement, et plus particulièrement
de celui de Maurice Joyeux qui semble oublier certaines choses dans ses
mémoires : « Entouré de quelques ahuris, Louvet provoquera
une réunion au Mans où il créera l’Entente anarchiste
à laquelle personne n’adhérera et qui n’eut aucune influence
sur la marche des événements. » Si l’observation
de Fontenis sur l’expérience de L’Entente est tout aussi virulente,
ce serait prendre un raccourci facile que d’affirmer son inutilité.
Car face au développement des idées communistes libertaires
au sein de la FA et l’effacement de certains militants qui préfèrent
alors rester dans l’ombre, l’EA reste présente pour dénoncer
la déviation « marxiste » et prôner le rassemblement.
La crise de 1953, la Fédération communiste libertaire et les anarchistes
Comme nous l’avons vu, c’est au début de l’année
1950 que se constitue l’OPB, organisme secret dont le but est de faire
triompher l’anarchisme social au sein de la Fédération anarchiste.
L’histoire et l’activité de l’OPB vont profondément marquer
le mouvement anarchiste et le conditionner pour le reste de l’aventure.
Il nous faut ici redoubler de vigilance pour appréhender le phénomène
OPB ; en effet, l’étude de la tendance communiste libertaire du
début des années cinquante reste bizarrement sous silence
ou à peine entrevue chez la plupart des historiens du mouvement.
Simple hasard ou pure coïncidence ? A vrai dire, la condamnation totale
de l’OPB par les militants anarchistes et (aussi par les historiens de
l’anarchisme) ne reconnaissant pas dans cette orientation une connotation
anarchiste a laissée des traces (il suffit d’évoquer le sujet
avec un militant pour voir surgir des accès de colère !)
De plus, les témoignages, souvent dénués de compte
rendus exacts, ne facilitent pas la tâche pour une étude sérieuse
de ce phénomène.
« Synthèse de l’anarchisme et d’un certain léninisme
» pour Maitron, la tendance communiste libertaire nous a laissé
à travers l’ouvrage de Georges Fontenis nombre de documents qu’il
est intéressant d’étudier pour comprendre les nouvelles formes
que peut prendre la théorie libertaire. Nous pourrons ainsi voir
que certains arguments théoriques des communistes libertaires seront
à bien des égards ceux qui resurgiront tout au long de la
période et notamment en 1968.
Si Georges Fontenis explique l’apparition de l’OPB par le malaise
dont souffre la FA et le mouvement, il n’oublie pas de souligner
une cause sociologique de sa création : « L’accroissement
du recrutement des jeunes, surtout dans la classe ouvrière mais
aussi chez les intellectuels, est en train de modifier la composition idéologique
de la FA ; moins de petits entrepreneurs et de forains, davantage d’ouvriers,
de techniciens, d’enseignants. »
Cette constatation laisse la place à une hypothèse de
taille ,et que Arvon semble aussi déceler, le changement de la composition
sociologique et donc idéologique des groupes anarchistes. D’après
les propos de Fontenis, on peut sentir l’émergence d’une classe
qui sera qualifiée plus tard de moyenne d’un côté,
et celle de la jeunesse de l’autre. Ces deux aspects semblent prendre une
importance relative lorsqu'il sera question de l’appartenance sociale des
anarchistes.
Néanmoins, il nous semble qu’il ne faut pas chercher dans cette
différence sociologique la cause profonde de l’OPB. Fontenis souligne
dans son ouvrage les erreurs des historiens du mouvement libertaire sur
la date de l’intronisation du vote dans les congrès ; en effet,
il faut selon lui remonter au congrès de 1950 pour dater son intronisation.
Cet événement est pour lui la première marque d’affaiblissement
de la tradition girondine dans le mouvement : « Le fait que cette
décision soit obtenue par l’accord général des délégués
des groupes, selon l’ancienne forme de consultation, est révélateur
d’un esprit nouveau et d’un affaiblissement des traditions «
girondines ». » Mais plus que la perte de vitesse des
girondins, l’intronisation du vote marque une certaine cassure avec la
tradition anarchiste. C’est cette rupture avec l’esprit de solidarité
entre anarchistes que l’on peut aussi constater à la lecture des
statuts de l’OPB. Le premier but que se fixe l’organisation est très
clair : « L’organisation régie par les présents statuts
rassemble des militants de l’anarchisme social en vue de travailler à
la réalisation du but suivant : transformer les mouvements anarchistes
le plus possible dans le sens d’organisations efficaces et sérieuses
défendant un corps de doctrine cohérent. »
Organe secret, la tactique de l’OPB est l’entrisme, c’est à
dire l’accaparement de l’organisation existante par l’intérieur
et son orientation dans un sens communiste libertaire : « Dans les
mouvements anarchistes, les militants OPB doivent viser d’abord à
répandre leur programme, à acquérir l’influence par
la base. » Les militants sont recrutés par cooptation
et à la majorité des deux tiers. Sa structure se répartit
dans une assemblée générale qui élit un responsable
du Plan, un responsable au Contrôle et un conseiller, qui forment
à eux trois le Bureau de l’organisation « … chargé
de mettre au point les meilleurs propres à l’exécution du
Plan décidé par l’assemblée générale.
» A l’origine de l’organisation, hormis Georges Fontenis, on
peut pour les plus importants les noms de Blanchard, Devancon, Ninn, Caron,
Moine et Joulin. L’OPB est constitué des groupes Paris-Est, Paris
18ème et 19ème, Renault Billancourt et du groupe Krondstadt
qui apparaît comme le groupe le pus solide de l’organisation. Enfin,
les trois fonctions occupées témoignent de l’influence de
certains militants: un secrétaire, dit responsable au Plan (Fontenis),
un secrétaire-Adjoint dit conseiller (Caron) et le trésorier
(Joulin). C’est au cours des deux années qui séparent le
congrès de Paris et celui de Bordeaux que l’OPB va s’assurer la
mainmise sur l’organisation.
Ce n’est seulement qu’en juin 1953 qu’apparaît une « Déclaration
de principes » du mouvement communiste libertaire, fortement inspirée
du Manifeste du communisme libertaire de mai 1953, après que la
tendance du même nom se soit définitivement emparée
de la FA. Cette résolution fut approuvée au congrès
de Paris de mai 1953 et nous renseigne davantage sur les buts réels
du mouvement, rompant avec une certaine tradition anarchiste en donnant
un caractère marxiste-léniniste à la théorie
: « L’organisation spécifique des militants du communisme
libertaire se considère l’avant-garde, la minorité consciente
et agissante dans son idéologie et son action les aspirations du
prolétariat » afin que « la révolution soit rendue
possible pour édifier la société communiste libertaire.
» Si l’exposé de l’anarchisme communiste qui y est fait
se démarque essentiellement par son côté « anarchisme-lutte
de classe », la question de la révolution y est affirmée
: « Mais le passage de la société de classes à
la société communiste sans classe ne peut être réalisée
que par la Révolution, par l’acte révolutionnaire brisant
et liquidant tous les aspects du pouvoir… » Mais devant l’inéducation
des masses, qui n’ont pas encore pris conscience de leur asservissement,
l’organisation communiste libertaire a un rôle prépondérant
à jouer : « La révolution n’est possible que dans certaines
conditions objectives (…) et lorsque les masses, orientées et rendues
de plus en plus conscientes de la nécessité révolutionnaire
par l’organisation communiste libertaire, sont devenues capables de réaliser
la liquidation de la structure de classes. »
Tout en condamnant la dictature du prolétariat, le manifeste
se prononce pour le pouvoir ouvrier direct et sa dictature à l’encontre
des courants et organisations « qui s’opposent plus ou moins ouvertement
à la gestion ouvrière, à l’exercice du pouvoir par
les organisations de masse. » D’ailleurs, on peut voir aussi
dans ce manifeste une volonté de défiance face aux anarchistes
exclus ou quittant la Fédération : « Face aux «
humanistes » anarchistes que nous nommions entre nous les «
vaseux », il y avait une volonté de provocation. Le Manifeste
utilise le vocabulaire proscrit chez les marxistes : parti, ligne politique,
discipline. On se sert du terme « dictature du prolétariat
» pour faire une tête de paragraphe, même si on nie ensuite
le principe dans le texte. On ne craint pas d’affirmer que les autres tendances
n’ont qu’un lien vague avec l’anarchisme dont notre courant constitue le
seul représentant. »
Les principes internes nous permettent de mieux cerner la volonté
des militants communistes libertaires et de mieux comprendre leur volonté
de « déscléroser » le mouvement. Si l’unité
idéologique est préconisée, c’est aussi le cas de
l’action, de la propagande et de la forme à donner au mouvement.
Ainsi, il doit y avoir « unité de programmes et unité
de tactique définis par les congrès et référenda,
la position majoritaire étant l’expression de l’organisation à
défaut d’unanimité. » L’intronisation du vote,
avec la préférence majoritaire, est dons reconnue en dépit
d’une tradition anarchiste contre les formes de consultation et en faveur
d’une plus grande efficacité. Enfin, l’action collective et le fédéralisme
apparaissent comme deux principes fondamentaux de l’organisation. Ces deux
facteurs mettent en lumière une réelle volonté d’efficacité
qui se traduit aussi dans les formes de structures des groupes et le rejet
plus ou moins apparent des individualistes. En effet, le groupe est «
l’organisme fondamental » mais « ne peut être considéré
comme groupe qu’une organisation ayant au moins trois membres. »
Ce qui peut paraître le plus représentatif et le plus
surprenant, c’est une certaine discipline à respecter dans le cadre
d’une action toujours plus efficace et cohérente ; ainsi, pour être
considérée comme un groupe, il faut que l’organisation fournisse
« des rapports d’activités au moins tous les trois mois au
comité de sa région et par son intermédiaire au comité
national » , le but étant une fédération de
régions regroupant les différents groupes. Il nous faut également
souligner l’importance prépondérante du Comité national,
composé de six membres : un secrétaire général,
un secrétaire d’organisation, un état de trésorerie,
un secrétaire de propagande, un secrétaire de relations internationales
et enfin un secrétaire de relations extérieures.
On peut remarquer le rejet de la Franc-maçonnerie : «
Le congrès reconnaissant unanimement que les buts poursuivis par
ne organisation secrète telle que la FM sont incompatibles avec
ceux poursuivis par l’organisation anarchiste révolutionnaire. »
Enfin, l’adoption du troisième front révèle une volonté
de s’inscrire dans les luttes de l’époque et de définir les
rapports des anarchistes avec les problèmes de décolonisation
:
« 1- Le troisième front est l’expression révolutionnaire
dans la période actuelle, où le phénomène impérialiste
se manifeste en deux blocs antagonistes, de l’Internationale prolétarien.
2- Suivant les conditions, et les pays, la représentation de
notre positon « 3ème front » devra tenir compte du mouvement
de fait des masses populaires à condition que ces mouvements aient
un contenu révolutionnaire de classe.
En ce qui concerne le mouvement des peuples coloniaux, la position
adoptée est celle de soutien critique, en fonction de ce qui est
défini ci-dessus.»
Au niveau international, les militants du communisme libertaire vont
essayer de se rapprocher de certains mouvements étrangers et de
former à court terme une Internationale (communiste) libertaire.
C’est dans ce sens qu’il faut voir les relations entre l’organisation communiste
libertaire et les GAAP, Gruppi anarchici di azione proletaria. En effet,
le mouvement italien se retrouve totalement divisé après
le congrès d’Ancône et la création des GAAP. Ces derniers
critiquent le faible niveau idéologique du mouvement anarchiste,
sentimentalement lié à « l’expérience perdue
» (sur le plan révolutionnaire) de la Résistance antifasciste,
phénomène resté interne à la société
bourgeoise. Ils indiquent une issue à la crise de l’anarchisme,
avec la formule : « On n’entre, ni ne reste dans l’histoire si on
ne représente à une réalité de classe. »
Leurs positions rappellent celles des plateformistes russes de 1926, mais
la FAI juge ces gens trop marxistes. Par leur culte de l’efficacité
et leur classicisme, les GAAP présentent de nombreux points communs
avec l’organisation communiste libertaire française.
En ce qui concerne le nom à donner à l’organisation,
les participants au congrès ne purent se mettre d’accord et l’on
décida un référendum. Finalement, ce fut en décembre
1953, une Fédération communiste libertaire qui remplaça
la Fédération anarchiste française. La FCL conservait
le local et le journal.
Surtout, dès novembre 1953, Georges Fontenis n’hésitait
plus à cacher sa pensée profonde : « La doctrine communiste
libertaire est plus réellement basée sur le matérialisme
dialectique que ne le sont les positions politiques du marxisme. »
La FCL va survivre jusque 1956 et sa participation aux élections
législatives de janvier de la même année. En effet,
en février 1955, certains songèrent à une possible
participation à des élections municipales, et l’organe intérieur
de la Fédération, Le Lien, fit état d’une motion unanimement
acceptée qui posait la question suivante : «La bataille électorale
étant devenue une forme de lutte de classe, ne pourrions-nous pas
envisager cette question comme une question de tactique liée aux
circonstances et aux faits du combat social ? » Effectivement,
l’ordre du jour du congrès de printemps comportait « le problème
de la participation électorale » et, dans Le Lien d’avril,
un article de neuf pages signé F. (Fontenis ?) intitulé «
Pour le praticisme révolutionnaire » affirmait : « Nous
pouvons participer aux luttes électorales, (…), nous occuperons
alors non des postes de législateurs mais d’agitateurs. Nous voyons
là une forme d’agitation qu’on ne peut négliger. »
La discussion s’engagea dans les groupes et le congrès de mai accepta
à une assez forte majorité une participation conditionnelle
(lorsque existent des conditions réelles pour l’élection
de représentants ouvriers révolutionnaires). Dans la pratique
une telle participation se réalisa à l’élection du
2 janvier 1956 et la FCL présenta dix candidats.
Au delà de l’échec lors de ces élections, la FCL,
en abattant un tabou anarchiste, s’est aliéné le soutien
de nombre de militants encore très sensibles à la question
du vote et des participations électorales. Jean Maitron y voit la
cause essentielle (avec le rapprochement entre la FCL et André Marty)
de sa chute. Le Libertaire cessait de paraître en juillet 1956, ce
qui traduisait concrètement l’échec de l’expérience.
Néanmoins, comme le souligne Fontenis, il ne faudrait pas oublier
la grande activité des militants contre la guerre d’Algérie.
Georges Fontenis y voit d’ailleurs la cause essentielle de la disparition
de la FCL, tant cette dernière eut droit à tout l’attention
des autorités en place.
Parfois oubliée, souvent caricaturée, l’expérience
FCL témoigne pourtant à la fois d’un profond malaise au sein
du mouvement anarchiste et d’une réelle volonté de sortir
le mouvement de son immobilisme. Il semble néanmoins que cette dernière
suscite un regain d’intérêt à notre époque,
notamment à travers les études d’Alexandre Skirda et de Philippe
Dubacq. Si pour ce dernier, l’évolution de la Fédération
communiste libertaire relève « d’une fuite en avant sous la
pression des événements et en fonction des ambitions de la
FCL » , il n’en oublie pas les acquis théoriques et tactiques
qu’a pu engendrer cette expérience et tient à relativiser
l’étiquette marxiste qui colle à la peau de la FCL :
« L’adoption du matérialisme historique et dialectique
comme méthode d’analyse, autre acquis théorique de la FCL,
permettrait de parler sans hésitation d’influence marxiste. Mais
cette adoption ne sera affirmée qu’après la sortie du Manifeste,
à travers deux articles de G. Fontenis parus dans les rubriques
« Problèmes essentiels » des Libertaire de novembre
et de décembre 1953. Le manifeste se pare seulement d’un matérialisme
opposé à l’idéalisme (…), le matérialisme commun
à l’ensemble du courant anarchiste-communiste, qui cependant se
défend de tout déterminisme historique ou économique,
par opposition aux marxistes. En aucun cas ce matérialisme n’est
identifié au système d’analyse marxiste, des conceptions
idéalistes telle que « l’éthique » et «
la morale » devant corriger pour les anarchistes les attitudes découlant
du « mécanisme historique ». »
Dans une analyse plus « tactique » donc plus tendancielle,
A. Skirda voit dans l’organisation communiste libertaire « une tentative
extrême de promouvoir l’anarchisme social sur le devant des batailles
ouvrières, le souci d’efficacité passant avant le respect
d’une certaine tradition libertaire. »
Pour Georges Fontenis, la cause de l’échec de la FCL est à
rechercher ailleurs, dans la peur du contact et de la confrontation des
anarchistes : « Si on excepte un Berneri pour les italiens, un Ridel-Mercier
pour la France, un Juan Peiro et un Orobon-Fernandez pour l’Espagne, la
plupart de ceux qui parlent ou écrivent ont simplifié à
dessein la pensée de Marx pour n’avoir pas à en tenir compte.
C’est aussi bien le cas d’un Joyeux, spécialiste des âneries
antimarxistes, que d’un Lepoil ou d’un Lapeyre. Ils sont parfois rejoints
par des transfuges de la social-démocratie, médiocres comme
un Beaulaton, respectables comme un Domela-Nieuwenhuis. »
Enfin, le témoignage laissé par Guy Bourgeois dans sa
« Préface à la réédition du manifeste
» nous donne une fois de plus des renseignements sur les relations
entre marxisme et anarchisme au sein de la FCL : « Avec étonnement,
nous découvrions aussi que l’analyse matérialiste telle que
les marxistes la conçoivent ne constituait pas du tout une divergence
aux yeux du courant libertaire de la première Internationale, que
la frontière entre marxisme et anarchisme n’était pas toujours
très nette. » Il poursuit et regrette l’assimilation
parfois trop facile faite par les militants libertaires de l’époque
: « Les autres tendances de la FA ressentaient l’agressivité
de nos démarches. Rapidement, on se demanda si nous n’étions
point des agents du Bolchevisme infiltrés, on le chuchota, on le
dit et bien des années plus tard, on l’écrivit. »
Au delà d’un problème idéologique entre marxisme
et anarchisme, Maurice Joyeux voit dans l’expérience de la FCL un
problème de fond pour les militants libertaires : l’intellectualisme.
Selon lui, le communisme libertaire relève surtout de motivations
d’intellectuels qui ne peuvent que dénaturer le mouvement anarchiste
: « Ce problème, c’est celui des intellectuels, plutôt
de l’intellectualisme au sein d’une fédération de tradition
ouvrière, (…), pour Fontenis, la Fédération anarchiste
était composée de deux éléments valables :
les syndicalistes et les communistes. Les premiers relevaient des ouvriers,
les seconds des intellectuels, et nous devions nous partager la tâche.
»
On remarque assez facilement que les jugements sont très différents
selon la position des observateurs. Néanmoins, la Fédération
communiste libertaire représente la première tentative d’assimilation
d’une partie des écrits marxistes dans la théorie libertaire.
Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler les relations assez fortes
qui lieront un peu plus tard Georges Fontenis et Daniel Guérin,
chantre(s) du « marxisme libertaire ».
Plusieurs conclusions s’imposent alors; premièrement la rupture
définitive entre anarchistes et marxistes, notamment dans l’esprit
des militants exclus ou quittant la FA. De plus, l’expérience communiste
libertaire, si elle se finit par un échec, laisse derrière
elle pour nombre de militants assez jeunes un héritage idéologique
et tactique. En outre, si la FCL a implosé par la bureaucratisation
grandissante de l’organisation, il n’empêche que ses militants croient
toujours dans les possibilités du communisme libertaire. Ce sera
le cas de l’équipe de Noir et Rouge qui alimentera à partir
de 1956 les théories anarchistes-communistes. Enfin, la FCL a fait
exploser le mouvement anarchiste et la fédération, tout en
créant un véritable choc chez les militants de base. En 1953,
les anarchistes qui ne se reconnaissent pas dans la nouvelle orientation
vont tenter de se réunir et de reconstruire un mouvement qui a failli
mourir.
Chapitre II La nouvelle Fédération anarchiste et les
anarchistes
Après le congrès de Bordeaux de 1952 et la «
prise de pouvoir » de la tendance communiste libertaire, le mouvement
anarchiste se retrouve en danger de mort. Si une réaction s’opère
assez rapidement autour de l’équipe de L’Entente anarchiste, ce
regroupement paraît encore trop faible pour pouvoir relancer les
idées de l’anarchisme traditionnel. Le coup porté par Fontenis
aux tenant de l’anarchisme traditionnel apparaît fatal, d’autant
plus que nombre de militants semblent résignés. Il s’en suit
une période d’un an et demi où les seuls opposants à
la ligne anarchisme-lutte de classe vont se retrouver à travers
L’Entente anarchiste, Contre courant et l’Unique (les deux derniers restant
essentiellement des publications à caractère individualiste).
Les derniers opposants au sein de la Fédération anarchiste
sont « éliminés » après le congrès
de Paris de mai 1953 et la disparition de la FA au profit de la Fédération
communiste libertaire. Néanmoins, autour de militants dévoués,
une nouvelle Fédération anarchiste va émerger, en
parallèle de la FCL, dès décembre 1953. De cette date
à la fin des années cinquante, la place de la nouvelle Fédération
dans l’élaboration théorique et tactique ne va cesser de
se confirmer, parallèlement à la chute progressive du mouvement
communiste libertaire. Toutefois, nous verrons que l’échec de la
FCL ne se traduit pas par la fin de la doctrine anarchiste communiste,
qui se développera à travers les réflexions de l’équipe
de Noir et Rouge. C’est essentiellement à travers l’évolution
idéologique de ces deux groupes que vont s’élaborer les formes
de pensées qui éclateront au cours des années soixante
et sur les barricades de mai-juin 1968. Enfin, il ne faudrait pas oublier
les différents événements qui ont marqué la
décennie. En effet, la cristallisation des rapports des deux blocs
d’une part, et la tournure prise par la guerre d’Algérie (avec ses
implications sur l’évolution politique de la France et de la IVème
République) d’autre part, nous permettent d’appréhender différentes
formes de pensées chez les anarchistes face aux guerres et plus
particulièrement celles de décolonisation.
D’emblée, ces constatations amènent et imposent plusieurs
questions qui paraissent indispensables. En effet, dans le climat
si particulier de la reconstruction du mouvement en 1953, on peut se demander
dans quelle mesure l’événement FCL a-t-il influencé
la pensée et l’action des anarchistes ? De plus, peut-on y voir
la source de nouvelles formes de pensées et dans cette optique,
voir dans les conceptions libertaires des années cinquante les sources
des revendications politiques de Mai 68 ?
Pour répondre à ces questions, nous nous attacherons
en premier lieu à la phase de reconstruction du mouvement anarchiste,
qui court jusque l’année 1956 ; puis nous analyserons cette période
de reprise de dialogue et d’élaboration théorique que représente
la fin des années cinquante, à travers les réflexions
au sein de la Fédération anarchiste et de Noir et Rouge.
A) Des débuts hasardeux
C’est officiellement en décembre 1953 que la nouvelle Fédération anarchiste prend naissance. Réunis autour des « rescapés » de l’épisode Fontenis, la nouvelle fédération se construit sur des bases largement influencées par les récents événements qui ont secoué le mouvement libertaire. Les anarchistes qui doivent reconstruire le mouvement se retrouvent donc devant plusieurs problèmes : doivent-ils afficher le même esprit qu’en 1945 et prêcher avant tout le rassemblement unilatéral des anarchistes ? Quel doit être leur rapport face à la doctrine communiste libertaire ? En tout cas, il est certain que la nouvelle organisation s’insère dans un contexte particulier qui ne peut pas ne pas l’influencer. C’est dans et à partir de ce contexte que vont s’élaborer les principes et l’idéologie de base de la nouvelle Fédération.
Un contexte particulier
Il nous faut d’entrée insister sur cette période particulière
du mouvement anarchiste en 1953. « L’affaire Fontenis » a gravement
secoué les anarchistes et leurs idéaux. Cette dérive
semble conditionner nombre de militants qui avaient œuvré à
la reconstruction du mouvement après 1945. A la mi-1952, pour les
tenants de l’anarchisme traditionnel, le mouvement va mourir.
La FA ayant disparu pour faire place à la FCL, des militants
vont tenter de la reconstituer et Jean Maitron nous indique que dans ce
but « L’Entente procéda le 25 décembre 1953 à
sa dissolution pour participer à ce regroupement. »
Cette dernière remarque nous laisse suspicieux car le dernier numéro
de L’Entente anarchiste est daté du 8 février 1953. La nouvelle
Fédération est l’émanation du congrès de Paris
de décembre 1953 et Maurice Joyeux affirme que c’est à sa
librairie, au Château des brouillards, que les négociations
pour sa création eurent lieu. Il nous renseigne aussi sur l’évolution
du mouvement à cette époque : « L’année 1953
fut une année de réflexion. L’année 1954, celle de
la parution du Monde libertaire, fut une année décisive.
» En effet, l’année 1954 est marquée par un événement
qui va renforcer les militants dans leurs convictions de dérive
communiste du mouvement anarchiste et discréditer la récente
Fédération communiste libertaire : la parution du Mémorandum
Kronstadt. Maurice Joyeux remet l’événement à sa place
tout en s’accordant quelques raccourcis : « Ce manifeste publié
par les militants du groupe Kronstadt, pour dénoncer l’OPB à
laquelle trois d’entre eux avaient collaboré et dont tout le monde
dans ce groupe, à commencer par la Berneri, connaissait l’existence,
fut certainement utile, encore que lorsqu’il parvint à notre connaissance,
la Fédération de Fontenis était pratiquement liquidée.
»
Si on ne peut en 1954 affirmer le liquidation de la FCL, il est clair
que le coup porté par le manifeste est dur, notamment en raison
de la place du groupe Kronstadt au sein de la FCL ; en effet, ce groupe,
anciennement groupe Sacco Vanzetti, est le groupe le plus important numériquement
parlant. Pour la nouvelle FA, c’est le « le groupe le plus vivant
et le plus important de cette fédération. » Rédigé
par Serge Ninn et Blanchard, le mémorandum de 67 pages dénonce
l’orientation autoritaire de la FCL et l’existence de l’organisme secret
OPB. Pour eux, la FCL n’est devenu qu’un parti aux mains d’un seul homme,
Fontenis : « Je mettais en cause Fontenis en disant cela. Il y a
eu élimination systématique autour de Fontenis. Ce qui mène
à dire que Fontenis à fait de l’OPB une organisation à
lui, dont il serait en une certaine mesure, le dictateur, tourné
vers des activités dictatoriales. » Le manifeste parle
alors de déviation bolchevique, voire stalinienne.
Edité par Aristide Lapeyre, le mémorandum assoit surtout
la crédibilité de la nouvelle organisation tout en discréditant
la FCL. Si la FA n’en sort pas agrandie, elle en sors tout du moins plus
soudée et donc renforcée. Toujours dans leurs accusations,
les auteurs dénoncent « l’élimination d’individus qui
n’acceptent plus les méthodes de l’OPB et ceci par des moyens malhonnêtes.
C’est par exemple, le cas de Leval, Vincey, Joyeux, éliminés
par l’OPB et même par Fontenis. » Si Georges Fontenis
ne voit dans ce texte que mensonges et calomnies, le coup porté
au communisme libertaire, sous l’œil attentif d’un Lapeyre, apparaît
assez dur au moment où plusieurs tensions éclatent au sein
de la FCL et au moment où sont dénoncés « les
actes de vandalisme commis par le LIB dans le domaine des idées
» et sa bolchevisation.
Un deuxième événement va avoir influencer
la consolidation de la nouvelle fédération. Deux ans et demi
après la Noël 1953, les anciens de L’Entente, estimant que
la nouvelle FA offrait par son comportement une idée étroite
de l’organisation, favorisait de plus en plus les menées de la Franc-maçonnerie
et pratiquait la collusion avec le courant politique socialiste , rompirent
avec elle, et le 25 novembre 1956, à Bruxelles, participèrent
à la constitution de l’AOA, Alliance ouvrière anarchiste,
expression de langue française du mouvement anarchiste international.
Basé sur la libre entente, hostile aux statuts, règlements,
cartes d’adhésion, l’AOA considère les communistes libertaires
comme « des égarés dans le mouvement anarchiste »
. Selon les conceptions de l’Alliance, « la lutte des classes (…)
est à présent dépassée », le mal à
combattre, « c’est l’autorité sous toutes ses formes et actuellement,
sa forme la plus virulente, c’est la hiérarchie. »
L’AOA veut être « l’instrument de liaison, d’information
et de coordination (…) des individualités et des groupes locaux,
régionaux et affinitaires qui gardent leur complète liberté
d’action et une autonomie complète. » Elle se refuse
à organiser ; elle « a pour seule cellule l’individu »
et « chaque anarchiste adopte pour lui-même ses propres règles
de conduite et détermine lui-même ses propres obligations
envers ses compagnons. » Ceux de ses adhérents syndicables
voient dans l’anarcho-syndicalisme le complément du mouvement anarchiste
auquel il « ajoute un programme social pour l’immédiat, une
école préparatoire à l’anarchie. » Ils
adhèrent à la CNT ou demeurent dans l’autonomie, compte tenu
des réserves qu’ils peuvent émettre de cette Centrale. L’AOA
publie un périodique ronéoté L’Anarchie.
Le mémorandum du groupe Kronstadt et à un degré
moindre la constitution de l’AOA nous renseigne sur un état d’esprit
qui ne va pas cesser de s’affirmer au cours des années suivantes
: la peur du complot et plus précisément du complot marxiste.
Maurice Joyeux confirme cette pensée : « Pendant des années
on va parler de Fontenis. Il deviendra le grand méchant loup ; celui
dont vient le mal. Attitude commode permettant de masquer nos propres erreurs.
»
Principes et idéologie
Les militants qui ne se reconnaissent pas dans l’orientation communiste libertaire réussirent assez rapidement à se regrouper en une fédération. Cette entreprise s’effectua sous l’impulsion de militants comme Joyeux, Fayolle, Laisant ou les frères Lapeyre : « A Bordeaux, Paul et Aristide Lapeyre, qui ne sont pas des rêveurs, vont réagir avec rapidité. Dès le mois de mai, ils organisent un rassemblement de tous les anarchistes de leur région. (…)A Paris, tous les anarchistes qui étaient restés en marge de l’organisation pour des motifs divers comprirent le danger qui menaçait l’anarchisme traditionnel. »
Rendus circonspects par ce qui venait de se passer, les militants anarchistes
vont préciser à nouveau leurs conceptions et, surtout, vont
prendre toutes les précautions utiles pour que l’organisation soit
à l’abri d’un éventuel changement de majorité. Ces
thèses et ces mesures vont être rassemblées dans une
brochure de treize pages, les Principes de base. Pour les conceptions,
le cadre reste assez général et on se contente de demander
à chaque adhérent de se prononcer pour l’abolition de l’Etat
et son remplacement par le Fédéralisme libertaire, contre
le racisme et le colonialisme sous tous ses aspects, pour l’abolition du
capitalisme et de la notion d’autorité, et enfin pour la notion
de libre coopération entre individus. En outre, « les anarchistes
condamnent toutes les théories autoritaires parmi lesquelles celles
inspirées du marxisme, au même titre que du cléricalisme,
du monarchisme ou du fascisme… » Ces statuts de l’organisation
apparaissent donc très généraux, ce fait peut s’expliquer
par une volonté de rassembler le plus grand nombre d’anarchistes
au sein de la fédération.
En ce qui concerne l’action de la FA, celle-ci reconnaît «
l’existence de toutes les tendances libertaires au sein de l’organisation
» et affirme même leur « nécessité »
. L’autonomie de chaque groupe et la responsabilité personnelle
et non collective sont reconnues. Chaque adhérent peut demeuré
isolé s’il le désire.
Au niveau de l’organisation, on voit l’apparition d’un Comité
de relations, élu par le congrès, composé d’un secrétaire
général, d’un secrétaire aux relations extérieures,
d’un secrétaire aux relations intérieures, d’un secrétaire
aux relations internationales et d’un secrétaire aux relations internationales.
Ce comité est crée « dans le but de faire connaître
les informations, suggestions, propositions pouvant émaner d’un
groupe ou d’un individu. » Deux autres comités viennent
compléter le tableau : un Comité de lecture qui « a
pour fonction d’assurer la rédaction régulière du
Monde libertaire » et un Comité d’administration. En
ce qui concerne le Comité de lecture, tous les articles sont soumis
à son appréciation et son recrutement s’effectue par cooptation.
On voit donc que c’est en ce qui concerne l’organisation au stade national
que les militants ont avant tout voulu se prémunir.
Si les principes de base ne peuvent être modifiés que
par le congrès, deux principes sont clairement jugés inchangeables
et indiscutables : l’autonomie des groupes et le pluralité des tendances,
ce qui donne à la nouvelle fédération son caractère
synthésiste.
La nouveauté (pour une organisation libertaire) réside
dans la création d’une « Association pour l’étude et
la diffusion des philosophies rationalistes ». Elle trouve son origine
dans l’affaire Fontenis et la liquidation de l’ancienne FA. En effet, elle
est constituée pour mettre à l’abri le mouvement anarchiste
« de jeunes moins anarchistes que révoltés, et d’anciens
moins libertaires que politiques » après « la
prise en main du mouvement, grâce à des manœuvres politiques,
par un commando qui sombra misérablement. » L’anarchie est
déclaré comme bien inaliénable et c’est pour cela
que le congrès de Paris de janvier 1954 « a donné la
propriété morale et légale du mouvement et de ses
œuvres à une Association pour l’étude et la diffusion des
théories rationalistes dont les membres sont recrutés par
cooptation. » et notamment dans le but de mettre le mouvement
à l’abri « des ambitions de politiciens inavoués, pour
ne pas le laisser à la merci d’éventuelles majorités
de congrès ». La lecture des membres de cette Association
nous montre le poids que peuvent avoir certains hommes dans cette période
de reconstruction ; ainsi, on retrouve les noms de Devriendt, Joyeux, Laisant,
Paul et Aristide Lapeyre, Prevotel…
Rédigés par Charles Auguste Bontemps et Maurice Joyeux, les Principes de base de la nouvelle Fédération anarchiste permettent de mettre en lumière nombre de points. Ils confirment tout d’abord l’influence de certains militants au sein de l’organisation. En outre, la FA représente et devient alors le bastion synthésiste de l’anarchisme français. Mais comment expliquer le ralliement d’anarchistes comme M. Joyeux, fort proche des conceptions plateformistes, à la synthèse, « solution bâtarde, invertébrée, inapplicable et avec laquelle nous tricherons constamment » ? La réponse se trouve dans l’état général du mouvement à cette époque ; en effet, la synthèse peut apparaître comme la solution du moindre mal pour nombre de militants profondément choqués par la dérive FCL. Maurice Joyeux confirme cette remarque tout en regrettant l‘attitude de certains militants et des groupes de province : « La province restait indécise, tout en reprochant aux parisiens leur centralisme. A part Bordeaux, la province ne fut jamais en état de prendre conscience des remous profonds qui secouaient la société. A cette époque charnière sa contribution ne dépassait jamais l’évocation têtue de ce qu’elle se rappelait des évangiles des grands anciens, c’est à dire pas grand chose ! A peine née, la Fédération anarchiste risquait d’éclater. Seule une organisation souple pouvait conserver un semblant d’unité aux groupes ! »
Si les principes ne paraissent pas marquer un tournant important dans la pensée anarchiste, notamment pour leur caractère très général, ils consacrent le divorce entre marxisme et anarchisme. En effet, le rejet inconditionnel du marxisme va devenir à partir de ce moment un élément identitaire de la nouvelle Fédération anarchiste. L’affaire Fontenis a prouvé le danger que représente le marxisme pour les théories libertaires et les fondateurs de décembre 1953 auront une attention particulière à toute apparition marxiste au sein du mouvement. D’ailleurs, l’évolution de la FCL et sa fuite en avant sont une preuve irréfutable de l’impossibilité de cette optique : « Pour Guérin d’abord, pour Fontenis ensuite, il s’agit d’introduire dans le mouvement libertaire, aux côtés d’un esprit libertaire aimable, le matérialisme historique musclé que l’on doit à Monsieur Marx ! » Ce qu’essaye de dénoncer Maurice Joyeux, c’est l’élaboration du marxisme libertaire, « cet élément hybride, croisement contre nature, sans perspective de reproduction » .
La principale originalité est donc « l’Association pour l’étude et la diffusion des théories rationalistes ». Cet organisme révèle l’esprit dans lequel les militants envisagent l’organisation ; avec un tel « dispositif de sécurité », il est maintenant clair que la Fédération ne cessera d’être ce que ses fondateurs ont voulu qu’elle soit : une organisation solide à l’abri de tout complot. Vu les circonstances particulières de sa création, l’Association apparaît comme un garde-fou à toute tentative de prise en main.
Au cours des deux années qui vont suivre le congrès
de Paris et la reconstitution de la FA, on ne peut pas parler de reprise
de dialogue dans l’élaboration théorique. Les militants doivent
ainsi se contenter de l’affirmation de certains principes auxquels les
fondateurs semblent attachés. Cette difficulté s’explique
par les obligations immédiates des militants FA qui s’occupent avant
tout de restructurer le mouvement, notamment avec l’élaboration
du Bulletin intérieur et surtout du Monde libertaire, dont le premier
numéro date d’octobre 1954. Dès janvier 1955, Raymond Beaulaton
établit un bilan de la situation et admet que la reconstruction
du mouvement s’avère plus lente que prévu : « Certes,
la FA reconstituée n’est pas parfaite ; si elle s’est fixée
comme but de rassembler, dans une même famille, les anarchistes de
toutes affinités, quelques-uns sont encore enclins à observer
et se demandent s’ils doivent ou non faire partie de la famille, parce
qu’une légère rigidité subsiste dans la décentralisation
libertaire que le congrès de 1953 s’était fixé. »
Il en profite pour montrer ses conceptions sur les intellectuels, responsables
selon lui du déclin du mouvement : « L’intellectualisme est
dangereux pour la Révolution ! » C’est ce même
personnage qui relance la question de la place du syndicalisme dans la
Fédération (et qui ne cache pas où vont ses préférences)
: « Le Mouvement Anarchiste a toujours considéré le
Fédéralisme syndical comme l’armature de la société
libertaire de demain et, par conséquent, le syndicalisme comme arme
primordiale à la préparation révolutionnaire. »
Toujours dans un bel esprit synthésiste, les militants de la
FA insistent sur la nécessité des syndicats en appelant la
création d’une Commission de relations syndicales de la FA, ils
seront pourtant déçu quelques mois plus tard avec la formation
de l’AOA. Néanmoins, un Comité anarchiste de relations syndicales
est crée en juillet 1955 dans le but « de coordonner l’action
des anarchistes dans la lutte sociale, selon les méthodes révolutionnaires
d’action directe, à travers toutes les organisations syndicales
et parmi les salariés syndicalistes inorganisés. »
Aristide Lapeyre appelle lui aussi au rassemblement, mais juge que certaines
conditions doivent être remplies, à commencer par l’attitude
des militants : « Ce qui a crée la mésentente anarchiste,
c’est la peur de la diversité des opinions, l’idée que le
lecteur ou le militant est trop bête pour pouvoir les confronter
utilement et qu’il faut nécessairement choisir pour lui. »
Le congrès de la Maison verte en mai 1955 relance le débat
sur l’orientation du mouvement : l’heure n’est plus à la reconstruction
et c’est Joyeux et Lanen qui préviennent les militants : «
La FA est en train de crever de vieillissement ; on ne recrute pas, pourquoi
? »
Quel bilan peut-on tirer de ces réflexions en 1955 ? A
première vue, le mouvement anarchiste dans sa globalité apparaît
profondément divisé. La Fédération anarchiste
qui s’est reconstituée en 1953 tarde à prendre son envol,
au grand dam de certains militants. Néanmoins, sa phase de reconstruction
et de reconsolidation semble achevée. Si elle ne se distingue pas
encore par des réflexions idéologiques et théoriques
qui permettraient d’inscrire à nouveau l’anarchisme dans les luttes
de l’époque, elle reprend petit à petit une activité
digne de ce nom, notamment à travers ses relations avec les Forces
libres de la paix ou ses tournées de conférences. On ne peut
oublier l’événement FCL pour comprendre les formes que prend
la nouvelle organisation. Le choc des militants fut réel et va conditionner
dans une large mesure l’évolution de la FA. Concernant l’état
général du mouvement, on peut relever trois groupes d’importance
(FA, FCL, AOA). Sans tenter une évaluation de leurs représentativités
respectives, au surplus variables dans le temps, il nous semble intéressant
de remarquer qu’ils correspondent aux trois courants du mouvement anarchiste
qui sont nés dans l’entre-deux-guerres, et leur présence
souligne la permanence du problème de l’organisation en milieu anarchiste.
Ainsi, on décèle un groupement plus ou moins centralisé,
uni au point de vue idéologique et tactique représenté
par la FCL de Fontenis qui rappelle et prolonge jusqu’à ces ultimes
conséquences la conception plateformiste d’Archinov et Makhno. Un
second type de groupement est représenté par la FA et sa
structure synthésiste. Enfin, nous avons vu la naissance de l’AOA,
qui juge la nouvelle FA encore trop autoritaire et qui peut rappeler la
FAF de 1936. En raison de son existence purement formelle, l’AOA ne pourra
donner naissance à une scission et se retrouve par conséquent
un peu en marge des autres groupements et du mouvement anarchiste.
En 1955, le mouvement a donc repris naissance et apparaît
autrement plus solide qu’en 1945. Néanmoins, le plus dur reste à
faire si l’on en juge par la perte de vitesse des organisations anarchistes,
leur faible recrutement et leur activité assez peu convaincante.
C’est justement ce que vont tenter de réaliser certains militants,
las des éternelles querelles et scissions du mouvement anarchiste.
B) Entre rupture et dialogue, 1956-1960
En 1956, la phase de reconstruction du mouvement est achevée.
Néanmoins, les aléas du commencement font que les débuts
de la Fédération ne se sont pas soldés par une reprise
d’élaboration théorique et une définition claire et
précise de l’orientation à donner. Jusqu’ici, les militants
se sont contentés d’énoncer les principes généraux
et fédératifs qui doivent unir les libertaires, notamment
à travers des questions sur le syndicalisme, l’intellectualisme
ou le rejet du marxisme. Il n’en reste pas moins que ces atermoiements
ont le don d’irriter nombre de militants, soucieux de voir l’anarchisme
s’inscrire dans un véritable projet. L’année 1956 va marquer
une rupture importante au sein du mouvement. En effet, trois événements
vont marquer en quelque sorte le début d’une « nouvelle ère
» pour l’anarchisme français. C’est tout d’abord la «
fin » du mouvement communiste libertaire et de son organisation la
FCL après sa participation aux élections législatives
de janvier (qui lui aliènent nombre de soutiens en milieu anarchiste)
et sa persécution après son activité contre la guerre
d’Algérie. S’il ne change pas profondément la composition
de la FA, cet événement renforce sa position en France. Deuxièmement,
la constitution en novembre 1955 du groupe Noir et Rouge, issu en grande
partie du groupe Kronstadt. Par ses réflexions, cette revue va acquérir
une place de choix au sein du paysage libertaire français et va
représenter le nouveau bastion de l’anarchisme-communisme en France.
Enfin, le congrès de Vichy de mai 1956 va être celui de la
reprise de dialogue au sein de la FA. Maurice Fayolle, personnage central
de l’époque, va relancer autour de sa personne nombre d’enjeux qui
vont marquer l’évolution de la pensée anarchiste et amener
les autres groupes à nombre de réflexions.
A travers cette étude vont se poser des enjeux qui vont déterminer
l’évolution de la pensée et des formes d’actions des années
soixante. En outre, le durcissement du conflit franco-algérien va
amener les militants à prendre position. Ces prises de position,
relayées selon leur contenu par une activité réelle,
vont être une nouvelle source d’opposition à l’intérieur
du mouvement. Toutes ces remarques vont-elles à la base de la formation
d’un anarchisme spécifique à la FA ? Ou est-ce que ces nouveaux
débats d’idées engendrent une plus grande immobilité
idéologique ? A la veille des années soixante, il apparaît
nécessaire d’établir un bilan de la situation de l’anarchisme
en France et de comprendre les points de divisions et de ralliement entre
les différents groupes.
Dans ce(s) but(s), les débats qui vont marqués la FA
jusque 1960 seront envisagés dans leurs conséquence sur l’évolution
de l’organisation ; ainsi, il sera plus aisé de comprendre l’évolution
du groupe Noir et Rouge et de ses rapports avec la FA.
Elaboration théorique et tensions dans la Fédération anarchiste
Dès 1955, on a pu voir nombre de militants s’impatienter d’un véritable programme et du manque d’orientation de l’organisation. C’est donc au congrès de 1956 que va s’effectuer cette reprise de dialogue quant à la nature de l’anarchisme et au moyen de sa propagation et de sa réalisation. Deux ans après décembre 1953, la question de l’actualité et de la place de l’anarchisme dans la société moderne va être reposée avec force. C’est Maurice Fayolle, par ses Réflexions d’un militant, qui va relancer les débats et discussions autour de la place de l’anarchisme. les thèmes envisagés vont constitués le leitmotiv de la décennie à venir. Il est enfin à noter que les débats vont se faire autour de nombreux thèmes mais principalement autour de l’organisation, ce « permanent problème » . L’affaire Fontenis a montré les dangers d’une organisation sclérosée, si les militants veulent éviter un nouveau « coup d’Etat » et réinscrire les théories libertaires dans les luttes sociales du temps, ils devront réagir et faire un choix.
Lues au congrès de Vichy, les Réflexions d’un militant
de M. Fayolle vont relancer le débat autour de sa personne. Fayolle
commence par une constatation indiscutable : « Depuis toujours, deux
tendances se sont opposées au sein de notre mouvement : les partisans
d’une organisation solidement structurée et les partisans d’une
organisation très lâche qui frise l’absence d’organisation.
» Même s’il est souvent considéré que le
rôle des anarchistes dans les temps actuels est « non de prétendre
à une action sociale, mais de se limiter à un travail d’éducation
» , l’anarchisme meurt de ce type de conceptions. Fayolle condamne
ce rejet de l’organisation (qu’il perçoit surtout chez les individualistes)
qui nuit à toute action positive : « Or l’expérience
a montré qu’aucune œuvre sociale, de quelque nature qu’elle soit,
n’était possible sans recourir au principe de l’association des
efforts, c’est à dire de l’organisation. » Il voit dans
cette pensée la stérilisation de l’organisation par la volonté
de réduire les dangers jusqu’au point où celle-ci n’existe
plus. Le mouvement est ainsi en danger de mort s’il n’arrive pas à
se renouveler, notamment face aux jeunes : « Il faut offrir à
l’ardeur généreuse d’un être de vingt ans qui veut
se dépenser dans les luttes sociales, autre chose que l’illusoire
mirage d’un monde idéal dans les millénaires à venir.
» Maurice Fayolle émet deux critiques importantes ; tout d’abord
le refus de l’anarchisme de se réactualiser, de s’inscrire dans
son temps et par là son incapacité à promouvoir un
anarchisme social : « L’anarchisme agonise parce qu’il a perdu toute
foi dans sa propre destinée, parce qu’il a renoncé à
s’actualiser dans la réalité sociale de son temps. »
Plus loin, il précise sa pensée : « Tout l’anarchisme
est à repenser ou à rebâtir. Non dans ses principes
moraux, qui demeurent immuables, non dans sa partie critique, qui reste
valable et le restera toujours, mais dans sa partie constructive, qui en
est restée au stade des diligences et des premiers chemins de fer.
» Ainsi, « toutes les théories sociales et économiques
élaborées au siècle dernier par les pionniers de l’anarchisme
sont aujourd’hui largement dépassées et l’on ne saurait faire
prendre l’anarchisme au sérieux en exposant un programme social
dont l’archaïsme ferait sourire au siècle de l’atome. »
La seconde critique qu’il émet touche toujours le déclin
de l’anarchisme mais touche plus particulièrement ceux qui pour
lui le dénaturent sans les nommer, les humanistes libertaires :
« Cette propagande de caractère éducatif et philosophique
peut parfois réunir des auditoires curieux et sympathiques : elle
n’a jamais fait un militant ni même amené un adepte à
l’anarchisme » et voit dans cette attitude le déclin
irréversible des théories libertaires : « C’est là
une noble attitude - qui s’apparente d’ailleurs plus à une contemplation
philosophique qu’à une action militante – mais dont le résultat
s’inscrit dans la réalité brutale d’une disparition progressive
des anarchistes. » C’est pour et dans ce but qu’il appelle deux conditions
nécessaires pour les militants :
« 1° Créer une organisation anarchiste sur des bases
sérieuses et solides, ne rassemblant que des hommes résolus
à s’évader des parlotes stériles.
2° Définir les principes d’un anarchisme social adapté
au monde moderne, conservant l’originalité de ses bases philosophiques,
mais rompant avec les entraves d’un passé révolu ».
Les vues de Maurice Laisant apparaissent différentes, il s’interroge
sur la stérile autocritique du militant, son besoin « de se
livrer à l’analyse du mouvement, de prendre le pouls de son enthousiasme,
de l’ausculter sur sa valeur, ses connaissances et son adaptation à
son temps » pour convenir « de conclusions pessimistes contenues
par le diagnostic final du psychanalyste plus préoccupé bien
souvent de se livrer à une séance délirante du masochisme,
qu’à pallier les lacunes inévitables de toute organisation.
» Ses espoirs restent néanmoins intacts sur la vérité
des théories anarchistes : « Jamais nous n’avons dévié
d’idéal, jamais les faits ne sont venus démentir les thèses
primordiales et essentielles de notre affirmation de l’homme et de la vie,
jamais nous n’avons du nous plier aux contorsions politiques pour justifier
compromis et reniement. »
Au regard de cette première reprise de dialogue, les vues de
deux fondateurs importants de la FA trahissent des conceptions divergentes,
sources possibles de discordes, qui peuvent à première vue
mettre en péril un compromis. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls
; en effet, C-A Bontemps, dans Contre Courant, dans un article qui se veut
un « Bilan et perspectives de l’anarchisme », va dans le sens
des vues de Fayolle et d’une révision de la pensée des doctrinaires
au regard des évolutions récentes. Néanmoins, ces
conclusions sont différentes.
Selon lui, le déclin et la perte de vitesse des théories
anarchistes trouvent leurs origines dans un triste événement
: la révolution russe et marxiste qui, par ses totalitarismes, a
discrédité les théories révolutionnaires et
empêcher un réveil de l‘anarchisme. Il faut donc que les militants
prennent acte des leçons du passé et abandonnent les mythes
révolutionnaires désuets du passé : « Je pense
que pour prévoir et œuvrer selon les prévisions, il n’est
pas nécessaire de perdre ou gâcher le présent. Gardons
nous de la planification des comètes. Les théories sont certes
indispensables à la compréhension des problèmes, elles
sont un utile jalonnement, mais qui se perd à l’horizon. »
Il continue sa réflexion en insistant sur les variations de la révolution
au regard des progrès : « Les révolutions sont une
adaptation des rapports de la société à un milieu
modifié par les acquis de l’intelligence et leurs incidences techniques.
» La théorie n’est pas remise en cause mais ses moyens : «
L’anarchisme ; philosophie de liberté de l’homme, a gardé
toute sa valeur. Ce sont les moyens de sa mise en œuvre qui sont à
réviser. » Il faut donc, dans un souci de propagande plus
efficace, que les libertaires ne forment pas une secte et agissent devant
les réalités du monde moderne : « Ne maquillons pas
la réalité. Minorité agissante du fait que leur doctrine
correspondait aux besoins et aux espérances des peuples, les anarchistes
d’alors ne se comportèrent pas en minoritaires de propos délibérés.
Ils étaient convaincus que la révolution devait finalement
s’accomplir selon leur conception. C’est cette erreur assez évidente
qui a dissocié le mouvement, moins à cause de l’échec
que par obstination à n’en pas prendre leçon. » Si
Bontemps est d’accord sur le marasme qui caractérise le mouvement
anarchiste, ses conclusions sont différentes de celles de Fayolle
et il ne voit pas la nécessité d’une restructuration de l’organisation,
mais plutôt la nécessaire autocritique des militants.
Dans ses « Réponses et précisions »,
Maurice Fayolle se voit désolé du peu de retentissement de
son intervention, lui qui espérait « que cet appel provoquerait
dans les mois à venir une large confrontation au sein du mouvement.
» En réponse à Bontemps, il faut chercher selon
lui dans le renoncement révolutionnaire des anarchistes la cause
première du déclin de l’anarchisme : « cela me paraît
si évident que les pays, telle l’Espagne, où l’anarchisme
a conservé toute sa vitalité d’antan et son rayonnement social,
sont les pays où les anarchistes n’ont pas renoncé à
jouer ce rôle révolutionnaire. » Reprenant l’analyse
de Bontemps sur la Grande Guerre et la révolution russe qui ont
précipité les anarchistes « à céder à
une espèce de découragement, à un pessimisme qui les
ont écartés de la scène sociale », il voit plus
loin la cause véritable du déclin : « L’absence de
tout théoricien capable de « réadapter » l’anarchisme
aux problèmes nouveaux surgis de l’évolution a précipité
la décadence. » Au sujet de la crise niée partiellement
par Laisant, Fayolle enfonce le clou : « Elle est la plus totale
qu’ait connu notre mouvement depuis sa création. Crise d’effectifs
: jamais les anarchistes n’ont été si peu nombreux. Crise
de cohésion : le mouvement est éclaté entre quatre
ou cinq groupements plus ou moins rivaux. Crise d’influence : les anarchistes
ont pratiquement perdu toute influence sur les syndicats, et à peu
près toute influence sur les milieux intellectuels ; où elle
était prépondérante à la fin du siècle
dernier et au début de ce siècle. Enfin, la plus grave sans
doute, crise de création intellectuelle : depuis une trentaine d’années,
l’anarchisme vit sur l’acquis du passé. Après la prodigieuse
floraison d’études, d’essais et de critiques que connut la période
héroïque, c’est un vide absolu. D’où un « dessèchement
» de la pensée anarchiste, une activité grandissante
qui coupe notre idéal de la réalité de son temps et
lui interdit toute perspective de rayonnement. »
Fayolle dépasse cette critique et essaie d’esquisser une définition
de l’anarchisme qui doit faire comprendre aux militants la nécessité
du choix. Pour lui, plusieurs points doivent être éclairés.
C’est en premier lieu la difficulté de cohabitation des tendances
qui doit être réglée. Ensuite, c’est la façon
de concevoir l’anarchisme, de ces conceptions découleront les perspectives
d’action et d’organisation :
« Ou bien l’anarchisme est considéré comme UNE
ATTITUDE devant le fait social. Par là, elle détermine une
règle de vie régissant d’être dans ses relations avec
ses semblables et ses actions quotidiennes en fonction des principes dont
il se réclame. C’est qu’on le veuille ou non, une MORALE – étant
entendu que je confère à ce terme sa signification noble,
qui est pour chaque être humain, de se déterminer suivant
les modalités exprimées par sa raison et sa conscience.
Ou bien l’anarchisme est considéré
comme UNE DOCTRINE SOCIALE ayant pour motivation une transformation de
l’état social actuel en une société reposant sur les
principes énoncés par la philosophie anarchiste. »
L’anarchisme-attitude que décrit Fayolle s’apparente fortement
aux anarchistes philosophes et humanistes libertaires, qui limitent leur
champ d’action à l’éducation, pour cela elle « est
donc une école philosophique à caractère ésotérique.
» Au contraire, il voit dans l’anarchisme-doctrine sociale une conception
qui, tout en intégrant la première, se révèle
plus efficace et ouvre « devant elle le PERSPECTIVE REVOLUTIONNAIRE.
»
De ces deux conceptions découlent pour lui différentes
formes d’action et d’organisation. Si un anarchiste philosophe peut se
passer d’organisation dans ce sens « que son activité trouve
ses possibilités et ses limites en lui-même », l’anarchiste
révolutionnaire en a besoin : « Au contraire, l’anarchiste
révolutionnaire, parce qu’il a en vue une transformation plus rapide
et plus radicale de la société, ne se sentira pleinement
à l’aise que dans une organisation assurant à tous ses membres
une liaison étroite. Pour parvenir à ce résultat,
il aliénera volontairement une partie de sa liberté et se
pliera à une discipline librement consentie, absolument nécessaire
pour permettre la cohésion de l’ensemble et l’efficacité
de l’action entreprise en commun. » Après cette étude,
il semble que les vues de Fayolle sont maintenant claires et précises,
et qu’elles ne peuvent selon lui se réaliser au sein de l’actuelle
structure de la Fédération anarchiste. C’est pour cela qu’il
appelle les militants à faire un choix.
Cela ne semble pas être l’avis du groupe d’Asnières qui
prend en juillet 1957 la défense des structures de la FA, jugées
tout à fait aptes à féconder une réflexion
en vue d’un renouvellement de la pensée anarchiste : « La
FA avec son actuelle structure permet aux militants d’un même groupe
de s’adonner aux études que requiert le renouvellement souhaité,
aux groupes d’une même région de confronter le résultat
de leurs recherches et à l’ensemble des groupes du pays de se retrouver
annuellement en congrès pour tirer la quintessence de leurs travaux.
» En outre, le groupe juge la cohabitation des deux conceptions
(philosophe et révolutionnaire) parfaitement possible et «
même souhaitable pour les atténuations qu’elle peut apporter
aux prises de positions trop exclusives. » Si ces réflexions
se font dans un esprit synthésiste, elles montrent les réticences
de certains militants à voir se constituer un mouvement purement
révolutionnaire au nom de l’efficacité. C’est la synthèse
d’opinion qui est à rechercher pour ouvrir à l’anarchisme
tous ses horizons ; néanmoins, à travers ces réticences,
on peut émettre l’hypothèse du souvenir de la dérive
FCL. Charles Fouyer va lui dans le même sens que le groupe d’Asnières
: « Toutes les tendances de l’anarchie se complètent dans
une heureuse harmonie. (…) Quant à la voie que nous devons suivre,
elle a été indiquée par Sébastien Faure dans
« la véritable révolution sociale ». Le camarade
Fayolle veut un programme pour le proposer aux masses, il y en a un là
de tout fait et il est intégral. » Maurice Laisant n’est
quant à lui pas d’accord avec les vues de Fayolle et sa différenciation
des deux anarchismes : « Les deux sont-ils incompatibles ?
N’existent-ils pas dans le même homme ? Dès lors, je ne puis
céder à ce choix que Fayolle prétend m’imposer. Tout
au plus puis-je concéder qu’il ne faut pas prendre l’outil pour
l’œuvre, et la propagande pour la transformation sociale. »
Le groupe Louise Michel, qui comprend les critiques émises par
Bontemps et Fayolle, ajoute cependant un oubli dans leurs démarches
: l’étude « de l’homme anarchiste et plus spécialement
du militant de notre Fédération » qui portent
en eux une part de responsabilité du déclin : « Dans
leur grande majorité, ce sont des éléments venus à
nos idées tout de suite avant et tout de suite après la guerre
de 1914. Cette génération a eu vingt ans à l’aube
de la révolution russe. Après avoir un instant contrebalancé
l’influence du parti communiste, elle a été battue. Par la
suite, son influence n’a cessé de décroître. »
C’est cet événement qui a conditionné leur vie de
militant et par conséquence l’influence qu’ils pouvaient avoir sur
les jeunes compagnons : « Or, c’est cette génération
à l’âme de vaincu qui a formé et qui forme encore les
éléments nouveaux que notre propagande attire parmi nous.
» Ainsi, « il faut avant tout changer le militant. Il
faut réveiller en lui la faculté de se passionner, de s’exalter
» et « le désintoxiquer des manies de l’individualisme.
» C’est donc avant tout la tâche des militants de redonner
vie au mouvement en sortant de leur isolement.
Dans cette première phase de reprise de dialogue, les réflexions
de Fayolle et de Bontemps vont dans des buts précis : d’une part
une redéfinition des méthodes d’action et de propagande qui
paraissent désuètes, et d’autre part abattre le caractère
obsolète de certaines vérités anarchistes. Enfin,
la prise en compte des évolutions économiques et sociales
est recommandée. Si Maurice Fayolle précise dans un compte-rendu
du congrès et de sa motion qu’il « ne la pas présenter
dans un but de scission, qui serait la mort du mouvement dans l’état
actuel des choses » , il passe à une condamnation d’un certain
état d’esprit propre au milieu anarchiste, et notamment de la l’humanisme
libertaire, étranger à l’anarchisme révolutionnaire
auquel il aspire. Reprenant l’analyse du groupe Louise Michel, la première
guerre mondiale et la révolution russe ont crée au sein du
mouvement « une psychose du vaincu, qui par un phénomène
psychologique d’autodéfense contre le milieu défavorable,
provoqua l’éclosion d’un mépris dédaigneux – je dirais
presque aristocratique – pour tout ce qui est étranger à
l’anarchie. Ainsi naquit cet esprit de secte sui donna aux groupes ce caractère
initiatique et ésotérique, dont le résultat fut de
décrocher l’anarchisme de la réalité sociale et de
le reléguer au rang de curiosité philosophique. »
Ce que semble critiquer Fayolle, au delà des humanistes libertaires,
c’est la constitution de la Fédération en une minorité
de « purs », garants d’un certain état d’esprit et des
théories anarchistes. Néanmoins, le but n’est pas la rupture
mais au contraire l’unité, sans quoi on ne peut déboucher
sur des perspectives d’avenir : « Je suis persuadé que ce
sera dans la mesure où les anarchistes se libéreront de cet
esprit ésotérique et initiatique, de ce double complexe de
supériorité personnelle et de faillite collective que la
pensée anarchiste se libérera de la gangue où elle
s’est fossilisée, que la création intellectuelle reprendra
son essor grâce à l’apport de jeunes et nouvelles valeurs.
» En effet, « ce qui est important aujourd’hui, ce que je demande
aux anarchistes, c’est une prise de conscience, un choix qui implique la
volonté d’orienter la propagande anarchiste vers un retour à
la réalité sociale de son temps, un refus de se comporter
en minoritaires de propos délibérés. »
Pour Fayolle, l’incapacité du mouvement à se définir
et donc à faire choix clair et précis d’orientation est un
réel problème. Ce problème trouve sa solution dans
un choix qui appartient au militant. En novembre 1957, il est temps de
se décider devant l’urgence de la situation. Maurice Fayolle établit
une distinction entre l’esprit anarchiste et la pensée anarchiste.
L’esprit de révolte, inhérent à chaque être
humain, a toujours existé tandis que la pensée anarchiste,
depuis Proudhon, lui a donné consistance dans un projet de société
qui reconnaît la liberté de l’individu : « La différenciation,
complétée par une double identification, sépare dès
l’origine, ceux pour qui l’anarchisme se condense tout entier dans un geste
permanent de révolte et ceux pour qui l’anarchisme, incluant la
révolte, se prolonge par des perspectives d’édifications
sociales. »
Cette analyse, mise en rapport avec la première différenciation
entre l’anarchisme-attitude et l’anarchisme-doctrine, entre l’anarchiste
philosophe et l’anarchiste révolutionnaire, précise les pensée
de Fayolle, et « ceux qui estiment qu’une société anarchiste
est impossible et irréalisable dans un avenir proche se conduisent
exactement comme s’ils professaient une Utopie, aussi parfaite qu’imaginaire.
Ils se refusent donc à toute préparation révolutionnaire,
dans la mesure où ils refusent la révolution comme moyen
de transformation sociale, seulement réalisable, selon eux, par
une lente éducation. » Par rapport à ses précédentes
analyses et réflexions, le ton de Fayolle est plus direct et plus
tranchant. La poursuite de la différenciation montre que les militants,
s’ils veulent avoir un rôle révolutionnaire, n’ont plus le
choix. Deux solutions peuvent leur être possible qui s’apparentent
à deux choix d’action et de propagande : soit rejoindre les rangs
de l’humanisme libertaire et se consacrer à l’éducation des
masses, soit être un anarchiste révolutionnaire et s’inscrire
dans les luttes de l’époque pour préparer la révolution
sociale.
Ce ne sont pas les vues de Maurice Laisant, qui prend la défense
de la conception philosophique qui doit être respectée, même
s’il se déclare avant tout révolutionnaire : « Je suis
de ceux qui pensent que la philosophie anarchiste a son prolongement dans
le social, qu’il est non seulement possible mais indispensable à
un ordre véritable, qu’il est réalisable dans l’immédiat,
que seuls y font obstacle l’ignorance, la bêtise et l’opposition
e l’individu à son propre bonheur. Ceci dit, j’ajoute que s’il m’était
démontré que mon jugement soit erroné, même
si je devais renoncer à l’espoir de voir se réaliser pour
ma génération et celles qui me suivront le rêve de
cette société idéale (parce que toujours réalisable
et perfectible) je ne désavouerais pas pour autant la conception
la plus haute où puisse s’élever l’homme, du seul fait
qu’elle respecte les hommes et permet à toutes les conceptions humaines
de s’y inscrire. »
Le congrès de mai 1958 achève (pour un temps) le débat.
Maurice Joyeux souhaite que le congrès se proclame et fasse un choix
en faveur d’une Organisation révolutionnaire anarchiste tandis que
CA Bontemps se proclame pour une cohabitation des tendances. Prudhommeaux
rappelle pour sa part que les structures actuelles de la FA le permettent,
c’est le point de vue adopté : « Les structures actuelles
de al FA n’interdisent pas aux diverses tendances de s’organiser en tant
que telles, il n’y a donc pas lieu de les modifier. Il est rappelé
que chaque tendance, dans ses actions publiques, ne doit engager qu’elle-même
et non l’ensemble de la Fédération. »
En 1958, l’appel lancé deux ans plus tôt par Maurice Fayolle a été entendu. Pourtant, on ne peut pas parler d’un changement radical de la situation, mais seulement d’un progrès qui permet la constitution de tendances. Il faut dire que le congrès de 1958 va mettre pour un temps en veilleuse les revendications d’orientation avec une reprise de discussion autour du rôle et de la nécessité révolutionnaire.
C’est simultanément Jean Prevotel, en janvier, et CA Bontemps,
en février 1958 qui lancent un débat nouveau : jamais encore
la révolution en elle-même n’en avait été l’objet
privilégié. Jean Prevotel, après l’étude des
événements anarchistes du siècle, nie la possibilité
d’une victoire anarchiste l’arme au poing. Ainsi, il convient de repenser
la méthode révolutionnaire. Il voit dans chacune des défaites
révolutionnaires une défaite de l’esprit anarchiste, de l’esprit
de révolte mais non celle de la pensée. C’est pour cela qu’une
insurrection armée victorieuse ne peut mener qu’à une «
abdication des anarchistes, qu’au maintien des anarchistes par la force,
qu’à la prise de pouvoir par nos adversaires, malgré nous,
en d’autres termes à une fin réactionnaire. »
Prevotel part d’une analyse où il voit dans l’anarchisme plus
qu’une simple libération économique, une libération
totale pour l’individu, qui serait donc une libération morale et
éthique, par la prise de conscience individuelle de chaque individu.
Cette analyse renie donc le principe d’une insurrection armée :
« Il faut donc trouver d’autres voie, et sans doute dans le domaine
strictement économique. Théoriquement, il s’agirait de saper
l’Etat capitaliste à partir de lui-même, je m’explique : d’accaparer
l’économie tout en cohabitant momentanément avec le capitalisme,
la rapidité du processus dépendra de vos forces. (…) Cela
ne signifie nullement participer, et toute participation politique est
évidemment exclue. Il s’agit de rechercher des méthodes
révolutionnaires efficaces mais absolument pas de revenir sur le
principe de base de la philosophie anarchiste. S’il est possible, cet accaparement
des moyens de production à l’intérieur même de la société
capitaliste s’accompagnera sûrement de soubresauts et de violences,
peut-être de reculs nécessaires. Alors nous devons veiller
à éviter toute extension d’un conflit en cours, car cette
extension ne pourrait conduire qu’à une bataille rangée généralisée
à tout un pays ou un ensemble de pays. Nous serions sûrement
perdants puisqu’un conflit généralisé n’est pas révolutionnaire.
»
Bontemps pour sa part fait paraître un deuxième
texte de L’anarchisme et l’évolution intitulé « Au
delà des révolutions », où il analyse et met
en cause deux concepts d’importance, ceux de la « lutte des classes
» et de la « révolution ». L’évolution
récente des données et structures économiques ne permettent
plus aux classes d’acquérir une réalité objective
et la constitution de nouvelles classes remet en cause le rôle révolutionnaire
d’une seule classe prolétarienne et même de son existence
: « Il faut empêcher l’anarchisme de sombrer dans l’ouvriérisme
et attirer à lui les meilleurs éléments de toutes
le couches sociales. » La situation apparaît la même
pour la question révolutionnaire et ceux qui la préconisent
avant tout : les communistes libertaires, à propos desquels il écrit
: « Révolutionnaires avant tout, ils cherchent les moyens
d’une révolution libertaire, prochaine de préférence.
C’est ce que j’appelle tout franchement une très belle et très
haute illusion, et vénérable de surcroît, sa noblesse
remonte loin dans le temps. Que de vaillants chevaliers, depuis des siècles,
se sont ainsi perdus dans le chemin des Acaries. » La révolution
n’a donc plus de signification que dans les textes, car la réalité
l’en empêche : « Désormais une action insurrectionnelle
se conduit comme une guerre. Elle est politique avant que d’être
sociale, avec ce que cette condition comporte d’organisation hiérarchisée,
de compromis et de compromission. » Une révolution anarchiste
devient absurde car elle dénaturerait les idéaux qui l’ont
amenés : « les anarchistes encadrant une révolution,
se voyant dans l’obligation d’établir une sorte de gouvernement,
une armée et une police. »
Dès lors, Bontemps peut livrer le fond de sa pensée,
en accord avec ses vues sur l’organisation, et nier la nécessité
de la révolution armée tout en prônant une assimilation
entre les concepts du mouvement révolutionnaire social et de l’humanisme
libertaire ; le but des anarchistes doit donc être « de créer
une société où la justice entrerait dans les faits
non pas par les armes mais par l’intelligence. »
Néanmoins, ces discours successifs prônant une évolution
plutôt qu’une révolution nourrissent des réserves de
la part de certains militants, à commencer par Maurice Joyeux, qui
affirme à la veille du congrès de 1958 la nécessité
du passage révolutionnaire : « Non, l’anarchisme ne sera pas
évolutif ! L’anarchisme est une valeur que seule la révolte
peut imposer. Si l’anarchisme veut se survivre, il faudra qu’il fuit les
salons et se réinstalle dans le rue. Non, l’anarchisme ne sera pas
évolutif, l’anarchisme sera révolutionnaire ou il se dissoudra
dans la petite bourgeoisie libérale comme avant lui l’ont fait le
parti radical ou le parti socialiste. Non ! L’anarchisme n’est pas une
attitude qui permet de se singulariser, l’anarchisme est le fruit de la
révolte, la seul justification de la révolte. »
Maurice Fayolle lui aussi émet des doutes sur l’évolution
de Bontemps. La violence révolutionnaire dépend de l’autoritarisme
de l’Etat en question, quant à la solution de Bontemps, «
elle est implicitement un renoncement à une édification socialiste-libertaire
dans les temps présents, comme elle est un refus du nombre. Du moins,
elle a cet avantage de ne rien compromettre dans le présent et de
réserver l’avenir. » Selon Fayolle, c’est clairement
et simplement la formule philosophique tandis que celle de Prevotel s’apparente
plus à un progressisme : « Ce serait l’équivalence
sur le plan économique de ce qu’est le socialisme parlementaire
sur le plan politique. Et en fait, il n’est d’autre alternative : combattre
le régime ou s’y intégrer. C’est à dire l’attitude
réformiste ou l’attitude révolutionnaire. »
Le congrès de Bordeaux de 1959 n’amènera rien de nouveau.
Devant cet immobilisme, CA Bontemps s’avance à considérer
l’opposition des courants comme philosophique et à en prendre les
conclusions qui s’imposent : « Il s’agit de savoir si l’on peut oui
ou non parvenir à une définition philosophique commune. Si
non, peut-être serait-il plus efficace que les tendances élaborent
chacune la leur et fondent des groupes particuliers pour une tâche
particulière et un recrutement cohérent. (…) Les groupes
de même tendance constitueraient leur propre fédération
et la FA se transformerait en une confédération qui maintiendrai
ou établirait des liaisons pour les activités générales
et qui, surtout, concentrerait les instruments de propagande de tous. »
Le congrès de Trélazé en juin 1960 marque
la fin de cette reprise de définition idéologique du mouvement.
Trois solutions se détachent : celle de Maurice Fayolle et d’une
Organisation révolutionnaire anarchiste ; celle de Bontemps et d’une
FA transformée en confédération et celle des autres
groupes qui veulent garder les structures héritées de 1953.
Maurice Laisant, avant toute décision, prévient les militants
et s’interroge : « Peut-il y avoir contradiction idéologique
entre le langage d’un anarchiste et la conception de tel autre de ses camarades
? Je ne le crois pas ; un camarade peut exprimer une autre conception de
l’anarchisme que la mienne, il ne cesse pas pour autant de parler en anarchiste
et sans qu’il y ait contradiction entre nous. Que nos vues soient différentes,
que notre espérance de la possibilité d’un monde anarchiste
ne soit pas la même, que nos méthodes divergent, il n’y a
pas encore une foi d’opposition. Il ne saurait y en avoir que lorsque quelqu’un
d’entre nous cesserait de condamner l’autorité, et d’en dénoncer
les formes politiques, morales et économiques. » Si
ce témoignage montre une volonté évidente d’unité,
l’heure est pour certains aux décisions, car les manifestations
d’hostilité vis à vis de la FA se font d’autant plus sentir
que le débat s’étire sans solution apparente : « Il
n’y a pas à proprement parler une Fédération anarchiste
mais seulement des camarades qui se rencontrent ici ou là en petits
cénacles et qui, en dépit qu’ils en aient, ne sont pas le
moins du monde fédérés. J’ai déjà dit
que cette situation avait beaucoup d’excuses et notamment l’expérience
Fontenis. A la longue pourtant, l’expérience Fontenis apparaît
comme une excuse commode. Et, à durer, l’équivoque qui consiste
à prétendre qu’il y a une Fédération anarchiste
quand il n’y en a pas, finira par perdre toute ses excuses. »
En juillet 1960, devant la lenteur des décisions et l’éxapération
du courant révolutionnaire, Fayolle prend tout le monde de vitesse
et se fait une raison en reprenant les propositions de Bontemps : «
Il n’y avait –il n’y a toujours et il n’y aura- qu’une seule solution valable,
raisonnable et viable : que la FA, telle qu’elle a été conçue,
ne soit pas et ne prétende pas être autre chose qu’un simple
centre de liaison entre les organismes, groupes, journaux, revues et individualités
se réclamant à des degrés variables de la philosophie
anarchiste. » Ou bien « la FA renoncera à la prétention
de rassembler tous les anarchistes de toutes les tendances et se transformera
en une organisation spécifique en se dotant de structures internes
et de la substance idéologique nécessaire. »
En conclusion, les débats qui tournent autour de l’organisation
restent plus ou moins les mêmes. Mais ils prennent une autre connotation
car dès 1956, la Fédération anarchiste ne recueille
pas les faveurs de tous les libertaires.
Les Groupes anarchistes d’action révolutionnaire
En 1956, les groupes de Mâcon, Grenoble et Kronstadt, anciennement
adhérent de la FCL, vont former les GAAR, Groupes anarchistes d’action
révolutionnaire. Cette création fait suite à leur
refus d’adhérer à la nouvelle Fédération anarchiste
et au refus de cette dernière de voir arriver dans l’organisation
des éléments indésirables. Leur refus d’adhérer
s’explique pour eux devant le manque d’unité idéologique
de la FA, considéré comme fort dommageable à une époque
où la nécessité se ressent d’une organisation plus
structurée et idéologiquement plus précise.
Pendant quatre années, les GAAR vont nourrir de leurs réflexions
leur revue Noir et Rouge, cahiers d’études anarchistes communistes.
Voulant s’attaquer aux « tabous » et aux idées toutes
faites de la pensée anarchiste, rejetant toute pensée doctrinale
et en somme voulant « repenser » l’anarchisme à la lumière
de son époque, les GAAR vont être à la base du renouvellement
de la pensée communiste libertaire en France et nourrir de réelles
controverses à leur sujet, notamment au sein de la FA.
Le premier numéro de la revue paraît en avril 1956.
Groupement d’anciens membres d’organisation à orientation révolutionnaire,
ces expériences les ont conduit à l’idée « de
nous réunir sur des bases entièrement nouvelles pour combattre
ce qui est devenu un conformisme des mouvements de gauche.(…) Cette préoccupation
a abouti à la création des Groupes anarchistes d’action révolutionnaire.
» Dès le troisième numéro, les GAAR expliquent
le pourquoi de cette entreprise : « Plusieurs d’ente nous se posèrent
sérieusement le problème de l’actualité de l’anarchisme,
après une longue et décevante expérience au sein d’un
mouvement issu de l’idée libertaire, qu’une déviation marxiste
devait amener à accepter, entre autres, la participation à
la foire électorale. » Un autre événement,
selon eux aussi tragique, devait les amener à refuser un rapprochement
avec l’autre mouvement, la FA : « D’autre part, la reconstitution
d’une nouvelle Fédération, sur les mêmes bases, hélas,
que celles de 1945, n’apportait, pour nous, aucune réponse satisfaisante
aux questions posées par la dégénérescence
de l’ancienne FA. »
Malgré leur refus d’adhérer à l’une des deux organisations,
les GAAR en ont déduit toutefois « que la doctrine, et aussi
l’éthique anarchiste restaient finalement valables, qu’il n’y avait
finalement rien d’autre sur le plan politique. » Leur affiliation
à l’expérience de la Fédération communiste
libertaire est considérée comme une erreur, tout comme l’expérience
elle-même : « Nous pensons et disons que le fait, pour des
libertaires, de vouloir singer les partis politiques, fut une erreur profonde
» , tout comme l’est le principe fondateur de la FA actuelle : «
Nous pensons et disons qu’il également faux de vouloir à
tout prix regrouper toutes les tendances de l’anarchisme et que la deuxième
erreur, la plus flagrante, est de vouloir le faire sous le couvert d’un
grand mouvement. »
Enfin, les GAAR veulent en finir avec cet état d’esprit inhérent
au mouvement qui consiste à s’associer dans une minorité
de « purs » : « Nous pensons et disons enfin, et ceci
pour tous les libertaires y compris nous-mêmes, qu’il est temps pour
les anarchistes de se débarrasser du paternalisme bienveillant,
ou, parfois, de l’autoritarisme quasi-despotique des « leaders »
en tous genres. L’important est de préparer les bases d’un anarchisme
rénové. »
C’est en 1957 que les GAAR publient leur « Déclarations
de principes ». Ils déclarent ainsi leur fidélité
dans le fédéralisme, pierre angulaire de la future société
libertaire, et dans la liberté totale de l’individu, « le
principe d’autorité qui corrompt les individus qui l’exercent et
crée la source de toute oppression doit être supprimé
» et enfin le remplacement des classifications sociales par
le principe de solidarité. La nécessité de la Révolution
y est affirmée : « La société communiste libertaire
ne peut être que le résultat de la Révolution sociale,
qu’elle soit violente ou non. Le caractère de la révolution
doit être avant tout négatif, destructif. Il ne s’agit pas
d’améliorer certaines institutions du passé pour les réadapter
à une société nouvelle, mais de les supprimer. En
même temps, la Révolution a un côté positif,
c’est la prise en possession des instruments de travail et de toutes les
richesses par les travailleurs. Pour nous, seule la lutte de classes opprimées
et exploitées est capable d’atteindre ce but. » En outre,
ils réclament un dépassement de la vieille théorie
marxiste, tout en affirmant l’importance et la nécessité
de la notion de classe : « La lutte révolutionnaire
de classe n’existe que lorsqu’il y a « conscience de classe »
(conscience qui doit aboutir au refus des valeurs bourgeoises). Ce qui
implique un choix éthique. C’est pourquoi la notion marxiste stalinienne
définissant les classes d’une manière schématique
nettement délimitée et strictement calquée sur les
phénomènes économiques ne correspond qu’imparfaitement
à la réalité dans le stade actuel de la société
capitaliste. »
Au sujet des questions d’indépendance nationale, le groupe se
veut clair : « L’indépendance nationale des territoires coloniaux
doit être considérée comme une condition indispensable
de l’émancipation sociale, car elle crée, en soustrayant
un peuple à l’appareil de répression d’un Etat impérialiste
- tout en affaiblissant cet Etat- les possibilités pour ce peuple
de faire sa révolution en supprimant ses propres exploiteurs. »
Dans ses buts et principes organisationnels, l’organisation n’oublie pas
son rôle d’éducation : « L’organisation spécifique
anarchiste communiste se fixe pour but la prise de conscience des exploités
pour qu’ils agissent dans la perspective de la révolution. »
Voyant dans les « organisations ouvrières et communautaires
indépendantes » la base future de la société
libertaire, les GAAR sont constitués par une fédération
de groupes affinitaires « qui se sont mis d’accord sur le principe
de L’UNITE IDEOLOGIQUE, en vue de présenter un front uni des anarchistes
engagés dans la lutte sociale. L’UNITE IDEOLOGIQUE entraîne
L’UNITE TACTIQUE, c’est à dire la constatation par l’organisation
entière de la réussite de telle ou telle méthode par
tel ou tel groupe et l’engagement libre de la part des autres de l’employer
à leur tour. »
Tirer une conclusion de cette « Déclaration de principes
» oblige à admettre certaines ressemblances avec le courant
communiste libertaire de la FCL, notamment à travers les principes
d’unité idéologique et tactique. Néanmoins, les traits
marxistes, voire léninistes qu’on a pu déceler dans la FCL
sont ici absents. L’arrivée dans le mouvement anarchiste des GAAR
suscite pourtant quelques doutes au sein de la FA notamment, en raison
de leurs origines : « Nous considérons avec méfiance
la nouvelle revue Noir et Rouge aux articles non signés. Certains
camarades du groupe disent que Fontenis n’est pas étranger à
cette revue anonyme, qui serait selon eux un levain de futures discordes
pour torpiller toute tentative de remonter le mouvement libertaire en France.
» Cette remarque renforce la présence au sein de la
Fédération d’un « syndrome Fontenis » et d’une
psychose du complot. Pourtant les premières controverses n’auront
pas lieu sur l’orientation communiste libertaire du groupe mais sur sa
conception de la guerre coloniale et plus précisément du
conflit franco-algérien. Dès la deuxième parution
de la revue, le groupe expose ses vues dans l’article de Paul Zorkine Réflexions
sur la guerre de partisans comme type de lutte révolutionnaire
: « Il est évident que la question nationale et coloniale
devrait être liée à la cause de la révolution.
Si la guerre des partisans est la forme naturelle de l’insurrection et
de la résistance contre un oppresseur beaucoup plus puissant, le
développement et le sens révolutionnaire de cette lutte ne
peut être que la conséquence de la maturité politique
du prolétariat, de sa conscience de classe, de se force idéologique
et de sa capacité de s’organiser. »
Un an plus tard, le raisonnement est le même et se veut en opposition
à celui prôné dans les autres organisations anarchistes
; ainsi les GAAR expriment leurs désaccords avec « certaines
tendances au sein du mouvement anarchiste, où, sous prétexte
des divergences d’ordre idéologique (conception, esprit et objectifs
de la lutte nationale, rôle de l’Etat dans la nation algérienne,
entre autres) on se complaît dans une attitude équivoque de
« balance » renvoyant dos à dos les deux parties et
aboutissant à un soutien objectif de la présence française
en Algérie. » Il est vrai que les positions exprimées
au sein de la FA et du Monde libertaire restent en majorité contre
la guerre d’Algérie dans une volonté d’objectivité.
Ils admettent pourtant une solution par la voix de Fayolle, peu avant le
13 mai 1958 : « Il reste une seule vraie solution, celle de la Révolution
sociale en France, se prolongeant dans les ex-colonies et soudant dans
une marche en commun vers la conquête de la liberté et du
bien-être, les peuples métropolitains et indigènes.
» Cette réflexion traduit chez les anarchistes de la
FA la crainte d’une victoire communiste dans la révolution algérienne.
Néanmoins, il ne faut pas oublier l’activité des militants
de la FA et de la FA elle-même à travers sa participation
aux Forces libres de la paix, au Comité syndicaliste révolutionnaire
ou au Comité d’action révolutionnaire.
Le seul point de ralliement au sein de la FA se trouve dans la condamnation
du service militaire et le soutien des objecteurs de conscience. Si on
peut décerner deux autres courants au sein de la FA ( pacifisme,
nationalisme algérien comme un moindre mal), il semble bien que
ce soient les thèses de Maurice Joyeux qui prennent le pas et le
Monde libertaire pourra écrire : « Nous sommes contre le colonialisme
car nous sommes pour les droits de chacun de disposer de lui-même.
Nous sommes contre la guerre d’Algérie car nous pensons que les
travailleurs n’ont rien à gagner à cette guerre. Mais cette
prise de position contre la guerre d’Algérie ne peut être,
en aucun cas, une approbation du FLN. En Algérie, les hommes ne
luttent pas pour leur libération mais pour se donner de nouveaux
maîtres. Et l’expérience nous a appris que, lorsqu’un peuple
prend parti pour l’un ou l’autre des clans qui l’exploitent, la victoire
finale de l’un d’eux le replonge, pendant des années, dans ses chaînes.
»
La position de la Fédération tient compte du fait que
cette guerre est l’affrontement entre deux bourgeoisies, la bourgeoisie
colonialiste et la bourgeoisie autochtone. Les positons de Noir et Rouge
et des GAAR sont contraires à ce principe, car « tout en refusant
le nationalisme comme l’impérialisme, on ne peut confondre sciemment
l’exploiteur et l’exploité, l’oppresseur et l’opprimé. Pour
nous, les anarchistes ne peuvent être qu’être partisans convaincus
de la destruction du colonialisme français en Algérie.(…)
Nous ne pouvons être moralement qu’avec le peuple algérien
combattant, avec son indépendance pour sa vie purement et simplement.
»
Ces tensions idéologiques et tactiques face au problème
algérien montrent les premières divergences entre les deux
formations anarchistes. Elles ne seront pas les dernières tant les
thèmes évoqués dans Noir et Rouge paraissent sur certains
points incompatibles avec ceux de la FA. En effet, les GAAR sont en de
nombreux points idéologiques les héritiers de Fontenis, en
témoigne leur volonté d’efficacité et de renouvellement
de la pensée par l’attaque des tabous et l’apport d’autres théories
non libertaires.
A l’heure où le débat sur les tendances organisée
est à son apogée dans la FA, les GAAR, qui en sont une, représentent
encore un danger pour les tenants de la FA. En relançant des débats
autour de certains points considérés comme acquis pour la
plupart des militants, l’équipe des GAAR pose la question de la
crédibilité du mouvement officiel. Si l’expérience
Fontenis a dévié de ses origines libertaires, la doctrine
anarchiste communiste n’en reste pas moins la plus apte à leurs
yeux à redorer le blason de l’anarchisme.
De ces relations entre la FA synthésiste et la tendance anarchiste
communiste vont se jouer l’avenir des théories anarchistes, car
que se soit pour la FA ou pour les GAAR, la situation à l’aube des
années soixante n’encourage pas à verser dans l’optimisme.
Néanmoins, les différents événements qui ont
secoué le mouvement dans les années cinquante ont permis
une prise conscience chez les militants qui veulent sortir le mouvement
de l’ornière. Au congrès de Montluçon en 1961, une
partie des GAAR adhère à la FA et constitue une tendance
organisée : l’UGAC, l’Union des groupes anarchistes communistes.
De cette expérience dépendra beaucoup la possible unité
entre anarchistes et la montée en puissance du mouvement.
Deuxième partie : « Le creux de la vague » 1960-1968
Si le mouvement et la Fédération anarchiste ont
réussi au cours des années cinquante le vœu de réorganisation
des anciens, ils leur restent à l’aube des années soixante
à répondre à l’attente des militants et à structurer
et fédérer un mouvement d’une plus grande ampleur et d’une
plus grande définition et précision idéologiques.
L’accueil fait à la création et aux idées des GAAR
au sein de la FA montre tout le chemin qu’il reste à parcourir dans
l’organisation la plus importante quantitativement. Au cours de cette période,
le mouvement anarchiste se retrouve devant deux objectifs essentiels :
d’une part se doter d’une définition organisationnelle précise
afin de constituer un mouvement efficace et d’autre part redonner à
l’anarchisme la place qu’il a perdu dans les luttes sociales. C’est pourquoi
le mouvement va se caractériser par de profondes mutations, qui
se caractérisent par leurs diversités : en effet, si ces
mutations se font sur le plan idéologique, elles vont se manifester
aussi à travers de nouvelles organisations et formations, qui se
démarquent par leur méthodes d’action, de recrutement ou
leur rapprochement avec certaines idéologies non libertaires.
A travers ces changements, la Fédération anarchiste va
voir s’envoler ses espoirs de représentation exclusive au profit
de nombreux autres groupes moins enclins à une certaine frilosité
idéologique qui semble la caractériser. En outre, l’apport
d’une nouvelle génération va changer les données du
problème. Cette jeune génération, dans la lignée
générale des générations qui vont secouer le
monde dans les années soixante notamment par les mouvements «
beat », castriste, trotskiste ou situationniste qui remettent en
question l’ordre établi, va terriblement creuser le fossé
entre les tenants d’un certain anarchisme, qu’on peut qualifier de traditionnel
et ceux qui veulent, à leur manière, sortir l’anarchisme
de son sommeil et lui donner un visage plus actuel. Cette nouvelle génération
est celle qui assurera sa place au drapeau noir lors des événements
de 1968 et, à ce titre, il est particulièrement intéressant
de voir en quoi elle a pu rompre ou s’allier, selon les circonstances,
avec les différentes organisations anarchistes.
Cette génération, en majorité estudiantine, arrive
à l’anarchisme par différents moyens ; c’est pourquoi il
nous semble indispensable d’établir un lien entre celle-ci et les
différents courants révolutionnaires ou pseudo-révolutionnaires
de l’époque. toujours dans cet esprit, cette période s’avère
décisive pour comprendre les raisons qui ont pu pousser cette jeunesse
à rompre définitivement avec le marxisme et à préfigurer
la démarxisation de notre société.
C’est à travers ces enjeux que vont se dessiner les formes de
pensée qui éclateront en 1968. Les années cinquante
ont montré la nécessaire « actualisation » des
théories anarchistes. Cet effort va-t-il être fait ? Si oui,
quel bilan peut-on en tirer à la veille de mai 1968, au regard de
la situation du mouvement en 1960 ? Enfin, on pourra se demander d’où
vient le souffle novateur qui va caractériser la période.
Ce sont dans un premier temps les événements qui vont
guider notre étude en terme de réflexion, d’organisation,
d’action et d’expériences à travers la création d’une
tendance communiste libertaire ou anarchiste communiste au sien de la FA.
Ce retour de l’anarchisme communisme va se matérialiser doublement
dans la Fédération anarchiste et à travers les réflexions
de l’équipe de Noir et Rouge. A ce retour s’ajoute la création
de nouveaux groupes anarchistes d’une grande diversité qui vont
matérialiser l’opposition entre anarchisme traditionnel et «
néo-anarchisme ». De cette opposition se déterminera
l’état général du mouvement avant la période
agitée de Mai 1968. Tous ces éléments nous amèneront
aussi à étudier le renouveau de la pensée anarchiste,
de ses acteurs principaux et des mouvements qui ont pu l’influencer dans
un sens ou dans l’autre.
Chapitre I Evolutions et stagnations de la Fédération
anarchiste
Le mouvement anarchiste en 1960 se présente comme un mouvement
assez divisé et pessimiste sur les possibilités pour l’anarchisme
de sortir de l’ornière. Que ce soit dans la FA, à Noir et
Rouge ou à l’AOA, les militants s’accordent pour prévenir
d’une grande catastrophe si les militants ne font pas preuve d’ouverture
d’esprit. Si Maurice Fayolle a bien senti les dangers qui guettent le mouvement
et a bien lancé un débat, celui-ci se termine en «
queue de poisson » après le ralliement de Fayolle aux thèses
de Bontemps. Le chemin paraît encore long jusqu’à une confédération
des principales tendances anarchistes. C’est à partir de ces rapports
entre les différentes tendances et dans une moindre mesure avec
les autres courants révolutionnaires que vont s’établir et
se déterminer les nouvelles formes de pensée. Le mouvement
va alors se trouver dans une double situation, assez paradoxale : d’un
côté une reprise d’élaboration théorique et
pratique qui s’accompagne de la création de nombreux groupes, plus
ou moins durables, qui redonnent de la vitalité au mouvement, et
de l’autre côté, le retour des querelles et des intrigues
qui ont marqué les années cinquante et qui vont le menacer
à nouveau.
Ces manifestations vont se matérialiser dans la pratique par
la formation d’une tendance anarchiste communiste au sein de la FA, qui
va « tester » dans la pratique l’efficacité d’une tendance
dans une organisation synthésiste. Nous verrons ensuite les principes
idéologiques qui peuvent définir la FA des années
soixante, tout en s’attachant à la nouvelle composition de celle-ci.
A) Expériences et échecs de l’Union des groupes anarchistes-communistes
Le congrès de Trélazé, en 1960, avait reconnu la
possibilité au sein de la Fédération anarchiste de
la constitution d’une tendance organisée. Il va falloir un an pour
que cette motion s’inscrive dans la pratique. En effet, c’est au congrès
de Montluçon en 1961, qu’une tendance anarchiste communiste se constitue.
L’enjeu qui se présente est double : tout d’abord prouver le bien-fondé
de l’existence de tendance organisée et ensuite faire cesser les
scissions et différentes querelles des années cinquante.
C’est que la tendance anarchiste communiste se démarque par ses
origines, qui peuvent faire naître des doutes : les GAAR. En effet,
les GAAR procèdent à leur dissolution en 1961, sans pour
autant cesser mettre fin à l’expérience de Noir et Rouge.
Rassurés par la nouvelle orientation de la FA, certains groupes
décident d’y adhérer dans un but de constitution d’une organisation
monolithique anarchiste révolutionnaire puissante. Cette tendance
prend pour nom l’UGAC, l’Union des groupes anarchistes communistes. Même
si la Fédération anarchiste ne recense pas encore le soutien
de tous les anarchistes, la constitution d’une tendance organisée
donne à ses militants un sentiment de représentation important,
voire même exclusif.
Nous étudierons en premier lieu cette tendance anarchiste communiste
dans ses méthodes idéologiques et tactiques, puis nous verrons
les raisons d’un échec retentissant pour ceux qui réclamaient
de toute leur voix la constitution de tendance au sein de la FA.
L’Union des groupes anarchistes-communistes
La scission des GAAR intervient entre 1960et 1961. Les GAAR expliquent
leur scission par « de nouvelles situations qui ont entraîné
différentes décisions » . Cette nouvelle situation
est la possibilité de créer une tendance dans la FA et de
préparer au « regroupement efficace » que prône
la revue depuis 1956 : « Aujourd’hui, précisément sur
ce dernier point, le recrutement, l’unité tactique et l’organisation
spécifique des GAAR ont subi un échec. (…) Quelques camarades
ont jugé que ce « regroupement efficace » était
faisable, et l’ont réalisé en créant une tendance
anarchiste communiste au sein de la FA depuis 1961. Ces mêmes camarades
ont jugé que Noir et Rouge ne les satisfaisait pas, et s’en sont
donc désintéressés au moins depuis novembre 1960.
»
Les groupes GAAR ayant rejoint la Fédération sont les
groupes Kronstadt, Maison-Alfort, Lille, Strasbourg, Mâcon et Grenoble.
L’arrivée et la constitution de l’UGAC ne va pourtant pas se faire
dans la plus simple routine. C’est que les réflexions de Noir et
Rouge tout au long des quatre années précédentes incitent
les militants à une certaine méfiance. Sur de nombreux points
idéologiques, les GAAR se sont montrés les héritiers
de Fontenis et leur position face à la FA a été toujours
critique. La réactualisation de l’anarchisme qu’ils veulent, à
travers l’Union, faire passer dans les faits ne peut que se heurter avec
une certaine tradition anarchiste, dont la FA représente la place
forte. Ainsi, avant même sa contribution aux travaux de la FA, l’UGAC
débute sur un échec. C’est d’ailleurs le sentiment que laisse
paraître Maurice Joyeux : « Au congrès d’Angers, tout
a donc recommencé. Deux personnes étaient présentes
que nous connaissions peu ou mal, Paul et Henri. Tous deux avaient fait
partie de l’équipe Fontenis. Allègrement, ils avaient participé
à notre expulsion de la FA. Puis, avec l’équipe e Noir et
Rouge, ils s’étaient opposés à leurs complices au
moment du partage des dépouilles. (…) Le fait est qu’ils demandaient
leur réintégration à la Fédération anarchiste…nous
assistâmes alors à un scénario typique e nos congrès,
et mérite d’être examiné. Certains dont j’étais
se montraient méfiants. D’autres, déjà, nous jouaient
la grande comédie sentimentale. Le passé était le
passé, nous ne craignons plus rien car notre organisation était
à l’abri de toute aventure. »
Le personnage emblématique de cette tendance est Paul Zorkine.
Né en 1921 au Monténégro, celui-ci n’était
venu à l’anarchisme communiste qu’à l’issue de longues années
de luttes et de réflexions. Adhérant des jeunesses communistes
de Yougoslavie dans les années qui précèdent la seconde
guerre mondiale, il en combat le cours stalinien.. et en est exclu par
M. Djilas. Dès lors, il se consacre à la lutte antihitlérienne,
notamment en Tchécoslovaquie. A la fin de la guerre, il refuse les
offres de responsabilités du Parti communiste yougoslave et choisit
alors de militer dans le mouvement anarchiste et plus particulièrement
dans le mouvement français, pays où il s’était réfugié.
Tout en restant en contact avec les émigrés anarchistes des
Balkans, il adhère à la FA, au groupe Kronstadt. Il sera
le fer de lance de la résistance communiste libertaire à
l’aventure Fontenis et on peut s’étonner du sort que lui réserve
Maurice Joyeux : « Personne ne connaissait bien Paul, d’origine bulgare.
Il s’avéra tout de suite que sa culture marxiste, pourtant élémentaire,
était l’essentiel de son apport éthique. Sa connaissance
des auteurs anarchistes se bornait à Malatesta. Pour Henri, disons
que Paul, dans le domaine doctrinal, passait pour un génie à
côté de lui. » Ce jugement partial complète
celui donné par Roland Biard, qui voit en lui un des leaders charismatiques
du renouveau de la pensée anarchiste : « C’est grâce
à Paul que beaucoup d’entre-nous sont venus à l’anarchisme
avec la génération d’après-guerre, qu’il a marquée
de sa personnalité. » C’est d’ailleurs ce personnage
énigmatique qui est à l’origine de la « Déclaration
des groupes anarchistes communistes » en 1962. C’est toujours lui,
en 1962 au cours d’une conférence, qui dévoile les véritables
buts de l’Union : « le but de l’UGAC n’est plus d’éliminer
comme Fontenis ces tendances par des pratiques secrètes et bureaucratiques,
mais d’en prendre la tête, de constituer un noyau actif qui dans
la pratique comme dans la théorie devrait le supplanter. »
L’UGAC avait déjà dès mars afficher ses
sentiments synthésistes et leur volonté de créer une
véritable tendance :
« - Considérant que les différentes expressions
de la philosophie anarchiste restent valables, nous pensons que les anarchistes
communistes, les socialistes libertaires, les anarcho-syndicaliste et même
les anarchistes individualistes ont tous leur place dans notre Fédération,
parce que liés par une éthique commune.
- Considérant qu’à l’intérieur de la Fédération
anarchiste, chacune de ces tendances a le droit de s’organiser comme bon
lui semble pour militer avec la plus grande efficacité pour le triomphe
de ses idéaux. »
L’UGAC se présente comme une tendance organisée, voulant
faire paraître un bulletin idéologique et mettre en pratique
ses idées : « Le fait même de se réclamer de
l’Anarchisme Communiste implique une mise en commun des forces et la création
d’une Organisation, seul moyen tactique, aussi bien vers l’extérieur
que pour nous-mêmes, d’appliquer les principes de lutte anarchiste
communiste. » Enfin, l’UGAC montre sa volonté de représentativité
exclusive de la tendance : « La création d’une organisation
spécifique de l’anarchisme communiste au sein de la FA rend superflue
l’existence de mouvements ou groupes parallèles se réclamant
de la même doctrine. Nous appelons fraternellement tous les anarchistes
communistes vivants en France à rejoindre l’Union en adhérant.
» C’est pourquoi il faut voir dans l’adhésion des GAAR des
raisons tactiques et une tentative de sortir de leur isolement pour unifier
l’ensemble du courant dont ils se réclament et ainsi bénéficier
du « canal FA » pour se faire entendre. Au congrès de
Montluçon, Paul Zorkine et Henri Kléber rentrent au Comité
de lecture du Monde libertaire. Pour eux, c’est le moyen de ne pas faire
passer les articles trop en désaccord avec leurs options et de bénéficier
pour leur courant des colonnes du journal dans une très large mesure.
La déclaration est plus complète en août 1962 et
se fait plus précise sur les questions de tactiques et d’analyse
de la société contemporaine. Si les respect des autres tendances
y est affirmé, il ne faut pas perdre de vue que l’unité se
fait à travers le refus : « Nous considérons comme
légitime les diverses expressions de l’anarchisme dans la mesure
où nous admettons que la lutte pour la disparition de l’Etat, du
droit, de la propriété, du capitalisme libéral ou
planifié d’Etat, des religions, des églises, des partis,
moyens économiques, politiques et moraux de l’exploitation de l’homme
par l’homme, représentent une finalité commune à tous
les anarchistes, nécessaire mais suffisante à l’existence
de la Fédération anarchiste. » L’union entre
la tendance et la FA se fait donc sur des principes destructifs qui peuvent
être les signes avant-coureurs d’une possible divergence tactique.
En outre, l’analyse qui y est faite est de type économiste : «
L’exploitation de l’homme par l’homme prend plusieurs formes, soit concurrentes,
soit conjuguées. A l’exploitation de type capitaliste traditionnel
au profit de la bourgeoisie et des possédants s’est ajoutée
l’exploitation de type bureaucratique (capitalisme d’Etat) au profit d’une
nouvelle classe de gestionnaire et de détenteurs de l’appareil d’état
qui contrôle et dirige l’économie (Etat-patron) soit partiellement
(économie mixte) soit totalement (économie marxiste planifiée).
Pourtant, possédants et dirigeants gèrent la société
à leur gré et à leur avantage en se réservant
la plus-value, soit directement par profit individuel (propriété
capitaliste privée), soit indirectement par la répartition
inégale du Revenu national (gestion de l’appareil et de la propriété
d’Etat). Les travailleurs sont confinés à leur rôle
de producteurs et d’exécutants et ne reçoivent qu’une part
minime du revenu général, en fonction du rapport de force
dans la conjoncture du moment, c’est à dire de la lutte des classes
du prolétariat (ouvriers, paysans, employés) contre la bourgeoisie
et la bureaucratie. »
Ces principes une fois posés, l’UGAC essaye de théoriser
ses vues sur la future société libertaire, dans un «
programme vers la société libertaire » et d’un plan
économique d’une « socialisation sans étatisation »
: « Le transfert de la propriété privée à
la propriété publique doit être opéré
directement en confiant la gestion de l’appareil économique aux
travailleurs, l’équipement social passant sous le contrôle
direct de l’ensemble des consommateurs » aboutissant à «
une planification par les consommateurs », assurant la coordination
hors des lois du marché, « en fonction des besoins réels
de la population »
L’Union en profite pour jeter les bases de ses options autogestionnaires
et conseillistes : « La gestion de la production ne peut être
confiée à des dirigeants placés au dessus des producteurs,
mais doit être le fait des travailleurs eux-mêmes groupés
en conseils ouvriers et paysans sur le plan de l’entreprise, de l’industrie,
du secteur économique.
La population représentant l’ensemble des consommateurs doit
partiellement substituer aux directives d’état, le jeu de ses organismes
régionaux, nationaux et supranationaux. Ce n’est qu’ainsi que l’Etat
politique sera liquidée. »
Ce texte est lourd d’affirmations sur la future société
libertaire et sur les moyens pour y parvenir. Ainsi, l’autogestion apparaît
comme un passage obligatoire vers une société communiste
libertaire où elle amènerait l’abolition du régime
du salariat : « La disparition des classes de revenus peut seule
amener la disparition des classes sociales et le passage à une société
anarchiste communiste. Dans cette société, l’augmentation
de la production jusqu’à l’abondance doit permettre de passer progressivement
du régime du salariat à celui de la distribution libre de
biens et de services gratuits. »
L’internationalisme d’un côté et le fédéralisme
de l’autre apparaissent en outre comme les deux clefs de voûte de
la future organisation géographique. La révolution est considérée
comme un passage obligé, d’où une insistance sur les moyens
et méthodes de lutte :
« Les anarchistes communistes tendent à la constitution
d’une minorité d’avant-garde dont le but est double :
. hâter la prise de conscience des masses en sachant que leur
éducation ne peut être attendue dans les régimes actuels.
. préparer l’action révolutionnaire décisive à
déclencher en fonction des circonstances jugées favorables
de telle ou telle conjoncture. »
Cette déclaration soulève plusieurs questions. Tout d’abord
ne rompt-elle pas avec l’esprit synthésiste de la Fédération
anarchiste ? En tout cas, l’anarchisme communiste de l’UGAC apparaît
bel et bien comme un anarchisme de moyens, qui n’a rien (ou presque rien)
à voir avec l’analyse et l’arbre de Sébastien Faure. Comment
le définir ? La réponse se trouve dans la déclaration
de l’Union ; celle-ci ne considère pour se revendiquer d’anarchiste
que les méthodes révolutionnaires de l’anarchisme, qu’elle
applique à une analyse économiste de type marxiste.
Est-ce pour autant une analyse influencée par les théories
marxistes ? Il faut ici redoubler de vigilance car on ne peut être
catégorique. Si les principes de la future société
vont indéniablement dans un sens libertaire et condamnent toutes
les formes d’autorité, même révolutionnaire ( notamment
sur la question de la dictature du prolétariat), quelques traits
marxisants peuvent apparaître. L’analyse économiste, privilégiant
les rapports et la luttes des classes semble confirmer cette impression.
La réponse est peut-être ailleurs, dans un essai de synthèse
de certains éléments de l’école marxiste à
la théorie anarchiste. C’est ce sentiment qui nous semble apparaître
à la lecture de la déclaration et l’éloge des conseils.
En effet, la déclaration se trouve fort proche du conseillisme du
« marxiste » Pannekoek (1873-1960), dont l’analyse peut se
résumer de cette façon : puisque le parti s’est montré
objectivement contre-révolutionnaire dans les pays capitalistes
développés, seule la classe ouvrière organisée
en conseils peut exercer sa dictature émancipatrice, toute l’activité
des révolutionnaires doit tendre vers ce but, ainsi il faut sortir
des syndicats, des partis qui prétendent organiser la lutte par
en haut.
Ces positions gauchistes sont remises dans une certaine mesure au goût
du jour par les groupes anarchistes communistes, mais ne sont pas poussées
jusqu’à leur extrême conclusions théoriques. Faut-il
alors y voir une peur de la confrontation avec certains militants, la source
d’une déviation ou une volonté raisonnée ? Il est
clair que la déclaration se rapproche du mythe des conseils, mais
tout en gardant sa qualité d’anarchiste dont elle ne semble envisager
que le plan économique, l’héritage ouvrier. Cette position
aura pour conséquence une réaction et un élargissement
du débat, avec les controverses théoriques qu’implique toute
discussion idéologique. Néanmoins, on ne peut pas voir au
niveau idéologique et éthique la source d’une possible déviation
au nom de l’efficacité. On le verra plus tard : c’est Mai 1968 qui
remet au goût du jour un penseur jusque là oublié :
Pannekoek.
En tout état de cause, la constitution d’une tendance anarchiste
communiste au sein de la FA semble plus ou moins réussie dans un
premier temps, si l’on se souvient des doutes exprimés en 1962.
Néanmoins, des troubles vont resurgir assez rapidement. A qui la
faute ? On ne peut se permettre de juger à la hâte cette possible
cristallisation car si un esprit de méfiance règne toujours
dans la Fédération, la politique et la tactique de plus en
plus frontiste de l’UGAC vont réveiller certaines rancœurs.
Vers le congrès de 1964
Si la déclaration de la tendance anarchiste communiste,
en dépit des doutes rencontrés à sa constitution,
semble prendre place au sein de l’organisation officielle ; plusieurs événements,
plus ou moins liés à l’UGAC, vont jouer en sa défaveur.
Hasard ou coïncidence, dans le même temps que la déclaration
de l’UGAC et son affirmation des principes économistes étaient
mis à jour, une deuxième tendance voit le jour en 1962 au
sein de la FA : L’Union Anarcho-syndicaliste. L’UAS naît lors d’une
réunion à Niort en janvier 1962 et rassemble les groupes
de Niort, Saintes, Bordeaux et Nantes qui viennent de rompre avec le CLADO,
Comité de liaison et d’action pour la défense ouvrière,
majoritairement lambertiste. L’appartenance de nombre de ses militants
à la FA en fait une tendance organisée. Il paraît alors
évident que son entrée en scène ne peut qu’augmenter
les débats sur les implications des tendances et leur rapport à
l’organisation. S.Mahé précise cette position en mai 1963
: « il semble que l’existence de ces unions de tendances qui s’est
affirmée depuis deux ans a suscité des réticences
et des réserves de la part de camarades soucieux de préserver
la FA de féodalités intérieures dont le monopole mutilerait
cette diversité de tendance qui est l’originalité et la richesse
de notre mouvement ».
Ainsi, la tactique syndicaliste envisagée ne doit pas entraîner
de spécialisation dans la pensée et par ailleurs ne peut
être envisagée seule, séparée de l’action communiste
libertaire, antimilitariste, athée, fédéraliste et
antiautoritaire. Au niveau de l’organisation, il est souhaité que
les unions cohabitent au côté des groupes locaux réunissant
plusieurs options et que le journal soit celui de la globalité du
mouvement. L’UAS entretient des rapports nombreux avec l’UGAC, néanmoins,
la création de cette tendance semble bien faire un contrepoids intéressant
pour ceux qui craignent les thèses anarchistes communistes.
Le deuxième élément va trouver sa place dans
une controverse théorique entre Maurice Joyeux et l’UGAC. Si elle
n’est pas présentée comme telle, la lecture des deux points
de vues, qui partent à la base d’une même analyse, semble
bien confirmer certaines dispositions d’esprit.
Maurice Joyeux apparaît dans les années soixante comme
le militant anarchiste ouvrier type. Sa vison strictement économique
de la lutte pour l’émancipation se rapproche de celle de l’UGAC,
mais ses conclusions ne vont pas exactement dans le même sens. Dès
janvier 1962, il prend la défense du mouvement ouvrier, qui garde
son rôle primordial dans la future révolution sociale : «
Le mouvement ouvrier révolutionnaire se continue de nos jours. Qu’on
m’entende bien ! Le mouvement ouvrier révolutionnaire n’est pas
représenté par des partis, des syndicats, par des mouvements,
pas même notre Fédération anarchiste, mais par des
hommes qui appartenant à ces organisations, entendent rester fidèles
au Manifeste des soixante, à l’esprit de l’International ouvrier,
qui considère que le but fondamental de toute action reste la Révolution
sociale. » Sa place, comme son rôle, ne peut ainsi pas
être remis en question car c’est lui qui se retrouvera au premier
rang des révoltés : « et seul aujourd’hui, le mouvement
ouvrier révolutionnaire conserve des perspectives révolutionnaires
car il est le seul groupe humain qui n’a pas renoncé à sa
fidélité historique, et justement l’histoire nous apprend
que le successeur des grandes civilisations n’est pas le résultat
d’un cheminement, mais d’une cassure, et seul le mouvement ouvrier révolutionnaire
a conservé assez de vitalité pour tenter et peut-être
réussir cette cassure. » C’est pourquoi le syndicalisme
révolutionnaire garde toute son utilité, restant indispensable
au mouvement anarchiste : « Le mouvement ouvrier révolutionnaire
existe aujourd’hui autour du syndicalisme révolutionnaire, de l’anarcho-syndicalisme,
d’une école libertaire. Sa place est au milieu des travailleurs,
au sein de leur organisation ou tout au moins où il peut élever
la voix et continuer son combat. »
L’auteur se veut plus nuancé et moins catégorique sur
la question des rapports de classes. A l’instar de l’UGAC, son analyse
est une analyse économiste mais qui n’oublie les formes d’exploitations
sous toutes ses aspects :
« Et aujourd’hui nous savons que les classes ne naissent pas
seulement des traditionnelles contradictions économiques, que la
classe dominante n’est pas enfantée par le régime économique
mais que c’est au contraire elle qui enfante des économies multiples
et diverses pour les besoins de sa survie. » Ainsi, «
l’existence d’une classe dominante est le fruit de la structure de certains
caractères humains et cette catégorie d’êtres adaptent
leur volonté de puissance, l’ont adaptée et l’adapteront
dans l’avenir à n’importe quelle forme d’économie dite socialiste.
»
Maurice joyeux donne alors une définition critique de la technocratie
naissante, alliage des membres de la classe dirigeante et des éléments
des autres classes, soucieux de leur promotion sociale et ayant «
une volonté de puissance » : « Et cette alliance se
fit sur la continuité des mythes, élément essentiel
de la continuité des classes. Les concessions indispensables de
part et d’autre à de telles alliances qui sont virtuelles et non
pas couchées sur parchemin, se firent sur l’économie, élément
accessoire bien que complémentaire, ce qui fut la plus magistrale
démonstration de l’enchaînement historique et de la faillite
de ses prétentions historiques. »
Cette démarche montre la primauté de la lutte économique,
seule capable de mettre à bas l’existence des classes : «
L’égalité économique est la condition de la disparition
des classes et sans égalité économique, toute révolution
est révolution de palais, changement de maîtres et marché
de dupes. Mais cette théorie est vraie dans la mesure où,
comme d’autres courants anarchistes l’ont proclamé et en particulier
le courant individualiste, cette égalité économique
amène un changement dans le rapport des hommes les uns envers les
autres, ce qui n’est pas forcément vrai car l’égalité
peut laisser subsister des classes de fonction et la volonté de
puissance des hommes peut fort bien se continuer même à travers
l’égalité économique, par la création d’une
classe de fonctionnaires, de gens instruits, de gens cultivés qui
trouvent la possibilités d’assurer leur domination, d’exercer leur
autorité sans que celle-ci soit sanctionné par des avantages
économiques. » Ainsi, il se montre plus nuancé
dans ses propos et prévient des dangers humains et déviationnistes
de l’abolition du salariat et d’une vision trop économique de la
situation.
Ces thèses sur le mouvement ouvrier et ses perspectives révolutionnaires
ne créent pas de réelle controverse (sinon théorique),
mais soulignent les différences de conceptions qui peuvent exister
au sein même de la Fédération anarchiste. En 1963,
Maurice Laisant découvre l’existence d’un bulletin intérieur
de l’UGAC, bulletin confidentiel et inconnu pour la plupart des militants
et en dénonce le caractère : « à savoir que
l’UGAC se comporte comme une organisation extérieure, dont le ralliement
n’aurait pour objet que le noyautage et la conquête de la FA. »
Dès lors, une offensive en règle va avoir lieu contre l’UGAC
sur une période d’un an. C’est un choc pour la plupart des militants
qui voient resurgir alors l’ombre de Fontenis et c’est Maurice Joyeux qui
se charge de l’accusation : « Les agissements fractionnels de ce
groupe qui s’inspire des méthodes léninistes, posent clairement
le problème de ce clan au sien de la Fédération. »
Traçant les origines du groupe dans l’aventure Fontenis puis dans
celle de Noir et Rouge, il en décrit rapidement les contours et
les déviations : « Il s’agissait d’un communisme qui additionnait
le cheval marxiste à l’alouette anarchiste pour confectionner la
Fédération anarchiste de l’avenir. Paul Zorkine ne pensait
pas à autre chose lorsqu’il nous déclarait sans rire que
seul « trente pour cent » du marxisme était à
rejeter. »
Ces « gens-là » sont donc un ennemi pour l’anarchisme
et son organisation, si l’on se remémore les opérations auxquelles
certains de ces militants ont participé : « Ils avaient été
avec Fontenis pour nous jeter dehors de la FA : première scission.
Qu’ils s’étaient séparés de Fontenis : deuxième
scission. Qu’ils venaient de quitter « Noir et Rouge » : troisième
scission. Aujourd’hui, les mêmes hommes ont reconstitué l’UGAC
! »
Jugée « fraction de type léniniste » , l’UGAC
voit resurgir toutes les suspicions autour de sa constitution pour avoir
édité un bulletin confidentiel et donc avoir menacé
le mouvement et son unité : « Il existe un problème
UGAC que le congrès devra régler sinon la FA et son journal
en crèveront. Je sais toute la répugnance de notre mouvement
pour les mesures énergiques que cette situation impose ; cette répugnance
je la partage, mais je ne peux pas oublier le désastre que fut pour
nous l’affaire Fontenis. » Ainsi, Joyeux met la tendance anarchiste
communiste devant un choix simple, soit accepter les règles synthésistes
de la FA, soit en tirer les conclusions qui s’imposent et partir. Gaston
Legros prévient à son tour les militants du danger que représente
l’UGAC et qui guette la Fédération si des mesures ne sont
pas prises : « Le prochain congrès devrait prendre des mesures
de sauvegarde afin que certains groupes ou association de groupes ne puisent
jamais nuire à nos idées au nom de la liberté de pensée
et d’action. »
Ces réflexions confirment et appuient la thèse selon
laquelle une psychose du complot et du noyautage existe chez les militants
FA. En effet, le syndrome Fontenis joue ici d’une manière éclatante
et les parallèles entre l’UGAC et Fontenis sont clairement établis.
A cela s’ajoute la peur du complot marxiste que l’on peut ressentir dans
la terminologie utilisée par Joyeux pour dénoncer les agissements
de la tendance. L’expérience de la tendance anarchiste communiste
a pour conséquence une (énième) condamnation définitive
du marxisme, qu’ils s’étaient efforcés d’analyser et d’intégrer
par certaines touches à la théorie libertaire : « Ces
gens-là publieront un inévitable manifeste communiste libertaire
puant le matérialisme historique. »
Faut-il parler d’une psychose au sein de la Fédération
anarchiste ou d’une peur réellement fondée ? Si on peut établir
dans une certaine mesure un rapport entre ces accusations et les différentes
conceptions idéologiques d’une part et la peur d’une nouveau complot
d’autre part, il semble bien que le malaise trouve ses origines dans une
plus large mesure dans la politique de plus en plus frontiste de l’UGAC.
En effet, la tactique qui semble être prônée par la
tendance anarchiste communiste est l’entrisme et l’accaparement du mouvement
par l’intérieur de l’organisation pour faire triompher les idées
communistes libertaires, afin de mettre sur pied une organisation unie
idéologiquement et tactiquement. En outre, il est clair que l’UGAC
ne trouve pas dans la Fédération anarchiste le terrain adéquat
à des discussions plus actuelles et son adhésion ressemble
alors à un moindre mal : « Nous sommes à la FA, faute
de mieux. » La lecture des motions d’orientation de l’UGAC
et de son bulletin intérieur nous confirment ces impressions.
A l’issue d’une rencontre de l’UGAC en 1965, les motions suivantes
sont adaptées :
« Compte tenu de l’impossibilité d’une action révolutionnaire
menée par les anarchistes seuls, l’UGAC constituée en organisation
autonome, doit cristalliser les efforts des militants anarchistes-communistes
avant qu’il soit possible qu’elle s’intègre à un mouvement
révolutionnaire dont les buts lointains ne soient pas en contradiction
avec les siens. Dans tous les cas, elle demeure le lien organique des militants
anarchistes-communistes.
« Les membres de l’UGAC peuvent adhérer individuellement
à la FA, comme à n’importe quel mouvement.
« Les militants de l’UGAC s’engagent à tenter de rallier
à leurs positions et leurs actions tous les groupes et individualités
anarchistes. »
Le bulletin intérieur de l’UGAC de 1962-1963 montre d’emblée
les objectifs et l’état d’esprit qui animent le groupe :
« Nous sommes d’accord pour considérer la FA comme un
mouvement de pénétration, mais nous précisons que
:
- les contacts que nous avons avec elle, et au Monde libertaire en
particulier, nous permettent d’approfondir notre idéologie et de
nous renforcer.
- Les « vaseux » ne prennent pas de positions sur les problèmes
d’actualités, ou ne font que les condamner et ne sont pas, par conséquent,
très dangereux.
Pour l’instant, et sous réserve d’autres discussions futures,
nous maintenons notre opinion au sujet du journal et de la FA. »
Il apparaît clairement, dans cette nouvelle affaire qui
secoue la Fédération anarchiste, que les torts sont partagés.
L’UGAC quitte la FA au congrès de Paris en juin 1964, ses adhérants
pouvant toutefois avoir la double appartenance. Deux ans plus tard, ils
vont se définir à nouveau dans une brochure, Lettres au mouvement
anarchiste international. Plateformistes, ils affirment leur conviction
de l’impossibilité de réunir toutes les tendances libertaires
au sein d’une même organisation, et leur souhait de regrouper tous
les anarchistes-communistes, et de former et s’insérer dans un mouvement
révolutionnaire. Ils publieront six numéros de Perspectives
anarchistes-communistes à partir de 1967 et ce jusque 1969.
L’échec d’une constitution de tendance organisée au sein
de la FA pose les problèmes d’organisation et d’ouverture au sein
de la FA. Hasard ou coïncidence, les Réflexions d’un militant
de Maurice Fayolle sont publiées pour la première fois en
1965. Surtout, l’UGAC a posé un problème nouveau pour les
militants en intégrant les aspects des deux théories marxistes
et anarchistes, tout en préconisant une tactique d’entrisme. Si
la séparation s’opère relativement bien, elle fait prendre
conscience aux militants FA d’une nécessaire ouverture des théories
anarchistes aux nouvelles donnes de la société. Cette prise
de conscience va amener une reprise d’élaboration théorique
au sien de l’organisation, qui va devoir faire face à un nouvel
événement : l’arrivée d’une nouvelle génération.
B) Une nouvelle donne
L’expérience UGAC a duré trois ans et se termine dans un climat relativement serein. Il convient ici de ne pas se focaliser sur cette expérience qui n’a pas empêcher les débats qui avaient lieu à la fin des années cinquante de se prolonger. En effet, les problèmes liés à la guerre d’Algérie vont continuer à susciter des discussions. Dans le même temps, la Fédération anarchiste doit faire face à l’arrivée d’une nouvelle génération, qui va réclamer sa place dans les débats et les luttes sociales. De ces débats et des relations intergénérationnelles vont se déterminer les principes idéologiques qui caractérisent l’organisation officielle. Dans un deuxième temps, l’échec d’une tendance organisée dans la FA fait prendre conscience à nombre de militants de la nécessaire ouverture de la pensée anarchiste aux études et formes de pensées actuelles.
La Fédération anarchiste face à son époque
Dès le début des années soixante et l’arrivée
des GAAR, de nouvelles divergences vont apparaître entre les anarchistes
sur les guerres de décolonisation et plus particulièrement
sur la guerre d’Algérie. Nous avions vu les différence de
points de vues entre les GAAR et la FA à la fin des années
cinquante. Ces débats ne vont que s’amplifier après la constitution
de l’UGAC. on retrouve alors l’opposition classique qui caractérise
les milieux anarchistes en période de guerre coloniale. On peut
déceler deux positions : l’une, apparemment sans équivoque,
renvoie dos à dos l’armée colonialiste et le peuple soulevé
pour son indépendance, sous prétexte que les deux sont nationaliste
et soumis à des chefs et des dirigeants. L’autre considère
qu’une guerre coloniale, que plus généralement une lutte
d’un peuple pour son indépendance, constitue un phénomène
complexe où interfèrent des données nationalistes
et des données de classes en lutte. Selon les tenants de cette seconde
position, il faut tenir compte aussi du fait que le peuple qui se soulève
a les mêmes adversaires que les exploités du pays colonisateur
et que l’analyse de classe permet ainsi de fonder une solidarité
anticolonialiste qui peut avoir une portée révolutionnaire
aussi bien dans la métropole que dans le pays soulevé où
l’unité derrière les chefs de l’insurrection n’est ni fatale,
ni forcément durable. On a vu que la première position caractérisait
dans une certaine mesure la FA de la fin des années cinquante alors
que la seconde trouvait un échos dans les actions de la Fédération
communiste libertaire et dans les réflexions de Noir et Rouge.
Après l’arrivée des GAAR, le débat autour de la
question algérienne s’amplifie, et Maurice Joyeux rappelle ses positions
: « ce n’est pas la paix qui intéresse les communistes, mais
une paix communiste. C’est pourquoi on les voit prendre nettement position
en faveur d’un nationalisme algérien qui, pas plus que tout autre
nationalisme ne saurait avoir l’agrément des libertaires. »
Cette position est caractéristique d’un anarchisme traditionnel
qui ne veut pas se mêler aux objectifs communistes (on retrouvera
cette attitude parfois lors de grèves) et surtout ne pas favoriser
une nouvelle percée communiste. Le soutien à la révolte
algérienne trouve un écho chez A. Devriendt, qui appartient
à l’UGAC, dans un tract distribué par la FA, « Les
anarchistes s’adressent aux révolutionnaires algériens »
: « Au delà des divergences que son évolution peut
faire naître et des critiques que l’on peut lui adresser, la révolution
algérienne éclaire le monde d’une lueur trop vive et trop
riche de promesses pour que les anarchistes n’estiment pas devoir affirmer
leur entière solidarité avec elle. » Après
ces remarques et en rapport avec le « Manifeste des 121 »,
la FA adopte un point de vue plus nuancé : « Ils ont fait
une guerre d’indépendance nationale. Et comment pouvait-il en être
autrement ? Est-ce que cela veut dire que nous faisons nôtre la théorie
marxiste selon laquelle un peuple doit passer obligatoirement par le stade
l’indépendance nationale pour ensuite se retourner contre sa bourgeoisie
? Nous sommes persuadés que cette étape peut être sautée.
»
Pourtant, dans Le Monde libertaire de janvier 1962, Joyeux dénonce
ceux qui veulent entraîner le monde ouvrier dans des luttes étrangères
à ses véritables intérêts de classe : «
il est incontestable que sur tous les grands problèmes qui se posent
aux travailleurs un effort de clarification s’impose. Il faut l’examiner
en fonction de l’objectif du mouvement ouvrier révolutionnaire en
observant la plus entière autonomie envers les intérêts
électoraux des partis, envers les situations acquises, envers les
blocs impérialistes qui s’affrontent et surtout envers les situations
de faits créées par les populations pauvres ignorantes de
leur véritable intérêt de classe, toujours prête
à céder à un romantisme émotionnel habilement
exploité par le libéralisme et le nationalisme. »
Les conflits reviennent au congrès de Mâcon d’août
1962 où l’opposition se cristallise. Pour Joyeux, la révolution
algérienne est une révolution bourgeoise qui n’a rien à
voir avec les objectifs de la lutte des classes : « La révolution,
c’est la possibilité pour tous les travailleurs de supprimer le
salariat et l’exploitation de l’homme par l’homme. Tout autre forme est
sans intérêt. » Marc Prevotel lui prévient
du danger d’une telle conception pour l’anarchisme : « Vouloir faire
la révolution uniquement avec les travailleurs, c’est penser en
occidental. Il y a des pays où des milliers de gens crèvent
de faim et ne sont pas des travailleurs. » Yvan, pour l’UGAC,
confirme cette position qui relève « d’un véritable
nationalisme de l’anarchisme occidental. »
Après les accords de Grenelle, le débat se prolongera
dans les colonnes de Noir et Rouge sur les formes à donner à
la nouvelle donne en Algérie. Maurice Joyeux, partisan d’une neutralité
envers le conflit, témoigne des premiers soubresauts qu’ont provoqué
les divergences autour de la question : « La seule proposition anarchiste
face à la guerre d’Algérie est le défaitisme révolutionnaire.
La guerre d’Algérie est une péripétie qui oppose deux
bourgeoisies, la bourgeoisie autochtone et la bourgeoisie colonialiste.
Certes, il faut combattre pour mettre fin à cette guerre, ce qui
peut fournir un argument à la lutte révolutionnaire dans
la métropole, mais il faut rejeter la période intermédiaire
qui ramènerait le problème social à son point de départ.
» Pour lui, c’est une confusion qui caractérise les
propos des jeunes : « Chauffés à blanc par les politiciens
de gauche pour lesquels la guerre d’Algérie était de
la matière électorale, (…), les jeunes réagissaient
à partir du nationalisme traditionnel à la petite bourgeoisie
française : « les Algériens ont-ils le droit d’avoir
une patrie ? » Bien sûr. Et même si cela peut paraître
aujourd’hui incroyable, ce nationalisme-communisme classique déborda
sur un nationalisme-anarchsime et se répandit chez nous par l’intermédiaire
de jeunes étudiants sans cervelles. Ce courant ne fut jamais dangereux,
mais ce fut la première secousse qui grippa la Fédération
reconstituée. »
On voit donc au sein de la Fédération anarchiste
une ligne de partage autour de la question algérienne. Comment se
démarque-t-elle ? Elle se caractérise surtout par des conceptions
qui séparent bien plus les âges que les tendances. Les jeunes
effectifs de l’UGAC peuvent nous faire tendre à l’illusion mais
les réflexions qui caractérisent les autres groupes de jeunes
semblent confirmer cette impression.
Dès 1961, un nouveau phénomène s’inscrit dans la vie de la Fédération avec l’arrivée massive de groupes de jeunes. Nous n’allons pas ici étudier l’ensemble des réflexions émanant des groupes de jeunes anarchistes mais essayer de tracer l’évolution au sein de la FA de cette pensée spécifique.
Le Groupe d’études et d’action anarchiste est crée le
19 septembre 1961 par Marc Senner (entre autres) et s’oriente dans deux
voies précises, la diffusion des idées anarchistes et l’opposition
à la FA, étant en désaccord avec son journal. En février
1962, une scission intervient, le GEAA reste dans plusieurs buts :
« a) nécessité d’un monolithisme à
l’intérieur du groupe et pour cela obligation de définir
la tendance du groupe, à l’issue de cette discussion de nous réclamer
de l’anarchisme révolutionnaire.
b) nécessité d’une rotation rapide et effective
des tâches
c) nécessité de donner à chaque membre du groupe
une activité militante. »
D’emblée, le GEAA impose ses idées et sa volonté de s’inscrire dans la vie de la Fédération. En effet, le but n’est plus de représenter ou constituer une tendance, mais de fournir un travail actif de militantisme et de réflexion. Ces volontés amènent le groupe à matérialiser ses réflexions d’ouverture, ainsi sont établis des contacts étroits « avec les groupes et organisations suivantes : Jeunes libertaires de Marseille, Noir et Rouge, CNT française, FIJL , des noyaux de militants anarcho-syndicalistes isolés, des groupes de jeunes anarchistes non adhérants à la FA, actuellement groupe de Voltaire et d’Ermont. » Composé d’une douzaine de membres, dont la moyenne d’âge ne dépasse pas les 22 ans, le GEAA adhère en 1964 à l’UGAC dans un but assez précis : « Notre adhésion à l’UGAC est le résultat de cette évolution et nous espérons qu’avec l’expérience commune et la volonté d’action de nos groupes, notre union s’agrandira et sera le mouvement libertaire de demain. » Ainsi, ils prennent la résolution « de ne sortir de la FA que si une voie nous est ouverte dans une autre organisation de masse (libertaire évidemment). »
Cette apparition de groupes ne caractérise pas seulement la région
parisienne. En octobre 1963 se fonde le groupe Jeunes libertaires de Marseille.
Ses efforts sont portés sur « l’éducation libertaire
» et sur « une connaissance mutuelle plus approfondie »
. Ce groupe revendique sa spécificité jeune qui doit lui
donner une certaine indépendance face aux possibles réflexions
des anciens : « La libre discussion entre jeunes, de sujets d’intérêts
communs, sans que des conseillers plus expérimentés imposent
en toute bonne foi leur point de vue grâce à une technique
oratoire plus perfectionnée ou une expérience de la discussion
plus développée. »
La révolution est considérée comme nécessaire
: « Nous pensons que la révolution sociale est indispensable
pour renverser le système social actuel et permettre l’éclosion
de milliers d’autres révolutions individuelles. » Dans un
communiqué, on voit l’implication possible de tel groupe à
la vie politique et sociale, qui compte à l’époque «
quelques étudiants qui militent également à l’UNEF.
»
Le congrès de Toulouse de juin 1965 voit la création des
Jeunes révolutionnaires anarchistes. La motion que ce groupe dépose
est significative des aspirations de ces jeunes et du sens à donner
à leur pensée. Ce texte peut paraître à première
vue assez long, mais il caractérise pleinement les nouvelles motivations
exprimées par les groupes de jeunes. Les JRA dressent un constat
amer de la situation de la jeunesse révolutionnaire et, en reprenant
les idées de Fayolle et d’une critique des structures de la FA,
définissent leurs thèses :
« Le manque d’unité dans la pensée et de solidarité
dans l’action qui règne à la Fédération anarchiste
ne peut être dû qu’à des divergences idéologiques
fondamentales entraînant des conséquences désastreuses
quant aux principes organisationnels.
La FA ne pouvant être pour nous que l’organisation appelée
à préparer la Révolution sociale, nous demandons qu’elle
ne puisse regrouper que des militants révolutionnaires, s’en tenant
rigoureusement aux principes du fédéralisme libertaire et
possédant une certaine rigueur intellectuelle et morale.
Il n’est évidemment pas question de mettre en cause le principe
des tendances, à la condition toutefois qu’elles se réclament
de l’anarchisme social et révolutionnaire. Au sein même du
groupe, le souci du nombre ne doit absolument pas primer sur la valeur
réelle des militants, et nous nous devons d’insister, pour l’avoir
particulièrement éprouvé, sur le manque total de formation
idéologique et de solidarité effective, entraînant
d’ailleurs inévitablement le départ de nombreux jeunes militants.
»
Ainsi, « l’organisation, nécessaire à qui veut
agir, doit se baser sur trois valeurs fondamentales : la liberté
d’expression, mais aussi efficacité et discipline librement consentie.
» Cette reprise des thèses de Fayolle s’accompagne,
dans un souci d’efficacité, d’une hypothèse de participation
: « Le vote pourrait être nécessaire, lorsque des thèses
opposées se trouveront en présence, pour faire un choix entre
ces deux thèses. »
Ces résolutions auraient pour conséquence :
« -1 une élévation du niveau intellectuel général
qui permettraient de nécessaires recherches et un renouveau idéologique,
contribuant à l’élaboration d’une pensée révolutionnaire
moderne.
-2 un accroissement de la détermination révolutionnaire
entraîné par la confiance en une organisation réelle
et efficace et en une pensée riche et actuelle. »
Ces réflexions amènent une large confrontation au sein
de la FA. Si Maurice Joyeux et Maurice Fayolle se rallient à ces
thèses, ces dernières s’écrasent sur les résistances
des humanistes libertaires et leur hantise du vote : « Le vote permet
tout sauf la discussion » .
Avec l’arrivée de cette nouvelle génération, la
refonte structurelle de la FA va à nouveau se poser avec force dans
les débats. Il est néanmoins clair que les aspirations de
ces groupes privilégient la tendance sociale révolutionnaire,
voire anarchiste-communiste, et on peut supposer que cette volonté
de changement va s’opposer aux idées qui caractérisent le
mouvement officiel depuis 1953. Quelles conclusions peut-on tirer de l’apparition
de ces groupes ? Il est apparemment clair que la génération
qui arrive laisse les militants FA assez songeurs : « Parmi tous
les problèmes qui assaillent notre FA, il n’en est pas de plus complexes
que les rapports de l’organisation avec la jeunesse. » Pourquoi
? La réponse tient dans le caractère nouveau de cette jeunesse
: elle est universitaire. Or, le mouvement anarchiste n’est pas coutumier
des rapports avec les étudiants et il ne voit pas en elle une classe
à proprement parler.
De cette compréhension mutuelle découleront pour la Fédération
anarchiste ses possibilités d’action dans un domaine qui échappe
encore aux penseurs anarchistes : le domaine étudiant.
Entre ouverture et repli
Après la liquidation de la tendance anarchiste-communiste en
1964, l’ouverture de la pensée anarchiste aux études et réflexions
contemporaines apparaît chez les militants FA comme une nécessité.
Pourtant, dès 1961, René Fugler rappelait ce besoin perpétuel
de mouvement et d’actualisation, qui caractérise l’anarchisme :
« Une défaillance du mouvement anarchiste n’empêcherait
pas de nouvelles idées et tentatives libertaires de surgir au cœur
de l’événement car la vie sociale ne se laisse pas étouffer
définitivement, elle finit toujours par percer à travers
les failles et les erreurs des systèmes de profit et d’autorité.
L’Etat élargit partout son champ d’action, mais l’excès même
du centralisme et du pouvoir, quand il ne provoque pas de ripostes violentes
où réapparaissent les conseils d’autogestion fait naître
le besoin de décentralisation et du recours aux unités sociales
de base pour compenser les ratés de la machine bureaucratique »,
ainsi « la pratique révolutionnaire crée des formes
neuves de lutte et d’organisation et c’est ainsi, avec ou sans la participation
des anarchistes, que se renouvelle l’Anarchisme. »
René Fugler n’est pas le seul à ressentir ce besoin,
en effet, un consensus s’établit sur l’état général
du mouvement et sa perte d’influence, notamment face aux jeunes : «
Les jeunes en général ne font que passer à la FA.
L’impossibilité qu’ils éprouvent d’organiser quelque chose
de sérieux, le manque d’action quotidienne en regard de ce que nous
prônons. » A ce moment, Joyeux, qui est d’accord avec
la proposition de Fayolle, a la conviction que « si nous appliquions
ce point de vue, ce serait l’éclatement de la FA et l’impuissance
des uns et des autres. Il n’y a rien de plus important que de garder l’unité
du mouvement libertaire. Faire l’unité, ce n’est pas tripatouiller
l’histoire. » On voit donc deux camps en présence, l’un
qui voudrait une organisation plus efficace et mieux définie structurellement
et idéologiquement, l’autre partisan d’un certain statu-quo. Albert
Sadik prévient des dangers de cette solution pour la vie même
de l’anarchisme : « L’anarchisme est en recul. Et pourtant il y a
là un terrain à mettre en valeur en coordonnant l’action
et l’éducation. il est grand temps de sortir de notre splendide
isolement. »
Le « retour au calme » après le départ
de l’UGAC va permettre une résurgence de ces réflexions qui
trouvent, nous l’avons vu, un écho important chez les jeunes anarchistes
(GEAA, JRA…). Leur vœux vont être en quelque sorte réalisés
dès 1965 avec la création d’une rubrique « Recherches
Libertaires » dans Le Monde libertaire, dont la responsabilité
est assignée à la Tribune d’action culturelle. Les thèmes
envisagés sur la monnaie, Georges Sorel ou Landauer, sont originaux.
Néanmoins, ces nouveaux problèmes, liés à une
confrontation avec d’autres idéologies, amènent rapidement
des tensions et les auteurs de RL sont taxés d’anarcho-marxistes.
En fait, un problème assez délicat semble prendre forme
sein de la Fédération, les relations entre les jeunes et
les anciens : « Si l’on commence à faire des mouvements de
jeunes, des mouvements de vieux, des mouvements de femmes et des mouvements
d’hommes, on ne risque guère d’unifier le mouvement. »
Maurice Joyeux dresse lui aussi un constat d’opposition, qu’il faut absolument
résoudre : « Nous sommes aujourd’hui un certain nombre de
vieux militants d’une part, un certain nombre de jeunes gens qui viennent
au mouvement libertaire d’autre part, avec ce fossé creusé
par l’absence d’une génération intermédiaire. Il va
falloir qu’on se comprenne. » Ce qui semble alors le plus gêner
les anciens, ce sont deux faits qui peuvent laisser craindre pour la vie
de la Fédération : « ce qui est le plus ennuyeux c’est
qu’au sein de la CLJA se retrouvent tous ces éléments
qui ont quitté la FA après avoir vainement tenter de s’en
emparer ou qui y demeurent pour lui nuire » et Charles Auguste
Bontemps de prévenir des dangers pour les jeunes « qui se
cherchent et sont sollicités par toutes sortes d’idéologies.
De plus, en tant que jeunes, ils ont un désir d’efficacité
qu’ils croient trouver dans la fréquentation des partis importants.
Ils en acceptent la puissance en en refusant la méthode. Il y a
là une contradiction. »
Pour les tenants de la Fédération, ce n’est pas le mouvement
qui doit s’adapter à la jeunesse mais bien le contraire : «
Cette jeunesse, qui pense quand elle vient à nous, est neuve, elle
vient en réaction d’un milieu qu’elle rejette mais qui l’a suffisamment
marquée pour qu’elle ne voit en nous qu’un complément ou
une rectification de ce qu’elle a quitté. Lorsqu’elle va venir à
nous, elle ne sera pas anarchiste et ne le deviendra que le jour où
elle aura pris conscience de notre éthique. Voilà où
est le drame ! C’est qu’elle va non seulement dans cette évolution
s’adapter à notre mouvement mais tenter d’adapter ce mouvement à
elle. Nous en avons la preuve lorsque certains éléments au
bout de six mois qu’ils sont parmi nous, nous parlent de repenser l’anarchie.
»
Il semble en fait que la volonté d’ouverture affichée
par les libertaires, au nom d’une efficacité retrouvée, soit
constamment confrontée aux théories marxistes. La fin de
l’année 1964 avait vu cette volonté affichée par René
Fugler (UGAC et FA), soutenu par Aristide Lapeyre : « il faut entreprendre
un travail de spécialisation qui explorera un certain domaine, les
travaux des uns servant aux travaux des autres. » D’autre part,
le retour des idées de Fayolle semble ainsi confirmer cette impression,
appuyée par Joyeux qui voit la nécessaire « mutation
» à entreprendre mais en prévient les éternels
dangers : « il faut absolument se différencier des penseurs
marxistes en posant les problèmes sous un angle différent
et se couper absolument du marxisme en faisant une propagande CONTRE mais
non une propagande accolée » , et relayé par Fugler
: « il faut étudier ce qu’ils ont mis au point et rattraper
l’énorme retard que nous avons sur eux, d’où la nécessité
d’un énorme travail préparatoire qui s’impose. »
Cette condamnation de tous les rapports avec le marxisme se matérialise
par une série d’articles dans Le Monde libertaire qui dénoncent
l’échec de ses expériences et de ses théories : «
L’homme, à peine échappé à la tyrannie de la
religion, s’offre à celle du marxisme. Aujourd’hui, un thème
à la mode veut que nous fassions le point avec les dévots
de la seconde religion et l’un des arguments en faveur de cette campagne
est que notre but final est commun. » Le conseillisme et les
conceptions libertaires de l’ultra-gauche marxiste n’ont pas le droit de
citer :
« Devant tant d’évidences, les marxistes dissidents s’efforceront
à nous démontrer que la révolution russe n’a pas été
une révolution marxiste, elle a dévié des voies du
prophète en nous entraînant dans une caricature de révolution,
en un mot que l’expérience a manqué et ce qu’on nomme encore
un état marxiste ne constitue qu’un accident du marxisme. L’argument
n’est pas nouveau et d’autres religions que le marxisme nous parlent d’accidents
lorsque nous dénonçons leurs indignités et leurs crimes.
Non, pas plus que le catholicisme ne peut invoquer de regrettables accidents
pas plus le marxisme ne peut reprendre à son compte cette pitoyable
excuse. Comme l’inquisition était une conséquence logique
et inéluctable du catholicisme, le stalinisme était l(aboutissement
prévisible et inévitable du marxisme. »
Ces réflexions sont l’objet d’une controverse et le groupe de
Nanterre dénonce ce manque d’ouverture : « La vue que Laisant
donne du marxisme m’apparaît comme très simpliste et schématique.
Je ne veux pas me faire ici l’avocat du marxisme, mais il me semble qu’il
doit être combattu avec des arguments plus poussés. Ce refus
constitue un véritable fétichisme et fait bondir les camarades
au seul mot de Marxisme, alors que les idées marxistes jouent un
rôle important dans tous les sciences humaines actuellement. »
A la lecture de ces réflexions, la Fédération
anarchiste peut apparaître comme une organisation très éclectique,
d’une part une nouvelle génération qui arrive, avec ses références
qu’elle a appris notamment dans les universités, et de l’autre des
militants plus vieux, qui ont des idées bien précises sur
le mouvement et son orientation. Si l’on rajoute des hommes comme Maurice
Fayolle, attendant la formation d’une véritable organisation révolutionnaire
anarchiste, la FA apparaît comme un « cocktail explosif »,
sensible à la moindre étincelle.
Cette étincelle va venir d’intrigues concernant le Comité
de lecture du Monde libertaire. On a vu que le Comité de lecture,
avec l’UGAC, était le lieu privilégié des luttes de
tendances. Dès janvier 1964, le GEAA, se sentant exclu, s’était
indigné de certaines méthodes : « un certain nombre
de camarades du comité de lecture abusant du fait qu’ils sont les
seuls à être libre au moment de l’impression, profitent de
cette situation pour imposer leurs vues sur la composition du journal.
Cette attitude est digne d’une certaine époque de la Fédération
communiste libertaire. » Si cette déclaration ne provoque
pas de remous, celle du Groupe de liaisons internationales va provoquer
un débat, qui tout en s’amplifiant, va amener à l’éclatement.
En mai 1965, ces derniers accusent :
« Au lieu d’être décontractés, d’ouvrir largement
les portes au renouvellement, les militants ont tendance à se replier
sur eux-mêmes et, malgré leurs déclarations et certainement
leurs intentions, ont en fait repoussé une partie des bonnes volontés
en adoptant une attitude paternaliste à l’égard des nouveaux.
Ce n’est pas suffisant de déclarer « Nous acceptons tout le
monde au comité de lecture et au comité de relations, nous
souhaitons même que les jeunes y participent ». Et si l’on
ajoute : « toutes les tentatives ont été faites, ce
n’est pas de notre faute si la plupart du temps nous tombons sur des étoiles
filantes », il ne faudrait pas oublier de se demander pourquoi il
y a tant d’étoiles filantes. »
Ainsi, « le comité de lecture offre un exemple flagrant
de peur panique du renouvellement, de crainte maladive d’intérêt
dépossédé. »
Analysant la composition des comités de lecture qui se sont
succédés depuis 1954, le groupe s’insurge que la FA soit
devenue la propriété de quelques militants : « Il nous
paraît anormal, aberrant (et même dangereux) que les camarades
demeurent neuf et onze ans d’affilée aux mêmes postes. »
Il en ressort une proposition de rotation effective et « tout militant
qui aura appartenu 4 ans d’affilée au CL devra attendre trois ans
avant d’y faire candidature. »
Après ce coup d’éclat, Maurice Joyeux menace de son départ
si une telle décision était prise. Est-ce symptomatique ?
Il apparaît clairement que les accusations ne soient pas infondées
et que les expériences et échecs qu’ont constitué
l’affaire Fontenis et l’UGAC amènent certains militants à
prendre peur et à prendre leurs précautions. Les années
1966 et 1967 vont être décisives. C’est tout d’abord la TAC,
dénonçant l’accaparement du CL et de la FA, qui annonce sa
rupture idéologique avec l’organisation et son départ pour
créer une revue d’études : « Il n’y aura aucune censure,
le bulletin sera ouvert aux recherches libertaires portant sur tous les
domaines (« art », urbanisme, philosophie, sciences humaines
et exactes, politique, sexualité…) étant donné que
certaines formes de recherches ne peuvent trouver place dans le Monde libertaire.
» A la même époque, Joyeux n’hésite plus
à dire ce que représente pour lui les nouvelles formations
de jeunes : « Le travail de ces jeunes est pratiquement inexistant
à quelques exceptions près. Leur militantisme consiste à
séjourner des heures au siège en discutant sur les défauts
des « vieux » et en affirmant bien haut, sans le démontrer
par une action pratique, la « vertu » des jeunes. Ils ne se
contentent à aucun travail pour la Fédération ou son
journal. Leur prétention à tout trancher verbalement de l’anarchie
n’a de comparable que leur ignorance des idées qu’ils prétendent
défendre. »
Deux événements vont ensuite marquer la vie et l’évolution
de la Fédération. En décembre 1966, le scandale situationniste
de Strasbourg, avec la diffusion de la brochure « De la misère
en milieu étudiant, considérée sous ses aspects… »,
marque le début d’une certaine confusion sur les relations entre
la FA et l’Internationale situationniste. Dans la brochure, la FA et son
journal sont vivement critiqués : « Ces gens-là tolèrent
effectivement tout puisqu’ils se tolèrent les uns les autres. »
Cette réflexion entraîne alors un débat houleux au
sein de la Fédération, d’autant plus que certains militants
sont soupçonnés de relations concrètes avec le groupe.
En décembre 1966, simultanément à la sortie de la
brochure, l’article de Guy Antoine « Qu’est-ce que le situationnisme
? », qui paraît dans Le Monde libertaire provoque un véritable
tremblement de terre, après que son auteur fasse une apologie de
cette théorie et déclare voir dans le situationnisme une
des vues révolutionnaires les plus en rapport avec la société
actuelle.
La réponse ne se fait pas attendre et c’est C-A Bontemps qui
se charge de remettre à sa place « cette forme nouvelle du
baroquisme » : « Les gars de ton âge sont, en effet,
dans l’impossibilité de lire les journaux et brochures anarchistes
des diverses tendances qui foisonnaient pendant les années 1900.
A cause de cela, ils ne se rendent pas compte qu’ils découvrent
l’Amérique. les textes de la brochure en question, je les ai lus
tels quels (style, intentions, injures) des dizaines de fois avant 1914.
Les Provos y remplacent, en moins bien, les activistes de l’action directe.
Les Beatniks se sont substitués à ceux des individualises
qui se voulaient asociaux et, comme beaucoup de ceux-ci, ils rentrent dans
le rang à 25 ans. » La théorie situationniste n’est
donc pas si actuelle qu’on le dit : « Il reste que le modernisme
des situationnistes sent trop le rafistolage pour qu’on attende leurs directives.
»
L’auteur de l’article, Guy Antoine, alias Guy Bodson, fait partie du
comité de lecture. Il n’en faut pas plus pour que le comité
soit l’objet de toutes les questions et que la perspective d’un complot
situationniste prenne forme.
Au début de l’année 1967, Maurice Laisant dissout le
Comité de lecture sous prétexte « d’un mauvais climat
» . C’en est trop pour certains militants qui jugent cet acte d’un
autoritarisme qui n’a pas lieu d’être dans une organisation anarchiste.
Le congrès de 1967 s’annonce houleux et décisif. Au congrès
de Bordeaux, les exclus de 1953 vont devenir les accusateurs de 1967.
Le climat est lourd et avide de tensions : « Deux groupes s’affrontent
avec une violence verbale allant jusqu’à l’extrême limite
de la camaraderie. » Dès le début de la
réunion, ce sont sept groupes parisiens qui annoncent leur décision
de partir de la Fédération anarchiste. La peur du complot
situationniste est vraiment réelle chez les anciens. Maurice Joyeux
décide alors de publier une brochure, dans laquelle il dénonce
tous les complots qui ont été tentés depuis 1953 pour
desservir la cause et le mouvement anarchistes, intitulée L’hydre
de lerne, la maladie infantile de l’anarchisme. Personne n’y est épargné.
A la lecture de cette brochure, on comprend l’état de psychose dans
lequel se trouvent les militants face à la possible percée
« marxiste – situationniste ». Leurs exclusions en 1953, la
dérive communiste libertaire ensuite, puis l’affaire UGAC ont convaincu
nombre de militants des dangers qu’encourent l’organisation face à
l’arrivée de nouveaux éléments. Pourtant, au vu de
la situation, la brochure stalinienne de Maurice Joyeux ne s’imposait pas
et on se demande encore maintenant pourquoi a-t-il eu une telle réaction.
« L’Association pour l’étude et la diffusion des philosophies
rationalistes » est au cœur du problème. Les jeunes plus particulièrement
se demandent l’utilité d’une telle association. Au congrès,
huit groupes, de caractère étudiant essentiellement, vont
défier les tenants de l’organisation. Ces groupes sont le groupe
de Nanterre, la TAC, le GIL, le groupe de Metz-thionville, le groupe Recherches
Libertaires de Strasbourg, le groupe de Yerres et celui de Toulouse. S’il
était plus ou moins facile de se débarrasser des jeunes dans
le passé, il est clair que la situation a changé. En effet,
les groupes de jeunes font preuve d’une activité militante et de
recherche indéniable : ils collaborent au Monde libertaire, participe
au comité de lecture (parfois), à l’administration et au
comité de relations, à la vente du journal, et ont une activité
réelle en dehors de la FA, notamment avec les réunion européennes
du CLJA, de leur présence dans les meetings ou de la publication
de Recherches Libertaires : « Jusqu’à présent les opposants
s’éliminaient d’eux-mêmes par manque d’activité. or,
ce n’était plus le cas. Il fallait donc trouver autre chose. On
a essayé de nous faire passer pour des marxistes, puis pour des
situationnistes et à nous présenter comme une tendance cherchant
à s’emparer du journal ; cela ne faisait que préparer le
terrain pour l’intervention divine : celle de l’association. »
La position des jeunes accusés est donc en rupture avec le fonctionnement
de la Fédération :
« Nous exigeons :
- la suppression de l’Association en tant que « corps séparé
» ayant tout pouvoir sur le mouvement et n’ayant de compte à
rendre qu’à elle-même.
- Le retour de la FA à son simple rôle de LIAISON entre
les différentes tendances, ce qui implique la disparition d’organismes
tels que le comité de liaison, une transformation du Monde libertaire,
tout au moins de sa phraséologie. »
Devant l’impossibilité des groupes et différentes tendances
en présence à se mettre d’accord, la scission intervient
et la FA perd une dizaine de groupes et de militants. Devant cet échec,
Maurice Fayolle analyse les trois causes de cette crise et annonce son
départ. Tout d’abord, il insiste sur le fait que ce sont les anciens
qui ont remis sur pied la Fédération en 1953 : « De
ce fait résulte une psychose qui s’exprime chez les anciens, par
une méfiance envers les jeunes et par un certain état d’esprit
inavoué de « propriétarisme » (cette organisation
qu’ils ont remontée seuls, ce journal qu’ils ont recrée au
prix de gros sacrifices, sont devenus « leur » organisation
et « leur » journal), état d’esprit qui engendre inévitablement
une certaine forme de « conservatisme » opposée à
tout renouvellement, à toute ouverture, à toute nouveauté.
» Il n’en oublie pas pour autant de souligner ce confusionnisme
qui semble caractériser les jeunes anarchistes : « Et voilà
la deuxième cause : le manque de formation idéologique des
jeunes. » Enfin, tout en se préparant à une éventuelle
formation de l’organisation qu’il appelle de ses vœux depuis dix ans, il
condamne les structures actuelles de la FA : « La plus profonde,
l’absence d’une organisation réelle et d’une définition idéologique
du mouvement. Il faut sortir de cette équivoque. Il faut dire clairement
si la FA est une amicale d’individualité ou de tendances, ou une
organisation. »
Maurice Fayolle, qui appelle les anarchistes à un « choix
irréversible et précis », ne prend pas position : «
Je me refuse de rallier un courant de pensée qui, sous prétexte
de moderniser l’idéologie anarchiste, a et aura pour conséquence
de le dénaturer irrémédiablement. Et je me refuse
, sous prétexte de lutter contre une infiltration marxiste, de défendre
une pseudo-organisation, dont l’inconsistance structurelle et idéologique
est la principale cause de la confusion actuelle. »
Le congrès de 1967 marque un tournant important dans l’histoire
de la FA et du mouvement anarchiste. En effet, la Fédération
anarchiste cesse d’être la plaque tournante du mouvement en France.
En outre, elle se prive de nombre de militants étudiants à
une époque où le malaise des jeunes est réellement
perceptible. Il se trouve que ce seront ceux-là qui assureront sa
place au drapeau noir pendant les manifestations de mai 1968. A-t-elle
manqué, comme l’explique Fayolle, de cette nécessaire ouverture
d’esprit ? Si elle est toujours rester fidèle à sa condamnation
du marxisme, l’esprit de sauvegarde de l’organisation a certainement pris
le pas sur les nouvelles études qui prenaient forme à la
même époque et les « nouveaux » thèmes
d’autogestion, de conseils ou de spontanéité.
Les scissionnistes s’en vont grossir les rangs des autres groupes anarchistes
comme Noir et Rouge. D’autres rejoignent des groupes comme Informations
et Correspondances Ouvrières. Est-ce le signe d’une déviation,
d’une rejet de l’anarchisme ou d’une confusion théorique chez ces
jeunes militants ? C’est ce qu’on va voir en étudiant les fondements
de cette ouverture de l’anarchisme aux études nouvelles des années
soixante.
Chapitre II Fondements du renouveau de la pensée anarchiste
Si la Fédération anarchiste n’a pas réussi cette
refonte idéologique qui lui aurait permis de garder nombre de militants,
nous avons vu que les théories anarchistes trouvaient une nouvelle
audience dans les années soixante, notamment dans les milieux étudiants.
Plus généralement, cette décennie voit l’émergence
d’une nouvelle génération, qui se différencie des
précédentes par son caractère contestataire. En effet,
que ce soit aux Etats-Unis avec les occupations de l’université
de Berkeley (1964-165) ou en Angleterre avec les événements
de la London School of Economics (1966-1967), des manifestations se précisent
et de nouvelles théories révolutionnaires apparaissent et
se confirment.
L’anarchisme, philosophie de liberté et de libération
de l’homme, exerce une attraction particulière chez ces jeunes qui
découvrent avec stupéfaction les effets pervers de la stalinisation
en URSS. Tous ces aspects ont pour conséquence de former une nouvelle
forme de classe révolutionnaire : le milieu étudiant. D’un
autre côté, l’attrait de certaines théories non libertaires,
mais qui se veulent en rapport avec une critique actuelle et moderne de
la société, amènent certains anarchistes à
se réclamer de ces mouvements. Lorsque les frères Cohn-Bendit,
figures emblématiques du réveil de l’anarchisme en mai, essaieront
de théoriser leur action des mois de mai-juin, ils ne peuvent s’empêcher
de renvoyer les lecteurs aux sources des mouvements qui les ont inspirés
: « …le plus utile serait donc tout simplement d’éditer une
anthologie des meilleurs textes parus dans Socialisme ou Barbarie, l’Internationale
Situationniste, Informations Correspondances Ouvrières, Noir et
Rouge, Recherche Libertaire, et à un moindre degré dans les
revues trotskistes. Ceci n’intéresse évidemment pas une maison
d’édition qui veut un livre signé Cohn-Bendit. »
Les échecs du marxisme en Russie n’empêchent pas pour autant
certains anarchistes d’étudier les raisons d’un tel fait, ce qui
les amènera à une confrontation des deux théories.
Dans le même temps, les jeunes anarchistes se démarquent de
plus en plus de l’organisation nationale et se rapprochent sur certains
points de l’anarchisme de Noir et Rouge, de l’UGAC, c’est à dire
des tendances anarchiste-communiste.
Les nouvelles données de lutte et de théorie
A l’aube des années soixante, nous avons vu que la Fédération anarchiste comptait l’adhésion de nouveaux groupes de jeunes. Cette formation de groupes ne lui est pas caractéristique et c’est tout le mouvement qui en profite. En outre, les anciens de la FA ont remis souvent sur le dos de ces jeunes anarchistes une volonté d’amener des éléments de la théorie marxiste au sein de l’anarchisme. L’affirmation du caractère révolutionnaire des étudiants et l’influence des « nouvelles » théories caractérisent un profond changement dans l’imaginaire et les conceptions des jeunes révolutionnaires.
Les étudiants comme force révolutionnaire
La nouvelle génération qui prend d’assaut les organisations anarchistes va s’efforcer de changer certaines habitudes mentales et intellectuelles qui les caractérisent. L’apport de cette génération est essentiellement estudiantin et, il faut souligner la place nouvelle des étudiants dans la société des années soixante. En effet, le nombre des étudiants se développent énormément de 1950 (140 000) à 1964 (455 000). Or, selon T. Roszak, « de même que les sataniques filatures de l’industrialisme naissant avaient concentré la main d’œuvre et favorisait la naissance de la conscience de classe du prolétariat, de même les campus universitaires, où peuvent se rassembler jusqu’à trente mille étudiants, ont servi à cristalliser la conscience des groupes des jeunes, créant en outre un rapprochement entre des adolescents de dix-sept ans ou dix-huit ans et des diplômés de plus de vingt ans. »
Dans une autre perspective, des rapports entre les aspirations de ces
jeunes et le mouvement officiel d’une part, et des relations de cette génération
anarchiste avec les autres théories d’autre part, vont se déterminer
les possibilités d’actions et d’unité du mouvement.
Dans un premier temps, il apparaît nécessaire à
aux étudiants de se déterminer comme une classe à
part entière, qui, par son rôle spécifique dans la
société d’aliénation, doit se radicaliser.
En mars 1963, les jeunes des groupes de Makhno, Jules Vallès
et Louise Michel signent une véritable profession de foi révolutionnaire
:
« La lutte de la jeunesse se situe en marge des luttes qui aboutissent
à l’écroulement ou à la naissance des civilisations
et même lorsque ces luttes semblent communes à toute classe,
la jeunesse livre sourdement le combat libérateur qui fera éclater
son carcan.
On dit qu’elle était l’avant-garde et c’est vrai car à
son impatience qui est commune à celle de son époque, s’ajoute
l’impatience de voir à travers les solutions générales
s’inscrire la solution qui lui est particulière et qui la mettra
en condition d’échapper au « dressage » que le patriarcat
lui impose sous tous les régimes qui se sont succédés
jusqu’à nos jours.
Nous sommes épris de liberté, nous sommes révolutionnaires,
car c’est seulement dans notre révolution libertaire que se réalisera
notre idéal de justice et de liberté. Jeune, toi que ces
mots ne peuvent laisser indifférent, notre maison deviendra la tienne.
Nous détestons l’armée, la patrie, les moyens d’oppression,
d’abrutissement intensif, nous réclamons l’égalité
entre tous le hommes, nous sommes des militants libertaires.
Jeune qui pense qu’il faut tout tenter pour briser les chaînes
et le cercle infernal de cette société de la bêtise
et de la mesquinerie, ta place est à nos côtés, au
sein de la FA, vieille maison qu’il nous appartient de repeindre.
»
Cette déclaration semble être en léger décalage
avec la conception de la FA envers le monde étudiant, qui doit s’inscrire
dans le processus d’une révolution totale et qui n’est en aucun
cas LA force révolutionnaire : « Nous, anarchistes, considérons
le milieu étudiant comme un secteur déterminé par
l’ensemble des structures sociales où il se trouve inclus et influencé
par le rapport de force qui caractérise le rapport des classes à
ce moment. Nous entendons, par conséquent, mener une action révolutionnaire
tout court, persuadés que seule une transformation des fondements
même de la société peut apporter une solution au fond
des problèmes dit « universitaires ». »
Dans cet ordre d’idées, le premier groupe à se démarquer
de la Fédération anarchiste a pour organe Action libertaire,
« organe de la section française de la fédération
internationale des jeunesses libertaires », dont le numéro
un date de novembre 1963. D’essence essentiellement étudiante, ce
groupe va essayer de démontrer à travers ses réflexions
l’apport révolutionnaire essentiel des étudiants :
« Avant il n’y avait que des étudiants qui se joignaient
aux forces révolutionnaires, maintenant se dessine une évolution
selon laquelle se fera le monde étudiant, en tant que fraction structurée
de la population, qui jouera un rôle croissant dans l’action économique.
Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas l’étudiant en tant
qu’individu qui bientôt ne sera plus étudiant, mais la réserve
de potentiel énergique sans cesse renouvelée et toujours
présente que constitue le monde étudiant à un moment
donné. »
La contestation qui s’affirmera en 1968 peut déjà se
faire sentir dans ces propos de contestation globale envers l’université
et c’est pour cela que les étudiants, qui ne représentent
pas une classe sociale à part entière mais un milieu somme
toute homogène dans les années soixante, doivent être
considérés et intégrés dans le monde révolutionnaire
:
« Certains récusent la potentialité révolutionnaire
du monde étudiant au nom du vieux schéma classique qui fait
reposer le fait révolutionnaire sur une dialectique de classes structurées
par des critères économiques. Pour cela, les étudiants
ne faisant pas directement partie de la classe des « exploités
»,leur rôle est nul dans l’émancipation sociale. »
C’est pourquoi la vieille division de la société en classes
économiques ne peut plus être valable, et qu’il faut
voir dans la société un rapport de force général
entre dirigeants et dirigés, ce qui ramène à un rapport
de force global :
« Mais l’évolution des structures sociales dément
ce schéma et lui substitue celui d’une nouvelle dichotomie qui opposait
la classe des dirigeants à celle des exécutants, lutte qui
ne se traduirait plus par l’opposition « patron-ouvriers »
mais par celle de ceux qui « ont pris conscience »du vol de
l’humain que constitue notre société et par celle de ceux
qui directement ou inconsciemment tendent à la perpétuer.
Et cela à quelque catégories sociales qu’appartiennent les
individus. Ce n’est donc plus une conscience de classe économiquement
exploitée qui sera le ferment révolutionnaire d’aujourd’hui
mais une prise de conscience « totale » de l’absurdité
de la vie actuelle. Parce que cette prise de conscience se dessine aussi
dans le mouvement étudiant, parce que celui-ci possède une
dynamique exceptionnelle caractéristique de tous les conglomérats
de jeunes, nous pensons que dans l’ensemble des forces révolutionnaires,
les étudiants ont leur place de plein droit. »
Affirmant la nécessité du passage révolutionnaire,
les militants d’Action Libertaire qui réclament leur place au sein
du mouvement révolutionnaire, n’en oublient pas pour autant leurs
préférences et leurs condamnations de certaines attitudes
jugées dépassées : « La non-violence absolue
n’est qu’une solution individuelle, appliquée à la société
elle perd tous sens. Qu’un anarchiste se réclame de la non-violence,
c’est son droit, qu’il expose l’idée que la non-violence est la
voie la plus efficace, sinon la plus rapide pour parvenir à la société
libertaire, c’est l’Utopie ! »
Ainsi, la violence révolutionnaire apparaît comme une
nécessité qui condamne toute attitude pacifiste et non-violente
: « Le rêve d’une Espagne socialiste passe par la destruction
du régime, peut-être sanglante, mais qui débouchera
sur la révolution économique et culturelle non-violente,
et dans laquelle les « flics et militaires anarchistes » ne
sont qu’hypothèses gratuites, qui d’habitude ne germent que dans
l’esprit borné d’un chrétien. Retrouver cette image d’Epinal
sous la plume d’un anarchiste est pour le moins curieux. »
Le courant dont Louis Lecoin est l’emblématique figure est clairement
dénoncé comme antirévolutionnaire, donc comme contraire
aux idéaux anarchistes: « La panique que provoquait jadis
l’homme au couteau entre les dents parmi les bourgeois, gagne maintenant
certains anarchistes ; ce qui les amène à nier implicitement
l’anarchisme en refusant la révolution, donc à accepter comme
moindre mal le système capitaliste. »
Par contre, les étudiants se retrouvent dans une même
condamnation du marxisme, jugé par l’histoire et donc dans une même
reconnaissance de la vitalité des théories anarchistes :
« Actuellement, l’anarchisme re-émerge vigoureusement
au niveau de la vie sociale et nous avons de sérieuses raisons de
penser que cette foi-ci il parviendra à suivre une courbe sans cesse
ascendante qui balaiera le vieux monde. Tout un courant de la pensée
moderne redécouvre l’anarchisme en dehors même de l’action
des militants anarchistes. Les recherches en sociologie, en psychologie
aboutissent à un faisceau de relations qui concourent à valider
les propositions libertaires indépendamment de tout à priori
politique. Il en est de même en pédagogie et généralement
dans toutes les sciences qui s’intéressent à l’être
humain. Les systèmes, les méthodes de ces recherches ne sont
certes pas qualifiées nommément de libertaires, mais qu’importe
du moment qu’ils en retiennent toutes les caractéristiques. C’est
à nous en diffusant au maximum les idées libertaires qu’il
incombe de montrer les relations existantes. »
La méthode marxiste pour s’être prostituée au jeu
des parlementaires a perdu de sa rigueur d’origine, pour le bonheur des
anarchistes qui n’ont jamais dévié de leur idéal.
En outre, l’erreur des théories marxistes est d’avoir donné
trop d’importance aux phénomènes économiques
: « Le caractère partiel et simplificateur du marxisme a desservi
le mouvement anarchiste qui, lui, engloutissait toutes ses forces dans
la préparation d’une révolution totale, à la fois
politique, économique et individuelle en prétendant que tous
les aspects étaient liés. En effet, si le marxisme appliqué
a rationalisé relativement la production, il n’a pas touché
au fond des structures sociales, s’avérant incapable de promouvoir
un nouveau « style de vie ». La faillite du marxisme ouvre
la voie à la tentation anarchiste. » L’anarchisme renaît
d’avoir toujours placé l’homme au centre de ses réflexions.
L’arrivée de cette nouvelle génération et
de ces nouveaux points de vues, auxquels il faudra rajouter les autres
formations comme le CLJA ou les Jeunesses anarchistes-communistes, montrent
une réelle prise de conscience du rôle révolutionnaire
des étudiants.
Néanmoins, s’il apparaît original et spontané,
ce mouvement étudiant semble dans sa grande diversité largement
divisé et on ne peut voir de réelle unité idéologique.
Cette génération se veut en rupture avec certains courants
de la doctrine anarchiste comme les pacifistes et les non-violents. Elle
amène de nouveaux éléments dans la théorie
libertaire, notamment dans la psychanalyse avec les (re)découvertes
des réflexions de Wilhem Reich. En outre, son caractère spontané
apparaît comme un élément intéressant pour un
mouvement qui a du mal à agir et à définir ses méthodes
d’action. Dans le cas précis de l’orientation idéologique,
c’est la tendance sociale révolutionnaire qui semble être
privilégiée. Enfin, on peut aussi déceler dans leur
opposition « dirigeants-dirigés » une influence de la
revue Socialisme et Barbarie. Est-ce la source d’une déviation ?
Il semble en tout cas assez clair que les anarchistes des années
soixante puisent certaines de leurs réflexions dans des revues et
des mouvements qui ne se réclament pas forcément de l’idéal
libertaire. Ces réflexions peuvent apparaître sous une double
forme : d’une part l’influence de revues révolutionnaires et d’autre
part un essai de synthèse entre marxisme et anarchisme.
Déviation ou ouverture ?
A la lecture des revues de groupes anarchistes des années soixante, il est clair que la floraison des nouveaux thèmes envisagés enrichit la théorie libertaire. Ainsi, à travers les réflexions de Noir et Rouge, d’Action Libertaire ou des autres groupements de jeunes anarchistes, de nouveaux thèmes jusque là mis sous silence apparaissent. Noir et Rouge, dans une certaine mesure, est sur le plan idéologique l’héritier des thèses de Georges Fontenis, avant que la Fédération communiste libertaire ne prenne ses formes léninistes. En outre, la condamnation totale du marxisme par les militants de la FA ne trouve pas forcément l’écho souhaité chez les autres groupes, en témoignent les réflexions de Recherches Libertaires ou de l’UGAC. La dérive stalinienne a amené nombre de penseurs à revoir le marxisme et à redécouvrir les aspects libertaires de son œuvre. Il faut dire que l’œuvre théorique de Karl Marx n’est pas uniforme, et avant de se tourner vers une théorie socialiste autoritaire, nombre de ses réflexions avait un trait libertaire. Cette « relecture » des œuvres marxistes trouvera en Daniel Guérin l’allié idéal de cette alliance entre marxisme et anarchisme. D’un autre côté, la floraison de « nouveaux » courants révolutionnaires, principalement Socialisme ou Barbarie et l’Internationale Situationniste, ouvre de nouvelles perspectives théoriques et vont exercer selon les circonstances de nouvelles bases idéologiques pour les anarchistes. C’est pourquoi une présentation de ces deux mouvements dans leurs aspects libertaires et révolutionnaires s’impose.
Ils sont un petit nombre, au sein de la Section française
de la IVème Internationale (trotskiste), à se regrouper en
1946 sur la base d’une critique du trotskisme orthodoxe. Parmi ceux-ci,
notamment, deux jeunes militants, Cornélius Castoriadis et Claude
Lefort.
A l’automne 1948, sortis de l’organisation, ils continuent à
se réunir régulièrement et conçoivent le projet
d’une revue, dont le premier numéro paraît en mars 1949. Socialisme
ou Barbarie, « organe de critique et d’orientation révolutionnaire
», ne se veut pas une publication de confrontations d’opinions entre
penseurs, économistes ou philosophes, mais au contraire un instrument
destiné à fournir des outils de travail à «
l’avant-garde des ouvriers manuels et intellectuels ». Se considérant
comme les seuls à poursuivre l’analyse marxiste de la société
moderne et à continuer de poser sur une base scientifique le problème
du développement historique du mouvement ouvrier, les têtes
pensantes de Socialisme ou Barbarie vont nourrir les quelques 100 à
200 pages bimestrielles puis trimestrielles de la revue de réflexion
théorique sur la nature de la bureaucratie , du stalinisme et du
parti révolutionnaire ainsi que sur l’évolution du capitalisme,
et pratique sur les principaux événements politiques qui
jalonnent le cours des années. Après avoir prévu
une troisième guerre mondiale qui n’aura pas lieu puis, à
partir de 1953, une radicalisation du mouvement social qui avortera en
France, s’il se développera dans les pays de l’Est, Socialisme ou
Barbarie disparaît après la publication de son quarantième
numéro en juin 1965 sans explication. Une lettre parviendra aux
abonnés deux ans plus tard : les conditions sociales ont changé,
les conflits politiques sont étouffés depuis l’arrivée
au pouvoir de de Gaulle, ce qui rend illusoire tout espoir de construire
enfin le parti révolutionnaire et de voir les masses prendre en
charge la gestion de la société. Le groupe et la revue n’ont
donc, pour l’heure, plus d’objet et « rien ne permet d’escompter
une modification rapide de la situation ». Un an plus tard, c’était
pourtant Mai 1968.
Les deux têtes pensantes de la revue sont C. Castoriadis et C.
Lefort. Leur collaboration dure jusque 1958, date à laquelle une
divergence les oppose sur la mise en cause des formes d’organisation en
vigueur tant dans les partis de gauche que dans les groupes contestataires.
Claude Lefort rompt avec le groupe en 1958 contestant sa volonté
de reconstruire un parti révolutionnaire. Il crée en 1958
Informations et liaisons ouvrières, devenu en 1960 Informations
et correspondances ouvrières..
L’influence de Socialisme ou Barbarie se ressent tout d’abord dans
l’expérience FCL, parce qu’elle a constitué « une mine
de réflexion et d’analyses parmi les plus riches qui aient existé,
restera, hélas, ignorée du plus grand nombre de militants
de la FA » . Fontenis déplore ce manque d’ouverture des anarchistes
face à cette revue : « En ce qui concerne le groupe le
plus ouvert, le plus riche d’analyses nouvelles, le groupe Socialisme ou
barbarie je suis presque le seul à m’y intéresser, si j’excepte
le groupe Kronstadt –justice doit lui être rendue sur ce point- qui
organisera des discussions avec S. ou B. » Il semble que cette
ouverture se soit faite dans les années soixante à travers
des conférences de la revue avec Noir et Rouge, l’UGAC et d’autres
formations diverses.
Dans quelle mesure peut-on voir une influence de Socialisme ou barbarie
? Il apparaît que la revue, tout comme Informations correspondances
ouvrières, ait amener les anarchistes à redécouvrir
des thèmes sur l’autogestion, et surtout, à travers sa critique
radicale de la bureaucratie et du pouvoir, à appréhender
d’une nouvelle manière les penseurs conseillistes du début
du siècle (Landauer, Pannekoek) et les expériences allemandes
de l’après première guerre mondiale.
Parti d’une révolte esthétique contre la création artistique contemporaine, l’Internationale situationniste en vient à élargir dans les années soixante ses perspectives à une critique de la vie quotidienne dans sa totalité. Pour l’IS, la société moderne a réduit la vie à une quête effrénée de la consommation pour la consommation. Guy Debord en est le personnage le plus illustre. Il fonde l’IS en 1957, dont la revue homonyme, qu’il dirige, rassemble dans ses premiers diagnostics des incisives descriptions du désastre occidental ainsi que des dérives idéologiques et bureaucratiques du bloc communiste. A l’esprit d’une production universitaire jugée désormais volontiers étriquée ou contradictoire, il a opposé la continuité d’une démarche hégélienne totalisante, soucieuse du slogan, au risque de la simplification : il est celui qui nie. L’influence situationniste se situe pour les anarchistes dans cette contestation globalisante de la société. Elle permet une approche nouvelle face à la société de consommation. Le stade ultime du capitalisme semble être atteint dans les années soixante, lorsque la rationalité de l’échange marchand s’étend jusqu’à réguler les rapports humains. Dès lors, toute vie, banalisée à l’extrême, n’est plus qu’une survie oublieuse du qualitatif : « Le Welfare State nous impose aujourd’hui, sous la forme de techniques de confort, les éléments d’une survie au maintien de laquelle le plus grand nombre des hommes n’a cessé et ne cesse de consacrer toute son énergie, s’interdisant du même coup de vivre. » L’IS préconise aussi une critique des avant-gardes révolutionnaires. En mars 1967, elle publie ses vues : « Une des conditions pour que la nouvelle théorie et la nouvelle pratique révolutionnaire aillent de l’avant est alors une critique radicale de l’avant-garde » . Ainsi, le rejet des avant-gardes est essentiel pour une véritable stratégie révolutionnaire. La déliquescence bureaucratique des avant-gardes en apporte la preuve : « L’avant-garde politique (Lénine et les Bolcheviks) et l’avant-garde artistique (Breton et les Surréalistes) ont fini, lamentablement, par se rejoindre dans la colossale faillite stalinienne. » L’influence situationniste est plus perceptible chez les jeunes qui se laissent séduire par les provocations et diatribes de la revue.
Daniel Guérin va représenter à travers ses ouvrages
Jeunesse du socialisme libertaire (1959) et Pour un marxisme libertaire
(1969) cette volonté d’alliance entre les deux théories marxistes
et libertaires. Cette entreprise est symptomatique de l’évolution
de l’époque et de l’évolution d’une partie de l’ultragauche
marxiste qui se met à repenser les théories du maître.
Guérin redécouvre avec enthousiasme les conceptions humanistes
et morales de l’œuvre de Marx avant 1848 et relève nombre de citations
de Marx qui en font un théoricien libertaire : « Marx a posé
le principe « qu’abolition de la propriété privée
et communisme ne sont nullement identiques », que l’étatisation
de la propriété n’est que la « généralisation
» de la propriété privée, production d’aliénation,
que, par conséquent, un communisme qui se contenterait d’un tel
état de choses, qui maintiendrait le salariat ne mettrait pas fin
à l’aliénation de l’homme ! » A travers son premier
ouvrage, Guérin tente la première esquisse de construction
d’une théorie marxiste libertaire, qu’il théorise complètement
en 1969 : « En prenant un bain d’anarchisme, le marxisme d’aujourd’hui
peut sortir nettoyé des ses pustules et régénéré.
»
Pour lui, les deux théories sont indissociables et ce sont seulement
les aléas de l’histoire qui les ont séparés : «
L’anarchisme est inséparable du marxisme. Les opposer, c’est poser
un faux problème. Leur querelle est une querelle de famille. Je
vois en eux des frères jumeaux entraînés dans une dispute
aberrante qui en fait des frères ennemis. » Si les moyens
sont différents, les objectifs sont les mêmes, d’où
une réconciliation inévitable : « Ils ne sont en désaccord
que sur quelques moyens d’y parvenir. Pas même sur tout. Il y a des
zones de pensées libertaires dans l’œuvre de Marx comme celles de
Lénine et Bakounine, traducteur, en russe, du capital, doivent beaucoup
à Marx. » L’union s’en trouve possible, qui allie à
la rigueur de l’analyse marxiste, non dogmatique et fataliste, le refus
catégorique de l’autorité : « Avant d’entrer en action,
le marxiste libertaire apprécie la nature exacte des conditions
objectives, il essaie de juger d’un coup d’œil juste les rapports de forces
propres à chaque circonstance. Ici la méthode élaborée
par Marx et qui n’a point vieilli, le matérialisme historique et
dialectique, demeure pour lui la plus sûre des boussoles, une mine
inépuisable de modèles et de repères. »
Dans l’immédiat, c’est une pensée qui se rapproche du
courant social révolutionnaire. Les militants anarchistes n’y voient
qu’un matérialisme historique accompagné d’une série
de déterminations négatrices de liberté. On ne peut
s’étonner des rapports amicaux qu’ont entretenus Daniel Guérin
et Georges Fontenis et leur similitude dans les arguments et les sources,
celles du mouvement international ouvrier antiautoritaire.
La critique qu’en fait Maurice Joyeux est sans appel ; il y voit la
théorisation après la pratique : « Il nous permet de
mieux comprendre les événements douloureux qui secouèrent
notre mouvement voici une dizaine d’années. » Pour lui,
cette alliance contre nature est vouée à l’échec:
« çà et là, il corrige ce qui peut paraître
excessif dans la pensée du maître. Si un texte le gêne,
il se hâte d’y faire une adjonction de sérum libertaire et
à la fin de chacun de ces chapitres, il nous livre sa société
libertaire en pâté suivant la fameuse proportion du cheval
et de l’alouette. » L’économisme marxiste est catégoriquement
dénoncé et le fossé entre les deux théories
affirmé : « La théorie marxiste abstraite de l’évolution
matérialiste de l’histoire nous paraît odieuse, étrangère
à la vie même et démentie par les faits. »
S’il est indéniable qu’une théorie « anarcho-marxiste
» prend place dans les théories révolutionnaires de
l’époque, elle n’a pas une résonance importante ; les anarchistes
tentant une synthèse ne prennent que des éléments
de détail de la théorie communiste. Néanmoins, l’influence
de l’IS et de Socialisme ou Barbarie apportent indéniablement un
souffle nouveau à la théorie libertaire.
B) Les groupes « en marge »
Noir et Rouge
Les Groupes anarchistes d’action révolutionnaire disparaissent en 1961 en tant qu’organisation nationale et ne demeurent plus que comme groupe et revue Noir et Rouge. Expliquant leur refus d’adhérer à la Fédération anarchiste par souci d’indépendance au nom de l’efficacité, ils avouent aussi leur crainte de cette organisation synthésiste qu’est la FA : « Le souci de l’efficacité, les poussées extérieures vers une union agissent aussi sur nous. Mais nous les envisageons sur le plan d’une coordination plus étroite. Car nous sommes las des unions sans fondements, des déclarations « le travail théorique est fini, maintenant c’est le temps de l’action » (comme si on pouvait séparer l’action, la pensée et l’éthique). » Le groupe a alors publié à ce moment 19 numéros et va poursuivre ses réflexions par études publiées mais aussi par des brochures ronéotées ou imprimées. Après avoir réaffirmé leur souci de réactualisation de la pensée anarchiste, Noir et Rouge ne laisse pas pour autant tomber ses relations extérieures au mouvement, qui doivent contribuer à cette tâche : « Noir et Rouge en tant que cahiers d’études anarchistes-communistes, possède une certaine audience auprès de milieux assez divers, mais sympathisants à nos idées. Nous espérons augmenter ces liens, pour nous enrichir nous-mêmes, et pour permettre en même temps de briser cet espèce d’isolement de silence autour de tout ce qui concerne l’anarchisme. »
Les thèmes envisagés et l’évolution de la
revue jusque 1967, où de nouveaux événements vont
changer la face de Noir et Rouge, vont déterminer l’axe d’étude.
Cette étude portera dans un premier temps jusqu’au numéro
37, avant le ralliement d’anciens militants FA à Noir et Rouge,
qui deviendra par extension le « Groupe non groupe ».
En 1964, à l’heure où la tendance UGAC quitte la Fédération
anarchiste, Noir et Rouge recadre son travail qui « se situe sur
le plan de la recherche, des études, de la documentation sur l’Anarchisme.
» Par conséquent, la revue « n’a aucune ambition
de représentativité ni de regroupement organisationnel ;
aucune animosité ni rivalité vis à vis des autres
groupements ou publications anarchistes ou anarchisantes. »
Pourtant, Noir et Rouge doit continuer son œuvre d’éclaircissement
théorique et de prise de conscience « au moment où
les principes essentiels de l’anarchisme sont constamment et quotidiennement
redécouverts ou recherchés, la présence libertaire,
en tant que pensée, connaissance, esprit, exemple, organisation,
est bien loin d’être satisfaisante. » Ce décalage
apparent devient alors une raison essentielle de la clarification et de
l’actualisation des théories libertaires. Pour les entreprendre,
Noir et Rouge ne voit pas dans la FA le regroupement efficace capable d’impulser
cet effort de réflexion : « Ainsi s’explique ce paradoxe apparent
: nous qui sommes convaincus de la nécessité d’une organisation,
d’une coordination, d’une planification des efforts, nous ne faisons partie
d’aucune organisation officielle. Il faut dire aussi que l’organisation
anarchiste telle qu’elle est pratiquée actuellement dans certains
milieux anarchistes ne nous satisfait pas entièrement. »
Se proclamant du courant anarchiste communiste, la revue se réclame
des Bakounine, Malatesta, Kropotkine, Faure et Jean Grave, tout en insistant
sur les principes anarchistes communistes qui représentent l’aspect
constructif de la théorie : « Ils nous semblent mieux résumer,
même aujourd’hui, un certain aspect de l’Anarchisme qui est pour
nous toujours valable : un anarchisme qui se définit non seulement
comme une conception humaniste, individualiste, philosophique et éthique,
mais aussi organisationnelle, sociale, économique, collectiviste
et prolétarienne. »
Se rapprochant des conceptions de Maurice Fayolle sur la nécessaire
différenciation entre l’attitude et la morale anarchiste et leur
nécessaire union à travers un courant révolutionnaire,
Noir et Rouge réaffirme la primauté de la lutte des classes
« même si la division des classes est moins nette, le phénomène
essentiel d’opposition entre dirigeants-exploiteurs et dirigés-exploités
est toujours valable, car les moyens de production et d’échange
sont toujours aux mains des capitalistes d’Etat. » La revue
en profite pour remettre en cause la traditionnelle classification des
courants anarchistes ( anarchiste-communiste, syndicaliste, individualiste)
et en établit une nouvelle, divisée en deux entre les conformistes
et les non-conformistes, c’est à dire entre « ceux qui (soit
par découragement, soit par esprit bureaucratique, soit par l’âge)
considèrent les insuffisances et les faiblesses actuelles de l’Anarchisme
comme d’origine purement tactique, et pensent qu’il suffirait d’appuyer
sur l’action et le dynamisme pour que le mouvement reprenne sa vigueur
» et ceux « qui cherchent une analyse plus profonde dans
l’insuffisance théorique, c’est à dire que les principes
énoncés il y a plusieurs décades doivent être
adaptés à notre époque. » Se classant dans la
deuxième catégorie, la revue précise que cette attitude
ne consiste pas dans un révisionnisme mais plutôt dans une
actualisation : « Il ne s’agit pas d’une « révision
déchirante », car les principes restent pour l’essentiel,
valables, mais uniquement de leur adaptation à notre temps. »
C’est dans cette optique que doivent se dessiner les travaux de Noir
et Rouge, dans un but de clarification mais aussi de redécouverte
: « Il est évidemment encourageant de voir la redécouverte
de la spontanéité des masses, le refus d’une obéissance
aveugle, l’approche de la base, une recherche d’autogestion, la dénonciation
de la politisation et de l’étatisation des syndicats, des dangers
du dirigisme et de la bureaucratisation, la découverte d’une nouvelle
classe en Russie et du phénomène d’exploitation. »
Noir et Rouge va tout au long de cette période étudier
nombre de thèmes qui vont lui donner une place particulière
dans le paysage anarchiste français des années soixante.
Si les problématiques se construisent autour de questions idéologiques
et tactiques, la revue n’oublie pas de se positionner par rapport aux autres
courants anarchistes et notamment face à l’individualisme, car «
toute tentative de réorganisation du mouvement libertaire implique
au préalable une clarification doctrinale, car seule une base théorique
nettement définie peut permettre d’orienter et de coordonner une
action collective de longue durée. » C’est donc pour
éviter toute confusion que la revue aborde l’étude de ce
courant : « Nous essayons, dans Noir et Rouge, de présenter
nos positions, surtout sur les problèmes qui nous semblent porteurs
d’une certaine confusion. Ce souci de présenter une image cohérente
de l’anarchisme-communiste d’aujourd’hui ne va pas, c’est évident,
sans discussion, sans heurts, d’une part vis à vis des autres conceptions
sociales et révolutionnaires, et d’autre part vis à vis de
certaines conceptions libertaires avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord.
»
L’individualisme anarchiste est reconnu comme l’attitude la plus courante
du mouvement mais le groupe dénonce cette floraison : « On
peut citer pas mal de faits : pourquoi nos congrès nationaux et
internationaux sont-ils le plus souvent sans lendemain, ou, s’il y a quelque
chose qui fonctionne, est-ce grâce à quelques individus dévoués
? Pourquoi nous ne sommes pas en mesure de faire une édition collective,
même internationale, tandis qu’il existe de nombreuses éditions
individualistes ? Pourquoi les mouvements anarchistes sont-ils périodiquement
déchirés par des conflits qui, au fond, ne sont que des conflits
individuels ? »
Si la tendance en elle-même n’est pas remise en cause, c’est
plutôt l’esprit qui en découle qui est considéré
comme néfaste et responsable en partie d’une confusion chez les
militants et de la sclérose actuelle du mouvement :
« Je pense que l’attitude individualiste (même en
dehors de la doctrine anarchiste) a pénétré dans la
conception libertaire, en a chassé l’attitude collectiviste qui
était celle de ses premiers militants (Proudhon, Bakounine, de la
première Internationale aux syndicats révolutionnaires),
et a dominé cette conception.
Il est temps qu’on essaie de circonscrire cette attitude individualiste,
de la préciser si l’on veut que le mouvement se redresse, qu’il
prenne son caractère social, dynamique, révolutionnaire.
»
Les critiques de Noir et Rouge ne s’arrêtent pas sur la théorie
individualiste. L’appartenance de certains militants FA à la Franc-maçonnerie
va lui permettre de lancer un débat autour de l’organisation «
secrète ». La position du groupe va être critique envers
les Francs-maçons, qui ont pour la revue cesser de jouer un rôle
révolutionnaire :
« Nous considérons comme incompatible l’appartenance et
l’activité anarchiste et franc-maçonne. La Franc-maçonnerie
a été, du moins au début, l’organisation spécifique
de la Révolution de 1789, en tant qu’avant-garde de la bourgeoisie
» mais « nous avons des doutes sur le caractère
progressiste actuel de la Franc-maçonnerie, précisément
parce qu’elle n’a pas pu, par le fait de sa propre essence, s’adapter aux
réalités nouvelles telles que la classe ouvrière,
le socialisme, l’anticapitalisme…Ou plutôt, elle s’adapte très
bien. »
Ainsi, l’appartenance de grandes figures libertaires comme Bakounine
ou Malatesta à la Franc-maçonnerie sont considérées
soit comme la conséquence et le résultat d’objectifs précis
de l’époque, soit comme une erreur. A une période où
les contestations de Noir et Rouge se font de plus en plus exclusive, l’existence
d’une organisation secrète au service de la bourgeoisie leur apparaît
bien plus dangereuse qu’utile. Par cette prise de position, le groupe relance
un débat qui trouve un échos au sein de la Fédération
anarchiste, qui collabore de temps à autre avec certaines loges
maçonniques et qui comptent des militants appartenant à la
Franc-maçonnerie.
En parallèle à ces critiques d’ordre idéologique
et d’attitude, Noir et Rouge va développer l’étude de thèmes
importants, dont les origines ne se trouvent pas exclusivement dans les
théories anarchistes de base, et qui vont dans un sens caractériser
la revue et sa pensée. Nous parlons ici des problèmes de
l’autogestion et des conseils. Le groupe, au cours de l’année 1966,
s’attache à l’étude de l’autogestion en Algérie et
en Yougoslavie pour tenter de tirer ses propres conclusions sur leurs applications
actuelles et sur le sens à donner à celle-ci dans l’avenir.
Pour Noir et Rouge, l’expérience yougoslave, plus que celle en Algérie
qui en est à ses balbutiements, relève d’une grande importance
historique malgré une mise en pratique pas toujours convaincante
: « elle témoigne d’une part de l’échec de la gestion
purement administrative, bureaucratique, étatique et dictatoriale,
et de la recherche d’une autre solution dans laquelle les masses productrices
seront engagées d’une manière plus libre, plus responsable
et plus directe. Même si cette solution n’est pas encore trouvée,
même si elle st imparfaite, elle ouvre des perspectives qui dépasseront
sûrement l’expérience de départ elle-même. »
Sur la notion même d’autogestion et celle de conseil qui s’y
rattache, le but de la revue est de démontrer leur unique possibilité
d’application dans l’anarchisme ou du moins dans une théorie niant
les formes d’autorités :
« Nous voulons, à la base des faits évoqués,
affirmer sue les ouvriers ne peuvent pas contrôler la gestion de
l’économie sans disposer des droits essentiels de la liberté
de parole, de réunion, de l’organisation : QUE L’IDEE MÊME
DES CONSEILS OUVRIERS est INCOMPATIBLE avec l’existence de l’appareil de
l’état, que (…) ce ne fut jamais l’Etat qui « dépérit
» mais, au contraire, c’est lui qui absorba les conseils. »
Dans cette perspective autogestionnaire et conseilliste, l’anarchisme
apparaît clairement comme une solution évitant toute bureaucratisation.
Sans aucun doute peut-on voir ici l’influence d’un Pannekoek dans les orientations
conseillistes qui guident les réflexions de la revue. D’ailleurs,
cette dernière le cite en guise de conclusion de l’étude
:
« Mais vous ne devez pas oublier qu’en employant le terme «
Conseil ouvrier » nous ne proposons pas de solution, mais nous proposons
des problèmes… Et cela veut dire qu’en tant que petit groupe de
discussion nous ne pouvons pas résoudre ces problèmes. Et
même si tous les hommes politiques et chefs d’organisation se réunissaient
et voulaient sauver le monde, ils ne réussiraient pas eux non plus
à résoudre ces problèmes.
Seules pourraient le faire des forces des masses, des classes, à
travers leur lutte pratique, c’est à dire une époque, une
période historique de lutte des classes…
Ce qui importe donc, et ce que nous voulons faire, ce n’est pas d’imaginer
à leur place comment ils doivent agir, mais de leur faire connaître
l’esprit, les principes, la pensée fondamentale du système
des conseils qui se résume en ceci : les producteurs doivent être
eux-mêmes les maîtres des moyens de production. Si leur esprit
s’en pénètre, ils sauront eux-mêmes nécessairement
ce qu’il faudra faire.. »
On trouve dans ce court texte plusieurs thèmes qui peuvent caractériser
la revue : la lutte des classes, le conseillisme, l’autogestion et la spontanéité
créatrice.
L’effort de réactualisation, voire même d’innovation
théorique de l’anarchisme, entrepris par le groupe Noir et Rouge
est indéniablement important et significatif d’un certain état
d’esprit. Pour autant, les relations avec les autres organisations anarchistes
et en particulier la Fédération vont se cristalliser à
partir de décembre 1966 et ce jusque juillet 1967 où elles
atteindront leur paroxysme. Les trois derniers éditoriaux de la
revue nous permettent de comprendre l’état d’esprit régnant
et le sens à donner aux critiques.
Noir et Rouge, au milieu des années soixante, entreprend comme
il l’avait annoncé un rapprochement avec d’autres mouvements révolutionnaires,
mais non désignés comme libertaires. En l’occurrence ce rapprochement
se fait autour d’Informations Correspondances Ouvrières, ensemble
de militants venant d’horizons divers mais unis dans une commune dénonciation
des organisation traditionnelles de la classe ouvrière, à
savoir partis et syndicats, et surtout dans une commune volonté
d’information et de liaison, afin de déterminer les formes de luttes
propres aux travailleurs. Il est clair que ce rapprochement ne peut passer
facilement au sein de la FA, qui adopte alors une position critique face
à celui-ci. Loin d’y voir une quelconque déviation, le groupe
embraye le pas et en profite pour critiquer l’état d’esprit encore
trop répandu par certains militants, dénoncés comme
une minorité de purs : « Je dois dire, toujours en passant,
que le contact avec d’autres camarades ne se réclamant pas forcément
de l’anarchisme, mais qui parfois agissent de façon aussi libertaire
que nous quand ce n’est plus, n’a rien de dangereux pour notre «
pureté » idéologique, au contraire. »
Cette controverse au sein du mouvement permet au groupe anarchiste
communiste de se faire à son tour l’accusateur de l’ambiance générale
des militants, qui sclérose le mouvement et lui empêche toute
avancée constructive : « nous ne pouvons nous empêcher
d’être inquiets envers cette sorte de sclérose intellectuelle
qui saisit tant d’anarchistes dès qu’il s’agit d’étudier,
pour en tirer profit et c’est normal, nos erreurs et déviations
du passé. Pour encore trop de camarades, et pas forcément
les « anciens » qui l’ont faite, la Révolution espagnole
se pare d’un halo sacré qui interdit toute critique. »
En outre, la revue en profite pour émettre ses doutes sur les
récents cours de formation anarchiste de la FA, jugé comme
déviationniste et trop idéologiques : « Je me souviens
avoir autrefois subi des cours de formation militante où de soi-disants
professeurs, choisis par eux-mêmes d’ailleurs, nous injectaient le
Communisme libertaire en 12 séances : après cela, on pouvait
recevoir sa carte de membre du parti, pardon de la Fédération
communiste libertaire. Pourquoi ce qui était critiquable et –justement-
critiqué en 1953 ne le serait-il plus en 1966 ? Et le côté
dogmatique de tels cours ne nous fait-il pas penser, nous y revenons, à
la religion ? » Les anarchistes doivent ainsi se débarrasser
de cet « esprit de secte » et des démons du passé,
et en tirer les conclusions qui s’imposent notamment sur la question espagnole.
C’est le même cas de figure pour le courant syndicaliste, mythe
aux pieds d’argiles car « entre le sacro-saint anarcho-syndicalisme
et sa centrale qui-résoudront-tout et l’illusion consistant à
se laisser doucement embrigader dans les appareils réformistes en
place (…), entre ces deux choix, nous prétendons que les anarchistes
peuvent et doivent trouver une autre voie, et tant mieux s’ils ne s’y retrouvent
pas seuls. » Pour Noir et Rouge, il est donc clair que la Fédération
représente une organisation coupée du réel, sans perspectives
révolutionnaires concrètes. Elle continue sa démonstration
en s’en prenant « à ce qui est le plus immédiatement
accessible : le ghetto dans lequel se trouve le demi-monde révolutionnaire
; les minorités révolutionnaires sont coupées des
gens « ordinaires ». Elles n’arrivent pas à les joindre
en déployant leur activité traditionnelle. Le fait que le
contenu d’une propagande soit anarchiste ne change rien à ça,
c’est la méthode elle-même, et l’existence de « minorités
révolutionnaires » qui sont en cause. » Ainsi
« le problème n’est pas d’amener les masses sur les positons
actuelles de cette minorité ou d’une autre ; ce serait de l’idéalisme,
et ça n’a pas grand sens. Le problème est plutôt, pour
ceux qui, dans notre minorité au moins, veulent cesser de vivre
dans l’irréel, de se récupérer et de rentrer dans
la réalité. »
Les événements de l’année 1967 qui marquent
la scission de la Fédération anarchiste après le congrès
de Bordeaux vont avoir une double conséquence sur le groupe : d’une
part Noir et Rouge s’accroît de plusieurs dizaines de militants,
essentiellement étudiants, en rupture avec l’évolution de
la FA, et d’autre part, une rupture définitive entre les deux groupements
et la condamnation par Noir et Rouge de la bureaucratisation de la FA.
En effet, cette évolution jugée néfaste par l’importance
accrue donnée à l’Association sont l’objet d’une critique
acide dès juin 1967. Ces événements découlent
« directement d’une tentative de prise en main de la Fédération
anarchiste par certains éléments réunis au sein d’un
organisme (AEDPR) tendant à s’ériger en bureaucratie à
l’intérieur de cette même fédération. »
De cette dérive, la revue accuse l’état général
du mouvement et de l’attitude de certains militants : « S’agit-il
d’une faiblesse de notre théorie ou de notre démission devant
certains devoirs ? » Le groupe met ainsi en parallèle
l’OPB et l’aventure « fontenisienne » avec l’aventure que représente
l’Association. L’existence même de cette association porte en elle-même
sa déviation présente : « tout organisme crée
à l’intérieur d’un groupe ou d’une organisation pour protéger
d’une déviation ne peut que se scléroser bureaucratiquement,
devenir lui-même une déviation. »
Cette déviation bureaucratique s’ajoute à l’état
d’esprit de cette Fédération, qui consiste à voir
partout le noyautage et le complot, en souvenir de la dérive de
1953 : « Qu’ils cessent aussi de tout expliquer, magiquement, par
ce croque-mitaine que l’on brandit périodiquement : Fontenis. Car
enfin, si les responsabilités de celui-ci restent importantes et
donnent même son nom à un système, (…), qui a fermé
les yeux bien trop souvent, par crainte de se mouiller : les gens des années
1952 ou les « sages » qui présidèrent après-guerre
au démarrage de la première FA ? » Dans ses accusations,
la revue n’oublie pas ses propres erreurs : « Quoi qu’il en soit,
nous aurions du et nous regrettons de ne pas avoir expliqué en détail
le mécanisme du phénomène OPB » , mais se refuse
à toute responsabilité dans cette affaire.
En outre, elle juge que le problème n’est pas résolu
et que le maintien de l’Association risque de scléroser encore un
peu plus la Fédération : « la cause essentielle de
la crise reste la création, le développement et le maintien,
nonobstant les « garanties » obtenues au récent congrès
de la FA, de l’organisme bureaucratique ayant pour nom l’Association. ce
maintien porte en lui-même, inéluctablement les crises à
venir. »
Devant le complot situationniste que la FA semble voir arriver,
et après celui face à l’UNEF, la revue n’a pas peur de la
confrontation, qu’elle juge même nécessaire pour son développement
théorique, et de la comparaison entre les organisations : «
après l’UNEF, ç’aurait été le tour de la FA.
Mais c’est, en ce cas, reconnaître une parenté entre l’organisation
UNEF et la FA, une même dégénérescence bureaucratique,
puisque les situationnistes se proposaient précisément de
faire exploser les contradictions intérieures de tels organismes.
» La critique de la FA atteint dans Noir et Rouge son paroxysme
depuis sa création. La rupture entre les deux semble inéluctable,
tant les aspirations des deux groupements apparaissent divergentes : d’un
côté une Fédération qui reste accroché
à ses principes synthésistes et antimarxistes, qui lui empêchent
un certain rayonnement théorique notamment auprès des jeunes,
et de l’autre une revue qui n’hésite pas à se réclamer
de certains aspects de la théorie marxiste tout en se voulant un
des précurseurs du renouveau des pensées anarchistes.
Dès le numéro suivant, Noir et Rouge devient un Cahiers
d’études anarchistes. Le terme anarchiste-communiste est jugé
dépassé. Par ce changement, N et R remet en cause l’existence
des tendances et de leur utilité. C’est à partir de décembre
1967 et de ce numéro que le groupe change dans sa structure : «
Le groupe qui assurait jusqu’à présent la rédaction
de « Noir et Rouge » s’est dissout en tant que tel. A sa place,
une équipe plus large prend la relève, comprenant outre les
anciens de « Noir et Rouge », un groupe scissionniste de la
FA et d’autres camarades de groupes disparus. » Le changement
annoncée doit se faire dans la continuité de l’état
d’esprit de la revue : « Cela ne signifie nullement que l’orientation
générale de la revue soit modifiée, encore que nous
pensons que le renouvellement et l’extension prise par l’équipe
permettent de donner à « Noir et Rouge » un contenu
plus actuel, une parution plus régulière et peut-être
une forme plus incisive. »
En effet, avec cet apport étudiant, le groupe se tourne vers
une activité plus militante. Néanmoins, le nouvel apport
se ressent aussi dans les nouveaux articles où des discussions sont
établies sur la question vietnamienne ou sur la situation universitaire
en France « où l’étudiant est au maximum coupé
de la réalité sociale, un ghetto qui l’isole superbement
en lui offrant une vie pesante, étriquée, qui le force à
en sortir le plus rapidement possible au prix d’une course aux diplômes,
pour s’élever dans l’échelle sociale et gagner du fric pour
être indépendant. »
Quelles conclusions peut-on tirer de l’expérience Noir
et Rouge à la veille de mai 1968 ? Si la revue s’est considérablement
étoffée tant idéologiquement que quantitativement,
elle n’a pas encore cette résonance nationale, en dehors du monde
anarchiste, qui la consacrerait. Par suite de l’apport étudiant
notamment, le groupe va tenter une nouvelle forme d’organisation, le groupe-non-groupe
« où discussion, rotation des tâches peuvent et doivent
être envisagées, réglées collectivement, l’élargissement
du nombre poussant à des solutions d’autant plus collectives et
rotatives » et qui trouvera en quelque sorte son application
pratique l’année suivante dans le « Mouvement du 22 mars ».
Néanmoins, Noir et Rouge a relancé nombre de débats
et d’enjeux qui n’avaient plus ou pas cours dans les mouvements anarchistes
de l’époque, et a caractérisé dans les années
soixante cette volonté d’ouverture de l’anarchisme, notamment à
travers des débats avec d’autres groupes comme Informations et Correspondances
Ouvrières.
Noir et Rouge a été souvent taxé d’alliage entre
marxisme et anarchisme. La réponse doit être nuancée
car s’il est indéniable que certains apports marxistes ou de l’école
marxiste comme le conseillisme ou la lutte des classes ont trouvés
échos dans les réflexions de la revue, l’esprit affiché
reste libertaire autant dans les dénonciations des formes d’autorités
(communisme d’état, technocratie..) que dans les formes idéologiques.
Peut-on établir des convergences entre le « groupe-revue »
et Daniel Guérin ? La critique qu’ils manifestent sur le premier
ouvrage de Guérin ne laisse pas planer de doutes : « La synthèse
que Guérin préconise et tâche en partie de justifier
entre marxisme et anarchisme nous semble vouée à l’échec.
Ce mariage est artificiel, bien qu’on puisse accepter une certaine parenté
en ce qui concerne les buts, parce que la base, les moyens, la tactique
sont complètement différents. »
Même si on ne peut lui attribuer l’entière paternité,
il se forme avec cette revue, dans la deuxième moitié des
années soixante, un anarchisme spontanéiste inexistant jusqu’alors,
qui met l’accent sur les notions d’autogestion et de conseils.
Le CLJA, le groupe de Nanterre et Recherches libertaires
La deuxième catégorie des « groupes en marge
» se détermine dans la constitution d’un réseau étudiant.
Les premiers regroupements sont très informels. A l’origine, on
trouve la Fédération ibérique des jeunes libertaires
(FIJL), en rupture avec la FA. Elle organise des « campings internationaux
» avec ses sympathisants français au début des années
soixante. Ces « campings » sont essentiellement des lieux de
discussion et ne permettent pas d’autre type d’action. Les thèmes
de travail visent à systématiser la pensée anarchiste
et à l’étude des différentes situations (gaullisme,
franquisme). Il ressort de l’ensemble des comptes rendus de discussion
un intérêt sur les problèmes qui seront à l’origine
de Mai 68. Que ce soit le rôle de l’éducation, la sexualité,
le racisme, la bureaucratie, des éléments critiques, tant
de la société capitaliste, que des positions traditionnelles,
se font jour. Il en est de même en ce qui concerne les communautés.
Si les « campings » ne pouvaient représenter plus
que des possibilités de confrontations et de discussions, certains
en vinrent à l’idée d’une structure permanente.
En juillet 1964, deux communiqués visant à regrouper
les jeunes militants anarchistes paraissent dans le numéro
trois d’Action libertaire :
« 1° Chers camarades, nous nous proposons d’entreprendre
, dans l’immédiat un resserrement de notre solidarité en
milieu étudiant et la coordination la plus effective possible des
efforts de nos camarades étudiants ou enseignants dispersés
à Paris, en province, dans l’enseignement supérieur, secondaire,
technique ou primaire.
2° Ce comité, qui ne vise nullement à se substituer
aux organisations de jeunes déjà existantes, se propose de
raffermir les contacts entre tous les jeunes anarchistes, en maintenant
une liaison permanente et des échanges effectifs. A travers ce comité
peuvent également être envisagées des actions concertées
sur les problèmes qui nous intéressent tous. »
Le premier communiqué constitue la création de la LEA,
Liaison des étudiants anarchistes, alors que le second est la création
du CLJA, Comité de liaison des jeunes anarchistes. Ces deux groupes
forment ensemble le premier pôle du mouvement estudiantin de l’époque.
Jean-Pierre Duteuil qui a participé à la première
réunion livre un témoignage qui en fait un des textes les
plus représentatifs des aspirations de la mouvance étudiante
anarchiste :
« A l’initiative de cette annonce, des étudiants
Noir et Rouge, Richard L. et JP P. de l’UGAC, Michel M ; et de la FA comme
Thomas I. Bien qu’appartenant à différentes « boutiques
» de la mouvance libertaire ; ils ont en commun une certaine conception
de l’anarchisme éloignée de « l’individualisme humaniste
et non-violent » qui domine ce mouvement, en particulier la FA, depuis
bien des années. Ils sont perméables à certaines analyses
marxistes, en particulier la reconnaissance de la lutte des classes comme
moteur de l’histoire ; étudiants ils ont eu l’occasion de se frotter
au monde syndical et politique de l’université, d’agir et de discuter
ensemble. Ils sont, avec quelques autres jeunes, ou moins jeunes (non étudiants-
les précurseurs d’une transformation progressive et lente du mouvement
anarchiste, revenant à es conceptions plus sociales et plus mouvementistes,
plus militantes aussi : ils ne refusent ni la violence ni la confrontation
avec les marxistes sur le terrain. »
Ces réflexions montrent les motivations des étudiants
à ne pas faire partie ou à agir en dehors de la Fédération
anarchiste.
En 1964, le CLJA expliquait sa création pour « permettre
aux jeunes d’échapper à ce climat déprimant qui règne
à Paris au sein de la FA. Nous ne voulons pas assumer l’héritage
des querelles de personnalités ou autres qui ne nous concernent
pas. » Plus loin, devant les doutes émis par certains
militants, les jeunes anarchistes ne changent pas de registre : «
Nous avons pensé qu’il était indispensable que tous ces jeunes
se connaissent et travaillent ensemble pour qu’ils n’épousent pas
systématiquement les divisions qui ont été crées
par leurs aînés d’une part, et pour faire un travail spécifique
dans le milieu jeune d’autre part. »
Cette volonté d’activité se matérialise par deux
rencontres européennes des jeunesses anarchistes, à Paris
et à Milan, en 1966, avec un ordre du jour symbolique : les jeunes
et la dépolitisation, les mouvements insurrectionnels dans le Tiers-Monde,
la lutte antifranquiste, l’électoralisme, le syndicalisme, l’organisation
et le Viêt-nam.
Aucune structure ni aucune position officielle ne furent adoptées
à l’issue de cette rencontre. Néanmoins, celle-ci est révélatrice
des tendances sous-jacentes d’une partie du mouvement libertaire. Plusieurs
interventions de Daniel Cohn-Bendit ou de JP Duteuil semblent marquer les
esprits. Le premier voit, au sujet de la dépolitisation des jeunes,
dans le phénomène « yé-yé » uniquement
un paravent mis en place par la « société du spectacle
». A travers l’apparente dépolitisation du mouvement sont
posés tous les « vrais » problèmes, en particulier
l’inutilité et la trahison des organisations réformistes
(partis et syndicats). Les jeunes anarchistes dénoncent la division
« travail manuel - travail intellectuel ». La jonction des
deux est jugée comme une des conditions du développement
d’un socialisme libertaire.
La position de ces étudiants s’affiche dans une volonté
de recoller les morceaux du mouvement révolutionnaire après
la dérive stalinienne : « Le stalinisme a marqué tout
le mouvement révolutionnaire ; c’est par une critique systématique
du stalinisme que passe la reconstruction de tout le mouvement révolutionnaire.
» Leur attitude témoigne d’une réelle ouverture
; ainsi, les Provos d’Hollande sont considérés comme une
force révolutionnaire à part entière et la provocation
reconnue comme forme de lutte qui consiste à « obliger les
autorités à se montrer sous leur véritable aspect,
c’est à dire oppresseur. »
Force est de constater combien ce courant a pu « sentir »
l’explosion de Mai. Les thèmes abordés sont dans une large
mesure ceux qui ressortiront dans les voix des révoltés de
1968. On peut aussi comprendre pourquoi des militants comme Cohn-Bendit
ou Duteuil ont pu aussi bien représenter les courants des masses
étudiantes.
Les méthodes d’action de la LEA à partir de 1966 sont
caractéristiques de l’époque, c’est à dire spectaculaires
et touchant à tous les sujets. Ainsi trouve-t-on dès 1967,
sur la sexualité, des thèmes qui ne seront pas démenti
un an plus tard : « Des camarades pensent qu’il faut partir d’une
critique de la répression (sexuelle) quotidienne, afin de déboucher
sur une contestation globale de la société. Si notre action
est bien engagée, elle pourrait aboutir à la création
de « Sexpol » qui serait aussi une remise en cause de la société.
» De même, des thèmes et des propositions significatifs
apparaissent dans une brochure de la LEA, Sur l’Enseignement et le Syndicalisme
: « loin de vouloir répondre à des soucis d’humanisme
et de culture, la classe dirigeante qui organise l’éducation nationale
ne vise en fait qu’à renforcer les positions des monopoles sur le
marché du travail. Ne nous y trompons pas, l’idéologie bourgeoise
peut prendre les formes et les positions les plus variées tout en
défendant les intérêts du capital », ainsi, ils
affirment qu’il « n’y a pas de partage possible de la gestion entre
la classe ouvrière et la bourgeoisie, et que seules les couches
laborieuses pourront réformer les structures sociales et rétablir
l’enseignement dans son vrai rôle. »
Le groupe de Nanterre, qui travaille en étroite relation avec
la LEA, est le deuxième « pivot » du mouvement étudiant
anarchiste. Crée par Jean-Pierre Duteuil comme groupe de la FA,
le groupe de Nanterre ne tarde pas à rompre avec cette dernière
après les événements de Bordeaux en 1967. Cette nouvelle
autonomie lui permet de développer ses activités et son action
sur la faculté. Le groupe participe en 1967 à une confrontation
réunissant notamment Noir et Rouge et le CLJA autour de la question
des minorités révolutionnaires. Gérard de Nanterre
en donne une définition significative :
« Si l’on définit les minorités révolutionnaires
comme des groupes d’individus plus ou moins organisés, qui ont conscience
de l’aliénation inhérente au système de classe, et
qui ont pour but la destruction de ce système ; si on tient compte
du fait qu’elles ne sont pas représentatives des masses ouvrières,
notamment parce qu’elle sont incapables de faire le boulot du prolétariat,
c’est à dire détruire le système des classes ; enfin
parce qu’elles ne sont pas le prolétariat même, c’est à
dire que dans leur action comme dans leur présence, elles ne représentent
qu’elles-mêmes, les minorités révolutionnaires ne peuvent
ni ne doivent être l’avant-garde du prolétariat. »
Cette explication prend un sens symbolique et témoigne que ces
groupes sont ceux qui ont le plus senti l’explosion de Mai. La jonction
du groupe de Nanterre avec Cohn-Bendit, étudiant à Nanterre,
au sein du CLJA puis de la LEA est à l’origine du Mouvement du 22
Mars.
On peut noter également l’apparition du groupe TOGEM (liaison
lycéenne), et la création de la Jeunesse anarchiste-communiste
(JAC) qui rassemble les groupes Varlin, Juillet, et Makhno de Lille,
qui a pour organe Arcane, dont le premier numéro est daté
de décembre 1967. Le groupe fait sienne la critique du mouvement
anarchiste et propose des solutions « nouvelles » :
« Pour sortir du marais, il nous fallait accorder une prééminence
aux bases scientifiques du marxisme, tout en conservant la conception libertaire
de l’individu et de la Révolution. La recherche de cette synthèse,
qui reste pour l’instant idéale, n’a été réalisée
qu’en certaines occasions dans quelques textes de Marx, de nombreuses idées
de Bakounine et dans certains écrits de Rosa Luxemburg, K .Korsch,
D. Guérin… » Néanmoins, ce serait prendre un
raccourci de taille de voir dans la JRA l’arrivée massive des théories
marxistes. En effet, la démarche de Marx est rejetée : «
L’histoire est une succession d’expériences, de succès et
d’échecs, il n’y a pas de déterminisme historique, puisqu’il
y a activité réelle des hommes. » Ce groupe va
être par la suite très influencé par le situationnisme
et le conseillisme.
La fin de l’année 1966 voit l’apparition de la revue culturelle Recherches libertaires, édité par la Tribune d’action culturelle en rupture avec la FA. A la lecture de ces numéros, on peut y déceler une nouvelle approche de l’anarchisme et une nouvelle élaboration théorique. On peut « ranger » également RL dans la même optique de rupture avec la FA que les mouvements étudiants précités.
La revue se place dans un dépassement de la théorie anarchiste
classique pour permettre aux militants de saisir la complexité de
leur activité et aux masses une prise de conscience plus grande
et détaillée de leur asservissement. C’est donc un cri d’alarme
pour l’anarchisme et ses militants qui ne peuvent se permettre de
négliger l’apport scientifique et des sciences humaines en particulier
: « Peu importe qu’elles sont encore loin d’avoir atteint leur maturité.
La sociologie, la psychologie, l’ethnologie ont modifié l’idée
que les hommes se font d’eux-mêmes et de leur liberté. Dans
ce domaine aussi, de nouvelles techniques ont pris corps : elles pourraient
soutenir notre liberté, elles sont utilisées surtout pour
notre asservissement. Négliger l’apport des sciences de l’homme,
c’est une grave erreur sur le plan de l’intelligence et de l’efficacité.
»
Les auteurs classiques et fondateurs de l’anarchisme doivent être
pris avec considération, mais sans oublier que leurs réflexions
sont « trop nettement tributaires d’un esprit dépassé
». Ainsi, il s’agit « de « remettre à flot »
leur pensée dans les courants qui l’ont porté ou contre lesquels
elle a lutté. » En outre, l’évolution et les
progrès techniques ont fécondé des situation nouvelles,
qui doivent alors inciter les militants à une actualisation des
théories : « Cela veut dire, non seulement que l’anarchisme
est à repenser en fonction des conditions nouvelles, mais que bien
des problèmes restent à poser et à penser. C’est une
absurdité de vouloir simplement adapter au présent des formules
passées. » La revue se trouve alors dans un état d’esprit
qui est caractérisé par les réflexions de Noir et
Rouge. C’est dans cet état d’esprit que la revue se refuse à
accomplir un travail d’érudition ou d’analyse de texte. En effet,
les aspects de la société contemporaine lui semblent bien
plus importants pour préparer la lutte présente : «
Notre souci, c’est le devenir de l’anarchisme, et l’élaboration,
la clarification théorique que nous cherchons, ont pour but une
intervention plus efficace dans le devenir social, la capacité d’agir
à bon escient et de comprendre à temps ce qui, dans la pensée
et l’action, constitue une manifestation nouvelle de l’esprit libertaire.
»
On peut déceler dans les sujets abordés par RL des thèmes
peu souvent évoqués dans les différentes publications
libertaires traditionnelles, comme les rapports entre la révolution
et la sexualité, entre l’anarchisme et la psychologie ou les relations
entre Marx et l’anarchie.
La révolution est une nécessité qui doit englober
« tous ceux que le système opprime » . La revue y inclut
les travailleurs et fait nouveau, les femmes « que le système
ravale au rang d’objet, machines produire des enfants en série »
et tous « ceux dont les goûts sexuels ne correspondent pas
à ce qu’exige la « morale » et les « bonnes mœurs
». » Il se constitue avec cette revue une contestation
généralisée et globale de la société
dans ses fondements idéologiques, moraux, politiques et économiques.
Théoriquement et idéologiquement, la revue va se faire
une place particulière par ses études englobant le marxisme,
le socialisme de conseils et leurs perspectives libertaires. Dans les deux
premiers numéros, deux longues études sur Karl Korsch semble
confirmer ces propos. S’ils admettent la critique de Korsch de la révolution
russe par son caractère national, son centralisme et la méfiances
des théoriciens soviétiques, ils y voient deux oublis : le
rôle de l’économie dans l’évolution russe et la négligence
des théories marxistes pour les aspects individuels de l’homme.
se réclamant de W.Reich, dont le nom et l’audience semble renaître
pendant les années soixante, ils citent : « La révolution
a fait faillite au niveau des superstructures idéologiques parce
que le porteur de cette révolution, la structure psychique de l’être
humain, est restée inchangée. »
RL semble décidé à franchir le rubicond et affirme
la nécessité pour les libertaires de prendre contact avec
certaines théories issues du marxisme : « Karl Korsh, auquel
nous devons associer Lukacs (avant ses reniements), Otto Rühle, Gorter
et Pannekoek, fait partie de cette école marxiste que nous ne pouvons
ignorer et qui, partie d’une critique radicale du marxisme de Kautsky,
Bernstein et Lénine, est arrivée, par une élimination
du centralisme, de l’autoritarisme et un retour à la spontanéité
ouvrière, à ce que nous appellerons le « socialisme
de conseils. »
Devant l’apparition d’une nouvelle classe technocrate, les anarchistes
se trouvent désabusés. Ainsi, la revue constate que personne
n’avait prévu les facultés d’adaptation du capitalisme, qui
a réussi à faire perdre cette conscience de classe par une
« orientation de la production et une orientation de la consommation.
» Aussi, le rôle des révolutionnaires de maintenant
s’en trouve considérablement changé : « Notre rôle
n’est donc plus seulement de lutter contre la classe dirigeante avec les
moyens traditionnels car, ainsi, nous resterons toujours un petit groupe
minoritaire, il nous faut également trouver le moyen de faire prendre
conscience aux masses de leur situation réelle, car, seule, une
organisation de masse peut faire la révolution. Avant, le problème
était d’organiser les travailleurs pour faire la révolution.
Aujourd’hui, il faut, de plus, qu’ils sachent contre qui lutter et pourquoi.
»
L’apport théorique et pratique des étudiants et des jeunes anarchistes, au même titre que le travail entrepris par Noir et Rouge, est un des éléments à classer dans les signes avant-coureur de mai. Si on ajoute à cette remarque l’influence certaine des situationnistes ou de Socialisme ou Barbarie, il semble bien, à la veille de 1968, que le mouvement anarchiste et l’esprit anarchiste se divisent en deux pôles qui s’accordent sur les principes libertaires et qui s’opposent sur les conceptions et modalités d’action et de tactique. De ces divisions, on peut remettre en question dans une certaine mesure la notion de tendance.
Troisième partie : Mai 68 et ses conséquences
L’ensemble du mouvement anarchiste, à la veille de Mai,
apparaît très hétéroclite. L’organisation officielle,
la FA, est durement touchée par les événements du
congrès de Bordeaux tandis que souffle un vent novateur, mais loin
d’être uni idéologiquement, à travers les revendications
des étudiants et des jeunes anarchistes. Il apparaît clairement
à l’intérieur du mouvement une cassure irrémédiable.
D’une part, des organisations coupées du réel, enfermées
dans des structures idéologiques et organisationnelles inextricables,
et qui seront incapables de faire face au déferlement des idées
et des faits. D’autre part, un ensemble de militants qui lutte à
contre-courant de cette tendance, qui en prend facilement le contre-pied,
notamment en matière organisationnelle, et qui s’est déjà
imprégné d’un certain état d’esprit. En effet, le
mouvement semble une fois de plus enfermé dans des tensions idéologiques
et organisationnelles. Cet état de fait, ajouté au caractère
explosif des journées de Mai, explique dans une large mesure la
surprise des organisations anarchistes.
Il ne sera pas ici question d’analyser les événements
proprement dits. Tout juste sera-t-il intéressant de se focaliser
sur les thèmes et réflexions libertaires qu’ont indéniablement
provoqué l’irruption étudiante puis la contestation généralisée
en France. Surtout, il s’agira de mesurer l’importance et la répercussion
des événements, autant dans l’imaginaire que dans la pratique
des militants. Mai va bouleverser certains aspects des théories
anarchistes et de ses applications dans l’action. De ce fait, il sera utile
de déceler les conséquences de cette révolte,
certes, autant sur un plan idéologique que tactique, mais aussi
dans le temps car les journées de mai peuvent apparaître comme
un élément fondateur pour certains militants. La floraison
des thèmes envisagés amènent à rechercher plus
de précisions sur la source originelle de ces idées. En effet,
quel est l’impact des idées anarchistes telles qu’elles se sont
élaborées depuis le début des années soixante
? En outre, certains caractères spécifiques des journées
de révolte, en l’occurrence la spontanéité et la violence
des affrontements, ne condamnent-ils pas certains courants anarchistes
aux concepts moraux et éducatifs, comme l’humanisme libertaire ou
la non-violence ? Enfin, il sera intéressant de savoir comment les
militants, organisés ou pas, ont-ils assurer l’héritage laissé
par Mai ?
Chapitre I Enseignements et conséquences des journées
de Mai-juin 1968
« Tous les anarchistes sont révolutionnaires car
tous veulent supprimer l’élément de base sur lequel se sont
bâties toutes les sociétés et qui est l’inégalité.
Et la révolution a pour eux un caractère universel car toutes
les sociétés ont édifié leurs lois politiques
et culturelles à partir de l’inégalité.
Mais la révolution n’est pas seulement une définition
d’un mouvement mécanique ou un symbole politique ou social, il singularise
une méthode d’action et cette méthode d’action que lui a
conférée l’Histoire est basée sur la violence.
Bien sûr, la révolution envisagée simplement comme
moyen tactique pour faire triompher une cause devient discutable et il
est des anarchistes pour et d’autres contre.
Pour un non-violent par exemple, le terme révolution employé
dans le sens de la violence que la tradition lui a consacré est
à rejeter, même si la non-violence est elle-même une
méthode révolutionnaire dans le sens symbolique et par rapport
aux méthodes traditionnelles de lutte. »
L’anarchisme non-violent existe toujours avant les événements
de Mai, notamment à travers les réflexions d’Anarchisme et
non-violence ou les actions de Louis Lecoin. Si on prend cet exemple, c’est
dans le but de caractériser l’importance, pour les mouvements révolutionnaires
en général et libertaires en particulier, de la révolte
étudiante. En effet, que ce soit dans Le Monde Libertaire, dans
Noir et Rouge ou n’importe quelle parution libertaire, il va être
bien difficile de défendre la non-violence et l’évolution
vers une société libertaire, « l’intellectualisme de
salon n’aura plus lieu d’être ».
C’est dans cet esprit que se situe cette étude de la révolte
de mai-juin 1968, ses rapports à l’anarchisme et ses conséquences
théoriques, tactiques et organisationnelles dans le mouvement. L’événement
ne sera pas ici le fil conducteur, étant l’œuvre de plusieurs groupuscules
révolutionnaires. Il s’agira bien plus de mesurer la résonance
libertaire des revendications et des actions, car « l’apparition,
dès le 6 mai à Paris, du drapeau noir sur les premières
barricades et les polémiques entraînées par cette apparition
ont été l’un des grands faits du mouvement de Mai. »
Une fois mesuré l’impact et le contenu du « choc
» de Mai, autant chez les anarchistes que dans la société,
il sera plus aisé de comprendre l’évolution du mouvement
anarchiste et plus particulièrement de sa « tendance »
organisée, la Fédération anarchiste. Ainsi, on pourra
savoir quelle place doit-on donner aux événements du printemps
1968, dans l’évolution immédiate de la pensée et de
l’action du mouvement ? En outre, les événements consacrent-ils
la justesse d’analyse de tel ou tel groupe, de telle ou telle tendance,
ou les renvoient-ils tous dos à dos, connaissant l’état
général du mouvement en 1968 et sa parcellisation en différentes
chapelles?
Les réponses données détermineront dans
une large mesure l’évolution du mouvement anarchiste dans l’élaboration
théorique d’une part, et dans la pratique des méthodes d’action
et de lutte d’autre part. C’est pourquoi il faudra s’attacher dans un premier
temps à établir les rapports entre Mai 1968 et l’anarchisme,
autant dans la pratique des révolutionnaires que dans les enseignements
théoriques. A partir de là, on verra les conséquences
directes des événements pour l’organisation nationale.
A) Mai 1968 et l’anarchisme
« Il flotte au dessus des autres sur la cour de la Sorbonne. Il a traversé Paris avec le cortège du 13 mai, puis de Montparnasse à Austerlitz. Ainsi a-t-il sa place dans l’histoire de Mai 68, de ses origines universitaires à ses développements les plus populaires. Mais d’où vient-il ce drapeau noir que les foules françaises avaient paru oublier depuis les luttes pour Sacco et Vanzetti et qui les étonnait encore lorsqu’elles le voyaient flotter sur Barcelone ou sur les Asturies et que M. Jacques Duclos vient de dénoncer à Lyon ? »
Si tous les observateurs des événements sont attentifs à l’apparition du drapeau noir dans les manifestations, l’effet de surprise caractérise aussi le mouvement libertaire. Il s’agira ici d’étudier les thèmes libertaires envisagés tout en sachant d’où vient l’impulsion. De ces analyses découleront les premiers enseignements de la révolte.
L’esprit libertaire
On peut se demander tout d’abord, comme l’ont affirmé la presse et le giron politique, s’il y a eu à proprement parler une intervention anarchiste concertée, structurée et coordonnée ? Au regard des effectifs et de l’état général du mouvement, la réponse semble être négative. En effet, l’ensemble des forces organisées ne dépasse pas le millier de militants . Néanmoins, on peut tenir compte de deux phénomènes qui complètent cette présence anarchiste. Tout d’abord, beaucoup d’anciens militants ou sympathisants anarchistes ont pu se reconnaître dans les événements et y participer. De plus, beaucoup de jeunes militants, ouvriers comme étudiants ou lycéens, se sont reconnus spontanément dans l’étiquette anarchiste. Ce phénomène est décelable dans toutes les manifestations de cette période. Dans les deux cas, on ne peut savoir l’apport quantitatif de ce militantisme.
Pendant les deux mois, la présence anarchiste saute aux
yeux des militants organisés et des observateurs. La présence
des drapeaux noirs lors du défilé du 13 mai et lors de la
réunion du stade Charlety le 27, démontre la prégnance
des idées libertaires. On peut voir aussi une participation des
militants aux conférences et sur les barricades. Dans la phase estudiantine,
le drapeau noir flotte dans les combats de rue et les comités d’occupation…laissant
peu de place à l’organisation : M. Perrot, M. Rebérioux et
J.Maitron ne récoltent que peu de traces d’une présence
effective des organisations anarchistes, tout juste deux tracts (Organisation
révolutionnaire anarchiste et groupe Louise Michel) ainsi qu’une
table presse de la Fédération anarchiste dans la phase d’occupation
de la Sorbonne. Sur la phase ouvrière, les militants participent
sur les lieux de travail aux prise de décisions, aux comités
de grèves dans une volonté de développer les idées
libertaires.
Etudiants et ouvriers anarchistes participent encore « aux comités
étudiants-ouvriers, sis au centre universitaire de Censier : comités
Citroën, Renault, Thomson-Houston, et autres où il fallut intervenir
dans les premiers jours pour déclencher les occupations et les grèves.
»
Ce qui semble important, c’est la place en demi-teinte des organisations.
En effet, la rapidité de la révolte laisse les organisations
dépassées et la participation individuelle des militants
s’avère beaucoup plus concrète : « Les groupes anarchistes
proprement dits, n’ont pas toujours été, dans leur expression
écrite, à la hauteur. »
Pourtant, la présence des drapeaux noirs ne suffit pas à
caractériser le retour des idées libertaires. Ce retour se
détecte surtout dans les revendications des grévistes et
des occupants.
Surtout, un mot va symboliser cette révolte : la spontanéité.
Elle prend avec les étudiants et les affrontements une nouvelle
dimension pour les mouvements révolutionnaires et anarchistes. Notamment,
elle permet de nouvelles perspectives en termes d’action et remet en cause
la notion d’avant-garde. En effet les aspirations libertaires et gauchistes
se démarquent par le refus de toute direction révolutionnaire
d’en haut, de chef : « L’absence aujourd’hui d’un chef à la
tête de notre mouvement correspond à sa nature même.
Il ne s’agit pas de savoir qui sera à la tête de tous, mais
comment tous formeront une seule tête. Plus précisément,
il n’est pas question qu’une quelconque organisation politique ou syndicale
déjà constituée avant la formation du mouvement
se l’approprie » . Les anarchistes de 1968 remettent en question
l’avant-garde au sens léniniste du terme et lui substitue la notion
de minorités agissantes qui doit servir de levier de la révolution,
mais sans la diriger :
« Ce qui s’est passé depuis deux semaines constitue à
mon avis une réfutation de la fameuse théorie des «
avant-gardes révolutionnaires » considérées
comme les forces dirigeantes d’un mouvement populaire. A Nanterre et à
Paris, il y a eu simplement une situation objective, née de ce qu’on
appelle d’une façon vague « le malaise étudiant et
de la volonté d’action d’une partie de la jeunesse. La minorité
agissante a pu, parce qu’elle était théoriquement lus consciente
et mieux préparée, allumer le détonateur et foncer
dans la brèche. Mais c’est tout. »
Cette situation condamne de fait les directions révolutionnaires
: « Cela montre qu’il faut abandonner la théorie de «
l’avant-garde dirigeante » pour adopter celle –beaucoup plus simple,
beaucoup plus honnête- de la minorité agissante qui joue le
rôle d’un ferment permanent, poussant à l’action sans prétendre
la diriger. » L’action de la minorité se situe dans
un cadre d’explosion spontanée des masses : « Dans certaines
situations objectives – les actions d’une minorité agissante aidant
– la spontanéité retrouve sa place dans le mouvement social.
C’est elle qui permet la poussée en avant, et non les mots d’ordre
d’un groupe dirigeant. » Ces réflexions remettent en
cause les méthodes révolutionnaires traditionnelles marxistes,
et par leur caractère négateur des directions et des bureaucraties,
elle adoptent dans une large mesure un trait libertaire.
L’autogestion et le conseillisme apparaissent comme les nouveaux mots
d’ordre, notamment à travers les formules incisives des slogans
et des tracts : « La Sorbonne aux étudiants. L’usine aux ouvriers.
» , et comme les moyens retrouvés de l’émancipation
révolutionnaire : « L’arme absolue de tous les travailleurs
luttant pour la révolution est la gestion directe de leur moyen
de liaison et de production. »
La grève revendicative doit être dépassée
par l’autogestion, moyen ultime de la mise en place d’une économie
socialiste :
« Camarades, l’occupation des usines doit maintenant signifier
que vous êtes capables de les faire fonctionner sans l’encadrement
bourgeois qui vous exploitait. Il faut maintenant permettre au mouvement
révolutionnaire de vivre, de se développer, d’organiser la
production sous votre contrôle. Vous retirez ainsi aux capitalisme
son moyen d’oppression. Assurez la production, la distribution pour que
l’ensemble de la classe ouvrière démontre qu’un pouvoir ouvrier,
propriétaire de ses moyens de production, peut instituer une réelle
économie socialiste. »
L’autogestion devient un mot magique avec les événements,
le Mouvement du 22 Mars lui réserve aussi une place particulière
dans les moyens révolutionnaires : « Pour nous, l’établissement
d’une société sans classe passe d’abord par l’autogestion.
Quand les ouvriers vont reprendre le travail, ils se poseront la question
: comment et pour qui va-t-on le reprendre ? Pourrait-on faire tourner
l’entreprise sans les patrons ? Il faut que l’autogestion s’instaure pour
détruire le capitalisme. »
Ce pouvoir sans intermédiaire a commencé à s’esquisser
à Nantes, ville où l’influence anarchiste a toujours été
importante. Le 6 novembre 1967 s’étaient déroulés
à Nantes les premiers états généraux ouvriers-paysans.
Alexandre Hébert, secrétaire départemental Force-Ouvrière,
en fut un des participants remarqués. Comme le groupe anarchiste
nantais, Hébert voit en Fernand Pelloutier un maître à
penser. Il affirme n’être pas un « anarchiste de salon »,
considère que « le drapeau noir est le drapeau du courant
socialiste non autoritaire et le rouge celui du courant autoritaire et
marxiste » , et pense que « l’unité ouvrière
ne sera réelle que lorsqu’elle se fera sous un drapeau rouge et
noir. » C’est par ailleurs à l’usine nantaise Sud-Aviation
qu’éclate en mai la première grève avec occupation
d’usine. Très vite, un comité intersyndical qui regroupe
la CGT, la CFDT, la CGT-FO, la FEN, l’UNEF anarchisante, siège à
la mairie et assure le fonctionnement des services publics et le ravitaillement
des grévistes. Ses délégués contrôlent
les prix dans la ville, obligent les commerçants à les maintenir.
Des comités de quartiers en liaison avec les organisations paysannes
des villages voisins s’occupent de nourrir les familles des grévistes.
Tous ces faits permettent à Tribune du 22 mars d’affirmer :
« S’il y avait 10, 20 Nantes, la révolution se ferait
réellement concrètement par la base, c’est à dire
durablement. S’il y avait 10, 20 Nantes, nous n’aurions pas à devoir
compter avec les bureaucraties en place, nous pourrions éviter cette
gigantesque fumisterie, cette gigantesque récupération que
serait une révolution de Palais amenant la gauche à prendre
ce pouvoir administratif auquel nous opposons cet autre pouvoir, celui
des masses et de la démocratie directe. »
A Nantes, les anarchistes, loin de dénigrer les organisations
syndicales, travaillent franchement avec elles. Il en va de même
à Limoges où deux motifs poussent les anarchistes à
développer leur activité dans les syndicats. Tout d’abord
l’organisation anarchiste ne doit pas, en tant que telle, être utilisée
pour élargir l’audience des idées libertaires. Les résultats
obtenus par l’intermédiaire d’une organisation anarchiste ne sont
guère convaincants : « Ainsi, à Limoges, l’expérience
que nous avons tentée et qui consistait à mettre sur pied
un « Cercle d’études sociales Proudhon » a été
un échec dans la mesure où les conférence et les débats
que nous avons organisés n’ont attiré que très peu
de personnes. Pour avoir une action efficace, il faut donc agir dans le
cadre des organisations syndicales existantes et utiliser toutes les possibilités
qui nous sont offertes d’exposer notre point de vue (réunions, débats,…)
sans nous replier sur nous-mêmes. » Par ailleurs, la
présence des anarchistes dans les comités de base surgis
ici et là exploite le mécontentement « d’une certaine
frange de syndicalistes ou d’autres individus qui ont été
écœurés par l’attitude du PC et de la CGT. »
Pour conduire la révolution, certains anarchistes constatent en
effet qu’il a manqué « une avant-garde ( !) syndicaliste révolutionnaire,
suffisante en quantité comme en qualité ». Et ce, au
moment même où les idées essentielles du syndicalisme
révolutionnaire s’exprimaient dans la lutte quotidienne, par le
biais de la grève généralisée.
Néanmoins, cesser le travail, arrêter la production, occuper
les usines n’apportent pas la victoire. Certes, la paralysie est totale,
mais une deuxième étape est indispensable : la remise en
route de l’économie par les travailleurs eux-mêmes, et bien
des anarchistes croient à l’efficacité des syndicats. «
L’usine est à nous, pourquoi recommencer de travailler pour le patron
? » demande Cohn-Bendit. Le concept d’autogestion est lancé
tout naturellement, non pas comme un mot d’ordre par une soi-disant direction
du prolétariat, mais tout simplement comme une réponse spontanée
à un problème concret : « Il faut prouver l’autogestion
en autogérant. Il faut produire sans maître, sans profiteur,
et répartir selon d’autres lois. Il faut aller chercher auprès
des agriculteurs qui répandent leurs récoltes sur les routes
de quoi alimenter, à des prix sans concurrence, les familles ouvrières
des villes… A la spontanéité dans le refus, la négation
des structures sociales actuelles, doit succéder la spontanéité
dans l’affirmation, la réalisation de nouvelles structures. »
C’est qu’à défaut de cette prise en main de l’appareil économique
par les producteurs eux-mêmes, cette grève générale
de mai-juin 1968 avec ses huit à dix millions de grévistes
ne peut être qu’un échec.
« Autogestion – spontanéité » apparaissent
comme les deux axes principaux d’une même révolte et d’une
même méthode révolutionnaire pour les anarchistes.
Ce sont ces deux axes qui renforcent le caractère profondément
libertaire de Mai 68.
La révolte de Mai apparaît aussi comme une protestation
étudiante contre l’intégration dans le cadre de la société
bourgeoise bureaucratique, mais dans un cadre plus général
la bureaucratie est fortement dénoncée. Ainsi, l’influence
des thèses de Socialisme ou Barbarie semble habiter les revendications
étudiantes sur les rapports enseignants/enseignés. La secousse
de mai-juin rompt leurs rapports traditionnels. Et, pour les anarchistes,
le front de lutte des lycéens doit lui aussi être encore renforcé.
C’est le sens de l’appel de Dominique Fargeau en novembre 1968 à
ses camarades lycéens : « La révolte de mai nous a
permis de franchir un pas vers la révolution sociale. Il s’agit,
en tant qu’anarchistes révolutionnaires, de s’opposer par tous les
moyens à la reprise « normale » des cours ronronneurs.
»
Au regard des arguments avancés, il apparaît que
les événements de mai 1968 ont permis au mouvement anarchiste,
tel qu’il s’est développé depuis le début des années
soixante, de s’extérioriser d’une manière telle, qu’il reste
sa plus belle et frappante expression. Pourtant, une question se doit d’être
posée : d’où vient l’impulsion première et plus précisément,
vient-elle du mouvement organisé ? En outre, Mai 68 apparaît
comme le plus bel exemple des revendications de cette génération
contestataire des années soixante, « les préludes de
mai ont été modulés dans les universités du
monde entier, à Turin comme à Varsovie, à Berlin comme
à Berkeley, à Dublin comme à Moscou ou Pékin.
» Les thèmes abordés pendant les journées
de révoltes ont sensiblement le même contenu que ceux envisagés
dans les mouvements de contestation généralisée des
années soixante. L’anarchisme, philosophie de liberté et
de libération de l’homme, peut ainsi apparaître comme la théorie
révolutionnaire adéquate à ce bouleversement de la
société ; ce qui rend enthousiaste les militants : «
Si le mouvement libertaire n’est pas beaucoup apparu en tant que tel au
cours des récents événements, l’esprit libertaire,
lui, est largement apparu, et qui plus est, sans notre intervention. »
Néanmoins, ce ralliement apparent aux thèses libertaires
amène à constater deux faits : d’une part l’inefficacité
des organisations anarchistes et d’autre part une « connexion »
entre gauchisme et anarchisme, car si on entend par gauchisme «
cette fraction du mouvement révolutionnaire qui offre, ou qui veut
offrir, une alternative radicale au marxisme-léninisme en tant que
théorie du mouvement ouvrier et de son évolution »
, les étudiants et militants plus ou moins jeunes apparaissent alors
comme la « composante anarchiste » du gauchisme, et inversement,
par leur digestion des écrits marxistes, ils apparaissent comme
la composante gauchiste de l’anarchisme institutionnel. En développant
cette idée, et en analysant les traits caractéristiques des
idées gauchistes, il semble qu’un lien très fort le relie
à l’anarchisme, ou plutôt à un certain anarchisme.
Il peut paraître étonnant que R. Gombin ne mette pas en
relation directe ces deux théories. L’anarchisme s’est efforcé
tout au long du siècle d’étudier et de dénoncer la
pratique révolutionnaire communiste, dans le même sens, le
gauchisme « est une multitude de courants qui font la consistance
d’un mouvement de pensée qui se pose en successeur d’une théorie
révolutionnaire identifiée avec le mouvement ouvrier depuis
plus de cinquante ans. »
Si on ne peut associer les deux théories, car l’anarchisme de
1968 n’est pas le même que celui prôné dans la FA ou
dans certaines publications, force est de constater leur convergence d’une
part dans la critique des organisations révolutionnaires traditionnelles,
et d’autre part des sociétés modernes.
Le phénomène bureaucratique, une relecture des philosophes,
la critique de la vie quotidienne, la contestation des formes d’autorité
et des fondements de la société et la théorie du communisme
de conseil sont autant d’éléments fondateurs du gauchisme
que l’on retrouve dans les réflexions des jeunes anarchistes depuis
le début des années soixante et même de ceux qui ne
s’en réclament pas spécialement :
« En tant que Mouvement du 22 Mars, les questions suivantes se
sont posées : le mouvement ouvrier avait connu un échec vers
1920, et les promesses du marxisme et du léninisme n’avaient pas
été tenues. Nous en avons trois conclusions : que l’organisation
est incapable de mettre en pratique sa théorie, que la théorie
elle-même est à réétudier, que la société
dans laquelle se sont produits ces mouvements révolutionnaires est
à transformer. »
Tous ces éléments s’apparentent à la volonté
d’ouverture et de réactualisation de la pensée anarchiste
affichée au début de la décennie. Mai consacre cette
ouverture et la rupture au sein du mouvement semble être alors consommée,
les militants et sympathisants n’hésitent plus entre l’émergence
des idées libertaires et la relecture de Marx : « La vieille
génération anarchiste condamne en bloc tous les idéologues
du communisme. Ils mélangent tout. Pour eux, Marx est à rejeter
autant que Staline. De même que pour les marxistes, les anarchistes
sont tous des petits bourgeois, de même pour les vieux « anars
» les marxistes sont tous des staliniens. »
Il ne faut pas douter de l’itinéraire des jeunes libertaires,
venu à l’anarchisme par une critique acerbe du marxisme, qui n’est
pour autant plus à rejeter sans nuance. Ainsi, « les jeunes
anarchistes, eux, acceptent la critique marxiste de la production »,
tout en rejetant « le rôle qui est accordé à
l’Etat dans la période transitoire entre le capitalisme et le socialisme
car c’est par cette justification théorique qu’on est arrivé
au stalinisme. » Certaines analyses marxistes sont dénoncées
(analyse des crises cycliques par exemple) tout comme le primat accordé
à l’économie et au prolétariat : « Une situation
révolutionnaire ne naît pas forcément d’un déséquilibre
économique. Je nie aussi le rôle que prêtre le marxisme
à la classe ouvrière considérée comme seule
classe révolutionnaire. Quand la masse des ouvriers sera réduite
à 15% de la population active, on voit mal ce qu’elle pourra faire
toute seule. »
La base de cette « nouvelle » pensée anarchiste
part donc des enseignements et des dérives du stalinisme : «
On ne dira jamais assez combien le XXème congrès du Parti
communiste soviétique et la révolution hongroise de 1956
ont contribué à la constitution des groupuscules dont on
a découvert la force depuis quelques semaines. Ces événements
permettent de constater dans les faits que les communistes ont trahi. »
Cette proximité entre l’anarchisme des années soixante et
le gauchisme prend toute sa signification chez Daniel Cohn-Bendit. Appartenant
au groupe Noir et Rouge, il théorise avec son frère ses idées
dans les mois qui suivent les événements dans Le gauchisme,
remède à la maladie sénile du communisme. Il distingue
deux étapes dans la lente « construction » des théories
gauchistes, l’une partant de 1947 : « Toute une maturation s’était
faite silencieusement à l’intérieur du mouvement ouvrier.
Cette prise de conscience de la vraie nature des bureaucraties ouvrières
ne se manifeste encore que par une hostilité passive, mais sa lente
progression permet seule de comprendre les aspects les plus fondamentaux
du mouvement de mai-juin 1968. » Cette première période
s’achève en 1956, par la fin de l’hégémonie stalinienne
sur le mouvement ouvrier français, en effet, avec le XXème
congrès et la révolte hongroise, « le mythe du «
paradis socialiste » est définitivement détruit. C’est
de l’année 1956 que date le réel essor des groupes gauchistes.
» De 1956 à 1968, c’est une deuxième phase qui consacre
la formation d’une bureaucratie sous tous les aspects : « Pour le
moins, 1968 sera aussi importante pour la prise de conscience des exploités
que l’année 1956. En 1956, le vrai visage de la bureaucratie soviétique
et des démocraties dites populaires s’était démasqué
là où elles avaient le pouvoir. En 1968, la bureaucratie
a prouvé sa véritable nature là où elle ne
l’avait pas encore fait. »
Au regard de ces connexions « gauchistes-anarchistes »,
une différence de taille se dessine avec l’anarchisme institutionnel
et traditionnel de la Fédération. La « victoire »
dans les faits de la première tendance amène les militants
à s’interroger sur cette défaillance. La FA fut surprise,
c’est un fait. Ses militants n’avaient nullement prévu ni suspecté
l’explosion. Le manque de coordination tout d’abord, et le manque d’ouverture
ensuite, apparaissent comme les deux éléments qui ont manqué
à l’organisation nationale, il faut y voir « une certaine
méconnaissance des problèmes que nous avons eus à
résoudre. » Les anarchistes organisés ne peuvent
intervenir pour empêcher le dévoiement du mouvement après
mai. Ils restent plus ou moins spectateurs. « Puristes », ils
n’essaient guère de profiter du moment pour étoffer leurs
rangs : « La plupart des groupes se contentèrent « d’ouvrir
des bureaux », à la Sorbonne ou à Censier…qui devinrent
rapidement des hauts lieux du verbe. »
Pourtant, Maurice Joyeux n’oublie pas l’immense service rendu à
l’anarchie par les étudiants : « Seuls les étudiants
ont posé le problème sur la vraie base ; pour eux c’est la
société qu’il faut rejeter et, pris d’une frénésie
de destruction, ils ont remis en question son économie, sa structure
et sa morale de comportement. » Néanmoins, il est dommage
que les ouvriers n’aient pas suivi le mouvement étudiant : «
Ils ont été incontestablement plus loin que les ouvriers
qui, eux, n’ont que timidement déposé la revendication, et
pour lesquels l’autogestion ou plutôt la gestion ouvrière
reste un objet étrange. En réalité, les étudiants
nous ont rendu un grand et merveilleux service en reprenant le vieux langage
et en marchant sous les plis du drapeau noir sans trop savoir ce qu’il
représentait, ou plutôt en y accolant ce qui était
leurs sentiments propres, sans bien se soucier si cela correspondait avec
ce qu’en avaient dit les théoriciens anarchistes. »
L’inaptitude du mouvement organisé et la résurgence des idées anarchistes élaborées depuis le début des années soixante en dehors du mouvement officiel sont deux faits qui ressortent des événements. La phraséologie libertaire réapparaît dans le rejet de la société par les étudiants et dans une moindre mesure les ouvriers. Les journées de Mai changent la donne dans le milieu anarchiste et confirment le recul de la FA comme centre névralgique du mouvement. Dans chaque côté, chaque tendance, l’heure du bilan et des enseignements va s’avérer décisive.
Les enseignements de Mai
Les événements, aux yeux des militants, ont pour
principal apport de confirmer la justesse et l’actualité des analyses
libertaires. Pendant les mois qui suivent, Mai suscite les plus grands
espoirs et déceptions : « Pendant ces décennies, les
anarchistes avaient semé sur une terre ingrate, gelée par
le frimas social, un grain qui pourrissait. Le printemps est venu. Pour
les anarchistes, le temps de la quiétude est terminé. A la
vie végétative succède le moment de la confrontation
entre la pensée et la dure réalité. Le cadeau
somptueux que Mai nous a fait, il va falloir l’assurer. Pour les anarchistes,
le temps de la réflexion qui accompagne l’action est venu. »
L’enthousiasme des anarchistes pour les barricades trouve également
un écho chez les observateurs qui voient cette résurgence
des idées libertaires : « La grève populaire ne clame
aucun nom, alors que la révolte étudiante, révolte
d’une masse juvénile, avait trouvé son visage dans Cohn-Bendit,
le rouquin sans patrie, le démocrate de rue, portant en lui anarchisme
et marxisme, mêlant les deux drapeaux dont l’accouplement est le
symbole de la révolte étudiante : le noir et le rouge. »
L’action des étudiants a révélé les possibilités
révolutionnaires immédiates, l’œuvre des militants doit alors
prendre un nouveau souffle et suivre la jeunesse qui a pris le flambeau
de la liberté :
« La lutte engagée par les étudiants et les ouvriers
révolutionnaires n’était pas la lutte traditionnelle de la
droite contre la gauche pour s’emparer du pouvoir, mais une lutte d’une
société qui s’éteignait de ses convulsions internes
contre une autre qui se frayait un chemin vers un socialisme égalitaire
et libertaire.
Ce que veulent les étudiants, c’est construire une société
non seulement par ses structures économiques, mais également
par son aspect moral. Ce qu’ils ne veulent pas, c’est composer avec l’adversaire.
Ce qu’ils désirent, c’est un socialisme de forme libertaire même
s’ils donnent à ce terme un contenu différent de ce que nous
lui donnons. Ce qu’ils refusent, c’est de borner leur lutte à des
formes destinées à installer les hommes le moins mal possible
dans la société capitaliste. Leur langage, la signification
des mots qu’ils emploient sont différents du langage traditionnel
du monde politique. Ils ont réappris le vieux langage révolutionnaire.
Ils prennent au sérieux des idées que les cadres syndicaux
ou politiques ont prostituées. Ils sont l’avenir devant le passé
qui ne les comprend pas. »
Néanmoins, plusieurs éléments laissent les
militants sur leur faim. Dans cette optique, l’union étudiants-ouvriers
ne s’est pas faite, au grand dam de la face ouvrière de la FA. Joyeux
appelle à dépasser « les particularismes de l’âge
et du métier » . Pourtant, la FA n’a jamais fait preuve d’ouvriérisme
restrictif et a considéré le mouvement étudiant plus
ou moins comme une force révolutionnaire. Mais si l’organisation
a fait cette démarche intellectuelle, le caractère étudiant
de la révolte peut être une réponse au peu d’engagement
des ouvriers qui ne se reconnaissent pas forcément dans leurs revendications.
Dans une autre perspective, on a vu que la défense des positions
non-violentes dans une période révolutionnaire devenait difficile.
Dans le même ordre d’idée, Mai ramène aussi la conception
de libération de l’homme dans tous les domaines. Cette résurgence
du surréalisme trouve son expression dans le « Changer la
vie » ou « Sous les pavés la plage » scandés
par les étudiants. Inspirée dans une certaine mesure par
les thèses situationnistes, la possibilité révolutionnaire
renaît clairement pendant les journées de mai : « Ce
qui de toute façon, restera, c’est qu’un monde nouveau apparaît
au grand jour, un monde où l’imagination sera au pouvoir, où
nos désirs seront des réalités et où les mots
médiocrité et injustice resteront dans votre vocabulaire
en souvenir des années passées dans un monde à l’image
de son ancien créateur. Car rien n’est terminé, et les barricades,
demain comme hier et aujourd’hui auront la saveur du poème. Mais
nous savions déjà que la poésie est révolutionnaire,
éternellement révolutionnaire. »
Après Mai, la question sur les formes et les caractères
de la révolution ne se pose donc plus. En effet, comment condamner
la révolution violente ouverte à l’autoritarisme marxiste
et au totalitarisme ? En juin 1969, A.A Milos, dans un article du Monde
libertaire, reprend la distinction de Fayolle entre l’attitude et la morale
anarchiste. Il refuse cette distinction autoritaire et qui n’a pas de sens
car un anarchiste ne peut être que révolutionnaire. Les débats
qui avaient amené Fayolle à cette distinction semblent loin.
L’éducation et la lente maturation des masses n’atteindront
leur but que par la révolution. Les réflexions et discussions
sur les modalités de la révolution reprennent à la
veille du congrès de 1969. Avant tout, il apparaît nécessaire
aux militants de clamer leur ardeur révolutionnaire : « Tous
les systèmes de ce monde reposent sur l’autorité, sous ses
aspects les plus variés et, les anarchistes étant, par définition,
les ennemis déclarés de toute autorité, ils sont et
ne peuvent qu’être révolutionnaires. » Les formes
de la révolution doivent trouver leurs origines dans l’explosion
de mai, les journées insurrectionnelles accréditent ainsi
les thèses du courant révolutionnaire :
« Le monde actuel met face à face ceux qui gouvernent
et ceux qui sont gouvernés, ceux qui exploitent et ceux qui sont
exploités, ceux qui décident et ceux qui subissent. Entre
les uns et les autres, il existe et ne peut exister qu’un antagonisme manifeste
ou latent, qui met la société dans un déséquilibre
constant. Pour que ce déséquilibre prenne fin, il faudrait
que les premiers fassent abandon de leurs prérogatives, qu’ils renoncent
à l’autorité qu’ils font peser sur autrui, qu’ils cessent
de gouverner, d’exploiter, de légiférer, de juger.
Il est possible d’envisager que cet état de grâce puisse
toucher certains d’entre eux, il apparaît illusoire de supposer qu’il
puisse rallier l’unanimité des profiteurs du système. La
violence révolutionnaire opposée à la violence permanente
de la société apparaît donc inévitable. »
Mais la violence, si elle est nécessaire, ne doit pas
être un but : « L’obstacle à la révolution est
beaucoup plus d’ordre moral que d’ordre matériel, ce qui implique
une révolution des esprits. »
Cette « révolution des esprits » semble s’être
faite chez les étudiants. On l’a vu lors des affrontements avec
les CRS, la violence n’est pas rejetée. Néanmoins, les enragés
de Nanterre développent de nouvelles méthodes de lutte qui
caractérisent une nouvelle fois l’influence d’autres mouvements
révolutionnaires. On peut d’ailleurs mettre en parallèle
l’occupation des universités avec le mouvement de contestation de
Berkeley. En effet, le mouvement yippie, synthèse entre courant
gauchiste et hippie, et personnalisé par Jerry Rubin, a montré
la voie sur les méthodes (d’occupation notamment) à suivre.
La provocation et l’action exemplaire deviennent également les moyens
de montrer le caractère autoritaire de la classe dirigeante. Dans
cette optique, les activités des Provos, aux Pays-Bas, ont certainement
été un exemple. Surtout, l’explosion des idées libertaires
se caractérise dans tous les domaines. Désormais, les militants
ne peuvent pas ignorer les aspects culturels, moraux, sexuels, psychanalytiques
(…) de l’aliénation.
Si la Tribune d’action culturelle avait déjà commencé
cette entreprise, les réflexions et les actions de Mai prouvent
la nécessaire généralisation des théories libertaires
(on retrouvera cette évolution par exemple dans la consécration
de Reich, du MLF ou de l’écologisme politique). Dans la grande tourmente
qui bouleverse ainsi pendant deux mois les structures du pays, les anarchistes
ont développé leurs affirmations et leurs revendications.
Par ailleurs, un effort de réflexion se développe chez les
anarchistes moins engagés dans les combats de rue ou les occupations.
Pour ces derniers, la grève des bras croisés n’est pas synonyme
de victoire, la paralysie de l’économie nationale n’est pas le gage
des transformations fondamentales. Les producteurs doivent être capables
par eux-mêmes et pour eux-mêmes de faire tourner les usines,
rouler les moyens de transports… L’autogestion présuppose l’éducation
des travailleurs. L’esprit révolutionnaire doit se doubler d’une
parfaite compétence. Prendre la terre, les machines, occuper les
universités n’est qu’un préambule, indispensable certes,
mais insuffisant.
Sans cet immense effort de réflexion et d’éducation
sur les formes de gestion et de production, la révolution semble
condamnée. Dans ce cas, l’opinion de Sartre se trouve justifiée
: « Par un paradoxe aisément explicable, cette logique destructrice
plaît aux conservateurs : c’est qu’elle est inoffensive ; abolissant
tout, elle ne touche à rien. » Les revendications exprimées
dans les idées libertaires rejoignent donc les aspirations de ceux
pour qui le refus est exigence de dignité.
B) L’après-Mai et la Fédération anarchiste
La déception sur le rôle de la FA au cours des journées de mai ne fait que renforcer les critiques des militants qui voyaient avant 1968 les difficultés de l’organisation. Le congrès de 1967 avait vu Maurice Fayolle reprendre ses thèses sur la formation d’une organisation anarchiste révolutionnaire. Néanmoins, le congrès ne choisit pas la distinction émise. A son terme se constitue une tendance organisée, affirmant son soutien à Fayolle et à laquelle il se rallie, qui prend pour nom tendance « Paris-Banlieue-Sud ». Mais comme l’a annoncé Fayolle, la constitution d’une tendance doit se faire dans certaines conditions. Autour de cela, deux événements s’intercalent dans le temps intermédiaire nécessaire aux conditions de sa constitution : d’une part les débats autour du congrès international de Carrare qui amènent une cristallisation des tendances et des opinions. D’autre part ce sont les journées de Mai qui vont consacrer la formation de la tendance révolutionnaire. En reprenant les débats qui ont amené la constitution de la tendance, on verra comment les deux événements précités vont accélérer le cours des choses. Dans cette optique, la reprise des discussions autour et pendant le congrès de Carrare détermine les nouvelles prises de positions du mouvement anarchiste.
Vers le congrès international et une nouvelle tendance
Dès 1967, la préparation du congrès international de Carrare donne lieu à de nouvelles critiques traditionnelles au nom de la liberté individuelle et des contraintes liberticides qu’implique toute organisation, contre la structuration des rapports entre militants. « Réservé » aux seules Fédérations nationales, le congrès apparaît comme un nouveau ferment de division et d’exclusivité pour les autres anarchistes : « Limiter ce congrès aux fédérations nationales, c’est dessécher la pensée anarchiste et renforcer le mythe de l’organisation unique, pour elle-même. C’est contre cela qu’il faut protester. »
Au fur et à mesure des mois précédant le
congrès se forme une tendance hostile à la constitution d’une
internationale des Fédérations anarchistes, sans faire appel
aux autres groupes. Dans le même temps, Maurice Fayolle, qui avait
annoncé son départ pour finalement rejoindre la nouvelle
tendance, déclare ne plus voir dans la FA qu’une liaison de tendances
et agir en fonction :
« Je ne considère pas la FA comme une organisation, mais,
sinon comme une amicale, selon le terme impropre que j’ai employé,
du moins comme un rassemblement hétérogène de camarades
se réclamant tous de l’anarchisme. en raison même des profondes
divergences qui séparent ses composants, ce rassemblement ne peut
admettre ni structures organiques, ni définition idéologique.
»
Les adhésions devraient être alors « non collectives
mais strictement individuelles. » Le Monde libertaire perdrait son
caractère actuel d’information pour devenir « une revue d’études
et de confrontations » et n’aurait plus la mention « Organe
de la Fédération anarchiste », « ce qui ferait
penser que la FA soit une organisation, mais plutôt une formule sans
confusion possible ». Les congrès seraient des colloques et
ne prendraient plus de décisions, dont le seul objectif serait «
de permettre des confrontations. » Le but est simple, « c’est
de laisser le terrain libre à une future organisation anarchiste
révolutionnaire et à un journal de propagande qui ne soient
concurrents ni à la FA ni au Monde libertaire. »
Maurice Fayolle semble toutefois méfiant face aux éternels
problèmes de la FA et émet les conditions nécessaires
à l’adhésion : « Cette future organisation ne serait
pas une tendance organisée au sein de la Fédération
–l’expérience a prouvé que c’était irréalisable-
mais une organisation totalement autonome. » Il n’oublie pas
non plus les difficultés qu’il a dû surmonter depuis dix ans
pour imposer ses vues, et appelle dans ce sens une « confédération
» anarchiste qui ne risquerait pas d’engendrer les mêmes problèmes
qui étaient apparus avec l’UGAC, car pour « les partisans
de l’actuelle FA, rien ne s’oppose à ce que (c’est d’ailleurs prévu
dans les statuts) la tendance révolutionnaire s’organise et se dote
de son journal. En principe, non, en réalité, il y a un obstacle
majeur.
Si les anarchistes révolutionnaires créaient leur organisation
AVANT que la FA se soit définie clairement comme un rassemblement
inorganique de tendances et d’individualités, il y aura inévitablement
rivalité entre les deux organisations. »
La première réunion du groupe « Paris-Banlieue-Sud
» a lieu en octobre 1967, avec la composition suivante : Groupe Eugène
Varlin (15ème et 7ème arrondissements), Jules Vallès
(13ème et 5ème arrdts), Albert Camus (14ème et 6ème
arrdts), Pierre Kropotkine, Durutti de Marseille, groupe de Versailles
et plusieurs individualités dans lesquelles on retrouve Maurice
Joyeux et Guy Malouvier. Parallèlement, la tendance devient une
liaison des anarchistes révolutionnaires de France, qu’ils soient
ou non membres de la FA :
« Cette liaison aura pour objectif d’étudier les possibilités
de création d’une organisation spécifique anarchiste révolutionnaire
structurée sur le double plan idéologique et organisationnel.
Cette organisation sera totalement indépendante, mais non séparée
de la FA dans la mesure où celle-ci se définira comme une
union pluraliste. »
La définition qu’en donne Maurice Fayolle, dans L’organisation
libertaire, bulletin de liaison des anarchistes révolutionnaires,
reprend trait pour trait ses analyses :
« Organisation parce que telle est la base immuable et nécessaire
de toute action collective, concertée et orientée vers un
objectif. Parce qu’il n’y a jamais et qu’il n’y aura jamais d’autres moyens,
pour parvenir à des réalisations concrètes que de
s’organiser, de se définir et d’orienter les activités dans
une direction préalablement élaborée en commun.
Anarchiste, parce que nous nous réclamons d’un socialisme antiautoritaire
et fédéraliste dont, face à Marx et à Engels,
Proudhon et Bakounine définirent les grandes lignes, tout en prophétisant
avec une rare clairvoyance le bourbier tyrannique et sanglant où,
un siècle plus tard, devait sombrer le socialisme autoritaire.
Révolutionnaire, parce qu’on n’a pas trouvé d’autres
termes pour d »finir un changement dans l’ordre des choses et sue
nous refusons l’ordre existant. Notre lutte n’a de raison et de sens que
dans la perspective d’une transformation radicale des bases mêmes
de la société, dans le sens d’un socialisme authentique qui
fera de chaque individu un être libre et responsable. »
Le problème majeur qui se pose à l’anarchisme reste
le même : c’est cette tendance qui l’éloigne des luttes révolutionnaires
en prônant l’éducation et l’éthique. Michel Cavallier
reprend la distinction de Fayolle entre morale et attitude anarchiste,
ferment de la stagnation du mouvement :
« Pour certains, l’anarchisme se résume à une manière
de vire et l’action-lutte n’est là que pour entretenir une espérance
que l’on sait vaine et tenter de se créer un petit monde à
part, où grâce à des artifices de toutes sortes on
arrive à se persuader que l’on représente quelque chose dans
la médiocrité universelle. C’est à l’anarchiste, au
sommet de sa montagne, qui indique les sentiers caillouteux qui mènent
lui, en évitant que trop de monde y parvienne à la fois de
peur que des pieds trop nombreux n’écartent les cailloux du chemin
et ne rendent celui-ci moins pénible à l’homme. »
Les mois qui précèdent l’explosion de mai, voient
donc l’esquisse d’une tendance révolutionnaire organisée
au sein de la FA, selon les vœux émis par Fayolle dix ans plus tôt.
Pourtant, les conditions émises par Fayolle ne sont pas encore précisées
dans la FA. Les événements de mai changent la donne et devant
l’urgence de la situation, la tendance Organisation Anarchiste Révolutionnaire
est consacrée, notamment par la distribution d’un tract signé
ORA.
L’émergence d’une situation révolutionnaire en France
contraint les anarchistes révolutionnaires à précipiter
la constitution de leur tendance, sans attendre que la FA se soit déclarée
comme une confédération. Dans un deuxième temps, Guy
Mallouvier, chargé de la Commission préparatoire au congrès
international, appelle une nouvelle fois les militants à faire un
choix. A la veille du congrès, son exaspération est à
son comble, les discussions autour de Carrare « m’ont persuadé
qu’il était incontestablement profondément utopique d’entreprendre
un travail quelconque à l’intérieur des structures actuelles
(si l’on peut employer ce terme) de la Fédération anarchiste.
Par contre, notre bonne vieille FA est admirablement aménagée
pour celui ou ceux qui, investis d’une responsabilité, trouvent
agréable ou habile de n’y rien entreprendre, se contentant d’être,
comme les statuts le leur demandent, d’hypothétiques boîtes
aux lettres. »
Mallouvier, présent à la première réunion
de la tendance « Paris-Banlieue-Sud », s’exaspère devant
l’inefficacité évidente de la FA. Sa critique est à
mettre dans la même optique que celles émises par la tendance
:
« Je crois qu’une révision et une transformation des structures
est aujourd’hui, rendue nécessaire par l’évolution des rapports
de force à l’intérieur même de notre fédération.
Je pense donc qu’il stérile, parce qu’il n’existe pas de terrains
d’entente, de solutions signifiant autre chose comme l’immobilisme, la
léthargie idéologique et la mort, de poursuivre l’expérience
d’une cohabitation illusoire entre les idées que je peux avoir et,
par exemple, les armandistes marseillais. »
Cette prise de position largement en faveur de constitution de tendance
organisée trouve, comme les critique depuis 1953, son origine dans
la critique de l’humanisme libertaire, cette morale qui contraint les militants
et qui sclérose le mouvement :
« Ces crises périodiques sont dues en partie, à
un malaise profond, réel, que ressentent presque uniquement les
socialistes libertaires, la sensation de s’être fourvoyés
au milieu d’humanistes, respectables certes, mais dépourvus de toute
dynamique révolutionnaire, qui opposent victorieusement leurs théories
pacifico-évolutionnistes et individualistes aux conceptions des
révolutionnaires anarchistes, qu’ils traitent au mieux d’utopistes
(Bontemps), ou au pire de dictateurs (Armand). »
Après ces réflexions, il semble qu’une nouvelle
fois la FA soit divisée en « tendances » opposées
sur les méthodes tactiques et organisationnelles. La formation après
mai 1968, de deux tendance hostiles et favorables à la participation
au congrès de Carrare, renforce les positions entrevues plus haut.
La polémique ardente tourne autour de la participation de groupes
non affiliés aux Fédération nationales (Noir et Rouge,
Fédération ibérique des jeunesses libertaires). Cohn-Bendit,
ayant par ailleurs annoncé son intention d’y participer, les dissensions
redoublent. Dans son ensemble, le mouvement international est assez hostile
au leader de Nanterre, on ne lui pardonne pas son rôle dirigeant
ni les questions embarrassantes qu’il pose au mouvement. La FA convoque
ainsi un congrès extraordinaire les 29 et 30 juin 1968. Aussi, adopte-t-on
le principe de l’envoi de deux délégations. L’une serait
la représentation des groupes favorables au congrès et à
l’Internationale ( Guy Mallouvier, Michel Cavallier, Maurice Joyeux), l’autre
serait hostile aux dites assises (René Bianco, Aristide Lapeyre).
Les membres de la région Paris-Banlieue-Sud se retrouvent parmi
les partisans de la participation au congrès international. Le congrès
de Carrare s’ouvre le 31 août 1968. Néanmoins, ce congrès
est le fruit du travail d’un certain nombre d’organisations qui n’ont pas
participé aux événements de mai (FA ibérique,
Union des anarchistes bulgares, FAI).
Le mouvement français semble quant à lui s’être
cristallisé pendant et après les événements.
Une profonde cassure s’est faite entre les éléments traditionnels
du mouvement (FA et ORA) et Cohn-Bendit et ses camarades. Chacune de ces
tendances estiment avoir joué le rôle « fondamental
». Carrare sera le champ clos où vont s’affronter «
spontanéistes » et « organisationnels ». l’élément
essentiel de discussion porte dès le début sur la nature
du spontanéisme. La polémique essentielle ne surgira pas
de ceux qui protestaient au nom de la pureté des principes, mais
de ceux qui nient ces mêmes principes. La contestation, incarnée
par Daniel Cohn-Bendit, est une contestation globale à l’égard
de l’anarchisme institutionnel et traditionnel, et vise à substituer
à celui-ci de nouveaux concepts. La rupture qui se produit n’a pas
lieu entre organisations, mais entre militants. Si dans un premier temps
le but essentiel est d’éviter tout affrontement …physique entre
congressistes, Cohn-Bendit arrive ensuite à exposer ses thèses
sur le spontanéisme qui caractérise le « nouvel »
anarchisme :
« Pourquoi nous dresser contre la marche de ce congrès
? Parce qu’il tourne le dos à la spontanéité qui est,
selon nous, la clef de la révolution. (…) Nous disons que vous êtes
dans l’erreur, car ce n’est pas en vous enfermant, en jetant des exclusives,
en poursuivant l’éternel débat entre Bakounine et Marx, que
vous ferez avancer la cause de la révolution. Pour nous le problème
n’est pas entre marxisme et anarchisme. Il est de découvrir et mettre
en œuvre les nouvelles méthodes les plus radicales en vue de la
révolution. »
Les vues de Cohn-Bendit sont rejetées ; cette prise de position
démontre un réel antispontanéisme des militants traditionnels,
au nom de l’antimarxisme. Pourtant, cette volonté marque dans une
certaine mesure le vide idéologique du congrès, à
la grande déception de la tendance organisationnelle de la FA :
« Ce congrès, au lieu d’être un congrès d’anarchistes
menant une lutte actuelle et désirant s’inscrire dans les nouvelles
données économiques et politiques, laissant cela aux néo-marxistes
« cohn-bendistes », a laissé passer la chance qui s’offrait
au mouvement anarchiste mondial de jouer un rôle qui lui revient
à cause de son refus de s’adapter aux données nouvelles.
»
Il n’existe pas de compte-rendu des motions acceptées pendant
le congrès. On se basera sur le récit du Monde libertaire.
La troisième motion apparaît aux yeux des congressistes comme
primordiale : « Il est nécessaire de préciser que l’anarchisme
et le marxisme sont complètement différent et opposés
dès l’origine, et qu’on ne peut envisager u bon marxisme avec lequel
nous pourrions trouver des terrains d’entente et nous allier. L’application
actuelle du marxisme n’est pas une déviation, c’est le marxisme
dans sa réalité. Vouloir mélanger l’anarchisme et
le marxisme c’est méconnaître profondément l’anarchisme,
en avoir une vue superficielle. » Il paraît inutile
de préciser et d’expliquer les motivations et les raisons qui ont
conduit la délégation française à insister
sur cette motion. Les autres motions concernent la jeunesse, la religion
et la faim dans le monde. Le congrès de Carrare est-il un échec
? Il a semblé en tout cas incapable d’une remise en cause de sa
tradition et a montré son incapacité à résoudre
une situation politique. Mai 1968 et Carrare apparaissent comme le double
visage d’un même échec. Le mouvement libertaire rate l’occasion
d’une confrontation générale et la possibilité de
démontrer l’actualité des ses réflexions.
Autour de l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste
L’ORA signe son acte de naissance au congrès de Carrare.
Assez vite les oppositions vont se formaliser au sein de la Fédération
anarchiste et éclater au congrès de Marseille en décembre
1968. Une attaque en règle fut menée par la majorité
de la FA. Deux types de réactions sont à enregistrer, d’une
part l’attaque de ceux qui critiquaient et s’opposaient à la façon
dont le congrès de Carrare s’était déroulé
et d’autre part ceux qui voyaient dans l’ORA un danger pour la FA et une
source de contestation : « Les gens de l’ORA, je les connais bien,
ils sont passés nombreux dans notre groupe libertaire Louise Michel,
on n’a pas toujours été d’accord avec eux, ils ont un sentiment
de l’organisation qui est un peu différent du notre, nous en sentons
les dangers… »
Face à ce « danger », tous les membres de l’ORA
se voient « éliminés » des postes de responsabilités.
Le précédent UGAC, comme constitution d’une tendance organisée,
et la l’officialisation de l’ORA avant que la FA ne soit devenue une confédération,
sont deux facteurs qui jouent en faveur d’une séparation. D’ailleurs,
on a vu que l’ORA n’a pas attendu le congrès pour s’éloigner
de la FA et mettre en cause les structures de cette organisation. L’échec
du congrès de Marseille accélère le processus de scission.
En avril 1969 paraît L’Insurgé, sous une nouvelle forme qui
indique dans son sous-titre que celui-ci est l’organe de l’ORA. Les principes
futurs de la société libertaire y sont détaillés
et l’acceptation du vote comme outil de décision est un des faits
les plus marquants :
« La communauté refusant de se dessaisir au profit des
élus, de tout pouvoir de décision, il faut donc qu’elle se
décide elle-même. Cela sur deux plans :
D’abord, en définissant un programme, ensuite en désignant
les mandataires chargés d’exécuter ce programme. La communauté
pourra appliquer les deux méthodes qui se complètent.
La première consiste en une simple discussion entre les divers
projets proposés, discussion dont le but est d’arriver à
un compromis acceptable pour tous. En ce cas, la discussion se terminera
par un vote unanime : c’est la solution idéale. Mais il faut souvent
prendre les décisions rapidement. Or, les opinions sont extrêmement
diversifiées d’autant plus qu’elles seront formulées par
des millions d’hommes. on recourra donc à un vote à la majorité
entre les divers projets proposés, quitte à revenir sur le
problème si ce choix s’avère mauvais. »
En mai 1969, les militants de l’ORA définissent leur conception
de la révolution qui sera violente, comme l’exige la réalité
et comme l’ont démontré les révolution passées
:
« A Prague, quand la population a refusé de collaborer
avec les troupes occupantes, elle a pratiqué l’action directe :
de même elle a incendié les chars d’assaut soviétiques.
C’est cette forme de combat que nous estimons capable de défendre
une révolution anarchiste, refusant une armée de techniciens,
équipée de bombes atomiques et de bombardiers lourds, les
révolutionnaires devront détruire le matériel, l’encadrement
militaire et l’armement des envahisseurs ; mais ne pas considérer
la troupe comme ennemi : fusiller les cadres, désarmer les soldats,
les renvoyer chez eux après leur avoir fait comprendre leur rôle,
permet de défendre la révolution en respectant l’Internationalisme
prolétarien. Mieux, c’est la seule méthode qui permette de
saper l’arrière des armées occupantes et de provoquer sa
désorganisation intérieure.
Nous nous inscrivons donc résolument dans cette optique de l’action
directe, refusant toute autre voie qui ne peut être que réformiste
et contre-révolutionnaire. »
Les conceptions de l’ORA sont opposées à la fois
au spontanéisme qu’incarne le mouvement du 22 mars comme aux tentations
réformistes et évolutionnistes de certains courants anarchistes
: « Prétendre miner le capitalisme de l’intérieur en
créant des organismes économiques à caractère
socialiste est une pure chimère. » Le mouvement anarchiste
doit faire son analyse et clarifier ses positions face à certains
courants qui le paralysent. En novembre 1969, l’organisation reprend l’analyse
de l’individualisme et son influence historique qui au nom « de la
pureté des principes où une mystique de l’unité ont
constamment entravé la création ou le fonctionnement d’une
organisation anarchiste sérieuse, valable, solide. »
La scission ORA-FA consacre la rupture entre différentes formes
d’organisation : synthèse et plate-forme. L’ORA reproduit en 1969
la plate-forme d’Archinoff, crée en 1926 et « qui avait pour
but de remédier à l’état d’impuissance du mouvement
anarchiste déjà à cette époque, par une prise
de conscience de la réalité de la lutte révolutionnaire.
»
Les perspectives révolutionnaires offertes par cette forme d’organisation
trouvent aux yeux de l’ORA une justification d’importance dans l’histoire
de l’anarchie. Les événements de Mai ont montré l’importance
pour les organisations anarchistes de l’organisation pour permettre l’efficacité
de l’action. Dans ce sens, le mouvement espagnol représente l’exemple
à suivre : « Il est à noter que le mouvement espagnol,
dès cette époque, commençait à s’organiser
sur des bases proches de celles de la plate-forme ; on sait ce qu’il représentera
par la suite. » La synthèse est rejetée pour
ses inconséquences organisationnelles et pratiques : « Les
rassemblements hétéroclites allant de l’individualisme au
communisme libertaire ont toujours été un frein à
une clarification et à une cohésion théorique. La
synthèse de Faure est une utopie dans le cadre d’un mouvement qui
se sent révolutionnaire. » Surtout, la synthèse
est un frein à l’extension des concepts anarchistes : « La
séparation des tendance amènera incontestablement un approfondissement
théorique. »
Le congrès de Lorient en mai 1969 est l’avant-dernier auquel
l’ORA participe. L’ORA crée au sein de la FA un déséquilibre
des forces en présence, et de par son existence, repose la question
d’une définition des structures organisationnelles. L’ORA à
l’intérieur de la FA représente un nouvel échec pour
les partisans de tendance organisée. Le nombre de groupes qui suivent
les militants de l’ORA après la scission est restreint. Certains
des groupes initiateurs ont d’ailleurs abandonné. L’ORA se présente
à son origine comme un groupe réduit essentiellement parisien,
dont la création a été hâtée par des
raisons « diplomatiques » et qui ne semblent pas répondre
à l’attente du plus grand nombre des militants.
Dès novembre 1969, l’absence d’idées nouvelles, sinon
celles qui, en matière organisationnelle, sont directement inspirées
de la plate-forme d’Archinoff, renforce cette tendance à la désaffection.
Seule la volonté tenace de quelques militants à « continuer
» l’organisation provoquera un sursaut et engagera l’ORA vers de
nouvelles perspectives. Celle-ci se sépare définitivement
et « officiellement » de la FA au congrès de Limoges
en 1970. En octobre 1970, l’ORA publie un nouvel organe, Front Libertaire
des luttes des classes, qui se déclare « CONTRE les capitalismes
bourgeois et bureaucratiques et leurs impérialismes » et «
POUR la gestion directe ouvrière et internationale. »
Cette parution fait suite à l’échec de l’existence de
l’ORA dans la FA et à un début de rapprochement avec un autre
mouvement qui réclame lui aussi une définition idéologique
et une organisation communes : le Mouvement communiste libertaire. L’ORA
se fixe deux objectifs précis : « clarifier le mouvement anarchiste,
aussi bien au niveau de ses structures qu’au niveau de ses théories,
et développer une stratégie offensive communiste libertaire
face au capitalisme, à l’état, et aux organisations léninistes.
» Néanmoins, l’ORA de 1970 n’a plus la même connotation
que celle des années précédentes. La mort de Maurice
Fayolle en 1969 et les désaccords théoriques entre certains
militants lui font perdre cette unité indispensable pour être
efficace rapidement.
Au delà de l’évolution de l’organisation, il convient
de constater le nouvel échec d’une tendance au sein de l’organisation
synthésiste. Plus généralement, les événements
de Mai ont brusqué la rupture dans la FA entre les partisans d’une
organisation claire et d’une définition idéologique précise
et les partisans d’une organisation la plus large possible.
Chapitre II Les nouvelles perspectives libertaires au seuil des années soixante-dix
Le choc de Mai 68 n’est pas seulement perceptible au sein de la
Fédération anarchiste. En effet, les mois qui suivent les
événements voient une explosion de groupes à caractère
libertaire et spontanéiste. Ainsi apparaissent des parutions
comme Action, Action Directe, La Révolution internationale…Il ne
sera pas ici possible de détailler les vues et les réflexions
des différents groupes, notamment en raison de leur existence éphémère.
Mais il est important de signaler cet enthousiasme pour les théories
libertaires après mai. Néanmoins, quelques-uns de ces groupes
décident de se regrouper et l’idée de la constitution d’un
« parti révolutionnaire », d’un mouvement révolutionnaire,
est lancée.
Les mois qui suivent les événements confortent le renforcement
de la tendance anarchiste-communiste ou communiste libertaire au sein du
mouvement. Surtout, Noir et Rouge acquiert avec les événements
une notoriété indéniable. On peut en prendre pour
preuve l’explosion de ses tirages, qui atteignent au seuil des années
soixante-dix le nombre de 3500. Ce renforcement se décèle
également dans la constitution d’un Mouvement communiste libertaire.
D’un autre côté, les événements hâtent
l’évolution des discours de certains militants et consacrent une
certaine rupture avec le mouvement traditionnel. Les réflexions
de Cohn-Bendit, du « 22 mars », et des autres groupuscules
révolutionnaires et gauchistes se rapprochant des conceptions libertaires,
trouvent un écho chez de nombreux militants.
Peut-on y voir les formes d’un nouvel anarchisme ? Surtout, ces nouvelles
prises de positions témoignent-elles d’un changement sociologique
et d’appartenance sociale dans le mouvement anarchiste ?
Après avoir constater le retour des idées communistes
libertaires, on s’attachera à définir la composition idéologique
de certains groupes anarchistes et à cerner les enjeux qui se dressent
pour le mouvement à l’aube des années soixante-dix par rapport
aux événements du printemps qui ont consacré la libération
totale de l’individu.
A) Les perpectives anarchistes-communistes
Le retour en force des idées anarchistes-communistes se concrétise d’une part dans la constitution d’un mouvement qui s’en réclame ouvertement, et d’autre part par le « succès » de Noir et Rouge.
Le Mouvement révolutionnaire et le Mouvement communiste libertaire
Depuis 1968, un petit groupe issu de l’UGAC édite Tribune anarchiste
communiste. Pour Roland Biard, la prise de position originale de ce groupe
par rapport au reste du mouvement est « en définitive la seule
qui rompt avec les pratiques traditionnelles et tente de tirer les conclusions
de Mai 68. » On a vu la position particulière de l’UGAC
après 1964 qui, dans sa Lettre au mouvement anarchiste international,
réclamait la jonction du courant anarchiste-communiste avec l’ensemble
des forces révolutionnaires. L’UGAC nie la nécessité
d’une organisation spécifique, le groupe n’étant conçu
que comme une tendance. Le groupe « Action-Tours », auquel
appartient Georges Fontenis, adhère à l’UGAC mais estime
que « la présence au sein de l’ensemble du courant révolutionnaire
nécessite l’existence d’une véritable structure communiste
libertaire ayant ses propres prises de position, sa propagande, son affirmation
extérieure spécifique. » Très vite, l’UGAC
va considérer qu’elle ne doit être qu’une tendance et non
vraiment une union de groupes. C’est dans ce sens qu’il faut envisager
la nouvelle appellation de l’Union : la Tendance anarchiste-communiste
(TAC).
Dès juin 1968 est lancée l’idée d’un mouvement
révolutionnaire unitaire et pluri-idéologique. Les militants
de la TAC sont dans les premiers à se rallier à cette initiative.
Se constitue alors le CIMR (Comité d’initiative pour un mouvement
révolutionnaire) qui regroupe une partie des « gauchistes
français ». Parmi les participants aux premières assemblées,
on peut noter les militants de l’ex-JCR et ses leaders (Krivine, Ben Saïd,
Weber), les militants du courant trotskiste (pabliste), des dissidents
du PCF comme JP Vigier ou Depaquit, les militants de la TAC, des communistes
libertaires regroupés autours du groupe de Tours et de Fontenis
et enfin des militants isolés sans attaches spécifiques mais
qui sont les plus nombreux. Très tôt, il apparaît
que Mouvement Révolutionnaire est un champ clos où
s’affrontent les appareils politiques groupusculaires : « Nous nous
retrouvons bien peu au sein de CIMR où, très vite, les luttes
d’influence vont détruire l’atmosphère d’unité. »
Le MR se réduit rapidement à trois groupes de militants :
trotskistes, dissidents du PCF et dans un même groupe les communistes
libertaires et la TAC.
En 1969, le mouvement éclate et les militants de la TAC restent
le seul bastion anarchiste du MR. La TAC poursuit en quelque sorte le «
front commun » de 1968, seule possibilité de la révolution
: « Nous sommes persuadés que la révolution ne sera
pas le fait d’un groupe particulier et qu’il faut donc toujours tendre
à un regroupement des révolutionnaires. » Les
deux principaux buts que se fixe la TAC se résume dans la formule
« Pour l’autogestion et l’unité des révolutionnaires.
» En outre, il apparaît de plus en plus que le mouvement
révolutionnaire dans son ensemble se divise, comme à Carrare,
en deux pôles : un organisationnel et un spontanéiste. Quant
à la TAC, elle se refuse « à croire qu’il ne peut exister
de solution autre que l’ultraspontanéisme ou l’ultrabolchévisme.
c’est dans la recherche de cette autre voie qu’est engagé le Mouvement
révolutionnaire» .
Deux ans après l’éclatement du mouvement, la TAC considère
ce rassemblement comme la preuve du nécessaire dépassement
des clivages rigides des mouvements révolutionnaires : « Au
cours des deux années de pratique militante, nous avoir fait la
preuve qu’en sortant résolument des schémas consacrés
et des « idées reçues », il est possible que
des militants anarchistes-communistes et des militants marxistes puissent
cohabiter dans la même organisation, non seulement sur le plan de
l’action concertée, mais aussi sur le plan de la recherche théorique
commune sans que les uns et les autres ne se sentent aliénés.
» La Tac se situe dans la perspective du regroupement futur
du mouvement révolutionnaire en définissant les conditions
premières : « Mise en question de tous les schémas
anciens, confrontation permanentes des expériences, remise en cause
des groupes existants, refus du choix sommaire que certains voudraient
nous imposer entre le spontanéisme et l’ultrabolchévisme.
»
Ces réflexions témoignent d’une évolution importante
pour le mouvement anarchiste, non seulement dans la remise en cause des
rapports entre marxistes et anarchistes, mais aussi dans la volonté
de dépasser les traditionnels clivages. Mais cette évolution
semble logique en ce qui concerne la TAC et les positions de l’UGAC dès
1966. L’heure n’est plus, comme avait pu le dire Cohn-Bendit, à
une opposition entre les deux théories révolutionnaires,
mais à une recherche d’unité pour découvrir les meilleures
formes d’action : « L’évolution du mouvement révolutionnaire
dans le monde, et surtout en Mai 68 chez nous, doit nous obliger à
remettre en question les idées les plus consacrées. Qu’est-ce
que cela veut dire aujourd’hui : être marxiste ou être anarchiste
tout court alors qu’il existe nombre de conceptions opposées parmi
ceux qui se réclament de l’une ou de l’autre position ? »
Les révolutions récentes condamnent les formes d’organisation
des révolutionnaires et leur division en groupes ou groupuscules
: « Le maintien de notre adhésion du CIMR est dicté
par le fait qu’il pose seul le problème du dépassement des
groupuscules et de la construction de l’Organisation révolutionnaire
dans la pratique et par une pratique. »
Dans une polémique qui l’opposera à l’ORA, il sera reproché
à la TAC sa tendance à pratiquer des alliances avec des groupes
structurés, aspirant à l’hégémonie. Le MR se
dissout en 1971 et ce qui reste de militants adhère aux Centres
d’initiatives communistes (CIC), crée par la revue oppositionnelle
du PCF Unir-Débat. Le MR n’a pu déboucher sur un véritable
mouvement révolutionnaire unifié, en acceptant de se placer
sur le terrain des groupes politiques, tout en ne se reconnaissant pas
comme partie intégrante du mouvement de Mai et en gardant l’idée
de tendance de la revue.
Lorsqu’en 1969 éclate le MR, la tendance communiste libertaire,
regroupée autour de Fontenis, ne disparaît pas pour autant.
Les 10 et 11 mai se tient le congrès constitutif du Mouvement communiste
libertaire. Sont présents des membres de la JAC, de la TAC, des
militants de l’ex-FCL et des isolés. La présence de Georges
Fontenis, le militant le plus contesté des années cinquante,
provoque des remous et hypothèque dès sa naissance l’existence-même
du mouvement. En effet, il est avec Daniel Guérin le principal
initiateur, et nombre de militant se voient contraint de ne pas adhérer
pour ne pas se couper du mouvement traditionnel. Le MCL, dès son
origine, fait une large place à la recherche théorique et
à l’analyse. Dès 1969, un Texte de base théorique
est adopté ; il sera suivi d’un Appel. Le MCL met l’accent dans
le premier texte sur la rupture nécessaire avec le mouvement traditionnel,
ainsi que sur la nécessité d’une approche détaillée
des réalités qui emprunt au marxisme un certain nombre d’instruments
d’analyse . Le but assigné au projet communiste libertaire est «
la révolution totale » . Celle-ci doit nécessairement,
au niveau infrastructurel, reposer sur le principe de « l’autogestion
généralisée et le pouvoir des conseils » . Le
primat accordé à l’organisation, aux structures, témoigne
d’un certain état d’esprit, et d’une volonté d’action contre
les forces de répression et les bureaucraties. Le rôle des
avant-gardes se détermine par rapport à des pratiques autogestionnaires
pour éviter toute bureaucratisation. L’influence des événements
est palpable dans cette tactique. La pratique ouvrière doit servir
de modèle, quand elle n’est pas hypothéquée par les
syndicats et partis réformistes. Le Mouvement accorde une place
de choix aux Comités d’action, Comités de base, Comité
de grèves :
« Il existe aujourd’hui, dans les entreprises, des organisations
autonomes de luttes : Comités d’Action, Comités de base…
dont les orientations fondamentales sont les suivantes :
· Réaction anti-bureaucratique vers le pouvoir aux assemblées
générales,
· Dépassement des structures syndicales,
· Action directe (grèves sauvages, sabotage des cadences,
séquestration de patrons, etc..),
· Refus de la distinction « économique »
et « politique »,
· Rejet de tout monopole d’un groupe quelconque. »
Les Comités d’action tels qu’ils sont décrits s’apparentent
à un avant-garde, dont le but est de faire prendre conscience aux
masses de leur aliénation économique et politique. Néanmoins,
le Mouvement leur refusent tout rôle dirigiste. Cette éventuelle
déviation est empêchée par l’autogestion qui doit permettre
l’action commune et donner la parole à tous.
Les thèses du MCL apparaissent à leur origine extrêmement
diverses. Il s’inspire en matière organisationnelle de la plate-forme
d’Archinoff. La critique du capitalisme rejoint dans une certaine mesure
celle de Rosa Luxemburg, mais le Mouvement n’accorde pas la primauté
à la « spontanéité révolutionnaire ».
L’autogestion généralisée, la tendance profonde
à l’autonomie et l’auto-organisation des travailleurs, le pouvoir
des conseils, l’exigence d’une cohérence théorique symbolisent
les réflexions et les références du Mouvement communiste
libertaire. Pourtant, dès la fin 1969, le MCL peut être considéré
comme un semi-échec, notamment parce qu’il n’a pas su attirer à
lui les nombreux jeunes militants issus de Mai 68, ni provoquer une prise
de conscience du mouvement. « Logiquement », le MCL trouve
un terrain de rapprochement avec l’ORA, basée elle aussi sur la
nécessité de l’organisation et sur la lutte des classes.
Pourtant, l’échec de cette relation survient assez rapidement ,
pour des questions idéologiques mais aussi affinitaires selon Fontenis
:
« Malheureusement, notre orientation plus « conseilliste
» qu’anarchiste traditionnelle, notre conception dite abusivement
« marxiste », mon passé « autoritaire »
à la FCL, mon passage personnel à la franc-maçonnerie
vont servir de prétexte à quelques leaders de l’ORA pour
ralentir le rapprochement. »
Face à la FA, le MCL apparaît, au même titre que
l’UGAC, l’ORA, l’OCL, (la FCL et les GAAR dans le passé), comme
une autre face de l’anarchisme français au carrefour des années
soixante et soixante-dix. Dans une certaine mesure, ce « groupe »
rassemble tous ceux qui, constatant le malaise actuel des organisations
anarchistes (et donc de leurs possibilités d’action), en cherchent
la solution, qu’ils soient plateformistes ou non. Et la plupart d’ailleurs
le sont. Ils mettent l’accent sur l’organisation, estimant que doter le
mouvement d’une structure et d’une tactique communes à tous, est
bien la condition première et sine qua none du renouveau.
Noir et Rouge
Après 1968, l’audience de Noir et Rouge augmente sensiblement.
L’appartenance de Cohn-Bendit à ce groupe, même s’il ne s’en
réclame pas, lui vaut une place à part pour les observateurs.
Edgar Morin semble se précipiter lorsqu’il voit dans le titre de
la revue le symbole de « cette volonté d’alliance entre marxisme
et anarchisme. »
Le pôle de cristallisation de ce courant est la revue Informations
et Correspondances Ouvrières, composé d’anciens militants
de Socialisme ou Barbarie, de la FA, de Noir et Rouge et d’isolés.
Le groupe opère dès 1968 certaines jonctions avec le mouvement
libertaire par l’intermédiaire du Mouvement du 22 Mars. ICO se transforme
alors dans une sorte de fédération dans laquelle cohabitent
des groupes et des revues. Noir et Rouge représente son courant
spontanéiste, anarchisant et anti-organisationnel.
Dans les semaines qui suivent les journées de Mai paraît
sous forme de brochure l’ouvrage L’autogestion, l’Etat et la Révolution,
réalisé en commun par Noir et Rouge et ICO. Ils se proposent
de montrer à partir des exemples russe, italien, espagnol, yougoslave,
algérien, français, que le problème essentiel qui
sépare marxistes et anarchistes est moins celui du commencement
(la critique de la société capitaliste et la nécessité
d’y mettre fin étant communes à tous les révolutionnaires)
ou du but à atteindre (l’abolition de l’Etat) que celui de
la période transitoire. L’autogestion généralisée
(en opposition à une nouvelle machine étatique au service
du peuple) en sera le moyen, réalisée par « les classes
aujourd’hui sans pouvoir : ouvriers, paysans, employés » .
Noir et Rouge en excluent les techniciens de plus en plus incorporés
à la classe dirigeante.
L’explosion de Mai hâte l’évolution du discours
de la revue, sans que cette dernière ne s’éloigne des positions
libertaires. Aux yeux des tenants de l’anarchisme institutionnel, les relations
entre Noir et Rouge et Cohn-Bendit sont la preuve d’une certaine déviation
opérée par le « groupe-non-groupe ». Devant cette
nouvelle polémique, la revue change de ton et conforte ses prises
de positions : « Nous serions cohnbendistes car nous sommes partisans
d’un anarchisme ouvert, prêt au dialogue, y compris avec ce qu’on
appelle le marxisme. » Les événements ont prouvés
l’efficacité et la nécessité de l’ouverture préconisées
par la revue depuis 1956 ; dans ce sens, il n’est plus question de cacher
ses idées et ses préférences : « Nous ne craignions
pas la confrontation et la discussion anarchisme-marxisme et nous ne rejetons
pas ce que Bakounine lui-même acceptait, à savoir l’apport
hégélien, la dialectique. » Leurs réflexions
rejoignent celles de Cohn-Bendit lors du congrès de Carrare, il
faut sortir d’une part des traditionnels clivages révolutionnaires
pour ne pas se couper des réalités, et d’autre part analyser
les déviations qui ont nui dans le passé à la révolution
:
« Nous pensons que le clivage réel n’est pas entre «
marxisme » et ou ce qu’on appelle ainsi et anarchisme, mais bien
plutôt entre esprit, conception libertaires et conception bureaucratique,
léniniste, bolchevique de l’organisation. (…) Et nous n’avons nulle
gêne, bien au contraire, à dire que nous nous sentons plus
proches de « marxistes » comme le Mouvement des communistes
de conseil dans le passé ou actuellement certains camarades d’ICO
et pas mal de copains du 22 mars que d’anarchistes officiels ayant une
conception quasi-léniniste de l’organisation-parti. »
Cette prise de position est caractéristique de certains mouvements
libertaires ou anarchisants après 1968, devant la Fédération
anarchiste notamment, considérée comme une organisation sclérosée.
Les différents contacts sont jugés bénéfiques
pour l’anarchisme. Dans cet esprit, la revue regrette la division des mouvements
révolutionnaires en « chapelles » . La multiplicité
de ces chapelles révolutionnaires a pour conséquence la stérilité
et l’affrontement entre celles-ci, ce qui les éloignent des luttes
réelles à mener.
L’année 1969 voit le « groupe-revue » s’intéresser
à la question syndicale. En effet, après les événements
, les syndicats sont très critiqués par la revue; même
si l’origine et le but des syndicats sont révolutionnaires, ils
se sont intégrés au système et ne représentent
plus cette possibilité émancipatrice pour les masses : «
En période révolutionnaire aiguë, les organisations
qui avaient en principe pour but de promouvoir cette situation reculent
soudainement devant l’étau populaire et se trouvent à ce
moment en opposition avec lui. Ces organisations voient leur autorité
contestée par celle d’organismes directement issus des masses en
lutte et ont le réflexe de s’opposer, de freiner le dynamisme du
mouvement. Mai et juin 68 ont confirmé la réalité
du processus. »
Noir et Rouge voit dans le spontanéisme la solution à
cette « trahison » des syndicats. Le rôle des anarchistes
en période révolutionnaire sera donc d’agir en tant que minorités
agissantes et non en tant qu’avant-garde, car la révolution doit
être le fait des travailleurs eux-mêmes : « Au niveau
de l’action, les libertaires ne défendront pas un système
mais des principes garantissant le plus possible la libre expression, la
représentation de chaque instant le plus direct de l’ensemble des
éléments de base. Le but était non de conduire en
tant qu’avant-garde les masses, mais en tant que minorité consciente,
de créer ou de sauvegarder ces conditions. » L’avant-gardisme
dans ses conceptions traditionnelles est rejeté au profit d’une
attitude de conseils et d’appui le cas échéant : «
Le rôle des minorités conscientes, comme celui de chaque individu,
est bien sûr de s’exprimer, de proposer leurs conceptions dans le
cadre d’une liberté la plus totale, étant entendu que la
décision concernant l’ensemble sera prise à la base par l’ensemble.
» Cette définition rejoint les critiques de la bureaucratisation
des organisations révolutionnaires. En outre, elle confirme cet
aspect libertaire qu’on a pu ressentir en Mai dans le rejet de toute direction
révolutionnaire, de chefs et de leaders.
En 1970, le dernier numéro de Noir et Rouge paraît alors
que nombre de ses éléments s’orientent vers des positions
de plus en plus spontanéistes. Le groupe se dissout à la
surprise générale des militants. Pour Jean Maitron, la revue
n’a pas su gérer l’héritage de mai et sa responsabilité
idéologique après la mise en avant du nom de Cohn-Bendit
: « Il semble que Mai ait accéléré le mythe
Noir et Rouge. L’appartenance de Dany CB au groupe et le fait que ça
se soit su n’a peut-être pas arrangé les choses de ce côté…
» Plusieurs aspects sont mis en avant par la revue pour
expliquer sa disparition, notamment « l’incapacité de poser
une analyse socio-économique claire », et les difficultés
« de mener une campagne à long terme sur un objectif profond.
» Le choix de l’auto-dissolution trouve ses origines dans la
crise du mouvement anarchiste et plus particulièrement du pôle
tournant autour d’ICO, ainsi les raisons « s’expriment dans une période
de crise du groupe NR en relation avec la crise de l’ensemble des camarades,
organisés ou non qui ont rejeté bien avant Mai les vieux
schémas sclérosés du mouvement anarchiste officiel.
» L’unité d’ICO se dégrade suite aux différentes
analyses de Mai 68. Deux courants principaux se forment : un courant d’origine
intellectuelle, s’inspirant du marxisme et un courant spontanéiste
regroupé autour de NR. Le groupe ICO éclate, les éléments
marxistes se regroupent et le groupe subsiste sous des formes très
spontanéistes.
L’article « Sur le néo-anarchisme » paraît
dans le dernier numéro de la revue. Conçu comme un bilan
de l’activité du groupe depuis 1956, l’article se révèle
comme une prise de position définitive du groupe sur les rapports
entre marxisme et anarchisme, afin d’éviter toute confusion : «
Nous n’avons pourtant jamais voulu, comme le propose Daniel Guérin,
une sorte de mélange des deux idéologies, certains cocktails
nous paraissant par trop indigestes. »
Quant aux rapports avec les tenants de l’anarchisme institutionnel,
ils sont le fruit du travail de clarification entrepris : « Je ne
pense pas que nous ayons spécialement ménagé la Mère-Anarchie
en tant qu’entité parfaite, inaliénable comme dirait l’autre.
les orthodoxes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et nous ont toujours
accusés, eux du contraire, à savoir remettre en question
l’anarchisme traditionnel, ce qui a effectivement constitué une
des lignes de force de notre trajectoire politique. »
Doit-on en conclure la formation d’un nouvel anarchisme ou plutôt
y voir une nouvelle conception ou approche des théories libertaires?
Selon NR, l’évolution théorique du groupe, mis en parallèle
avec celle d’autres groupes anarchistes (notamment les étudiants),
se situe dans une progression logique en rapport avec l’évolution
de la société et des formes de lutte et d’aliénation
: « Je ne pense pas qu’il faille parler d’un anarchisme nouveau mais
plus sûrement d’une vision nouvelle, d’un esprit nouveau, d’une perception
plus aiguë et plus critique de l’anarchisme. »
B) Mutations sociologiques et changements idéologiques
L’explosion du nombre des groupes libertaires ou anarchisants
et les atermoiements d’une partie rendent difficile une estimation quantitative
des forces ; d’un autre côté, les nombreuses réflexions
qui apparaissent après 1968 témoignent d’un changement dans
l’ordre des idées de nombre d’anarchistes. Cette évolution
se traduit dans les bulletins intérieurs de la Fédération,
mais aussi dans les témoignages et ouvrages de certains militants.
L’étude ne serait pas complète si on ne porter intérêt
à la composition sociologique de certains militants ou inorganisés.
Le manque d’étude et l’éloignement dans le temps ont empêché
une approche sérieuse des milieux libertaires français des
années cinquante. Henri Arvon semble avoir déceler ce glissement
dans l’origine sociale des anarchistes, qui déterminent dans une
certaine mesure les changements qui touchent le mouvement : « La
prédominance actuelle de l’anarchisme individualiste se manifeste
d’ailleurs par le changement radical dans l’origine sociale de ceux qui
adhère à l’idéal anarchiste. » Arvon semble
deviner cette évolution lorsqu’il fait le parallèle avec
les sociétés contemporaines, mais ne donne pas de chiffres
pour le constater.
Il s’agira donc ici de lever quelques hypothèses sur la
composition idéologique de certains groupes pour définir
ce que sont les anarchistes à l’aube des années soixante-dix.
Il sera temps d’établir un premier bilan des réflexions,
nouvelles et classiques, qui caractérisent le mouvement.
« Un anar, qu’est ce que c’est ? »
Les difficultés rencontrées pour avoir plus d’informations
sur les parcours et l’appartenance sociale des anarchistes semblent être
celles communes aux historiens de l’anarchisme. En fait, il semble mal
aisé de dénombrer les anarchistes, tant les historiens sont
prudents sur les chiffres à donner. Pour Maitron, ces nombres «
varient qu’ils s’agit de compagnons actifs ou de sympathisants plus ou
moins proches. » D’emblée une question se pose, à
savoir si la classe ouvrière, dans un sens assez large, constitue
l’essentiel du mouvement. Le constat qu’établit Claire Auzias, dans
la conclusion de son livre, souligne l’appartenance de l’anarchisme au
mouvement ouvrier, à Lyon, pendant l’entre-deux-guerres : «
L’anarchisme est un mouvement social : à ce titre, il participe
des conditions générales du mouvement ouvrier, à chaque
moment de son histoire. » On essaiera de voir si on peut parler
de continuité dans le recrutement social des organisations libertaires
et de ceux qui se rallient spontanément à l’anarchisme.
Néanmoins, l’explosion de mai fait entrer en scène la
« classe» étudiante et change dans une certaine
mesure les compositions sociales et idéologiques. Pour mesurer ces
effets et ces changements, on se basera dans un premier temps sur l’étude
de Maitron , dans Le Mouvement social, qui porte sur l’appartenance sociales
des militants de la FA en 1972. Ensuite pourra-t-on s’attarder sur l’étude
et les enseignements de Mimmo Puciarelli , militant anarchiste et sociologue,
et adopter une approche des fondements sociologiques et idéologiques
de Mai 1968.
On peut émettre l’hypothèse, notamment en ce qui concerne les comités, de la permanence des membres par rapports à la fin des années soixante. En outre, l’analyse de Maitron ne prend pas en compte l’aspect étudiant et spontané du mouvement après 1968. Cette étude s’avère difficile dans la mesure où nombre d’individus qui se sont reconnus dans l’anarchisme lors de l’explosion de mai, rentrent, se dispersent ou suivent une autre orientation idéologique devant la difficulté des groupes et de la Fédération à s’organiser. Au delà de cette deuxième approche sociologique et « morale » du ralliement aux thèses libertaires, on sera amener à considérer l’importance de Mai 68 dans la formation et l’imaginaire des militants, et à savoir si on peut considérer les événements de Mai comme un mythe fondateur.
Jean Maitron étudie la composition la Fédération
anarchiste pour déterminer celle du mouvement. Cette approche se
légitime dans le sens où la Fédération représente
au niveau quantitatif le noyau historique du mouvement et des militants
actifs. Le premier axe d’étude concerne la composition du groupe
d’Asnières, auquel appartient Maurice Laisant. . On ne peut généraliser
la situation à partir d’un groupe mais on peut s’interroger si les
phénomènes aperçus renforcent le caractère
signalé à propos des hommes qui ont reconstruits la FA en
1945 et 1953.
Groupe d’Asnières (FA) en 1972
Quelques conclusions s’imposent. Deux éléments sautent
aux yeux dans le tableau. Tout d’abord la présence de cinq femmes,
soit plus du tiers du groupe, qui caractérise semble-t-il un trait
général de l’époque dans tous les groupements de gauche.
Ce fait n’est donc pas particulier au milieu anarchiste. Ensuite, c’est
la prédominance des adhérants âgés de
45 ans et plus, soit plus du tiers.
Si on aborde la question de la profession et d’appartenance syndicale,
forcément liées dans la perspective anarchiste, on dénombre
en ce qui concerne la première : un étudiant, deux travailleurs
indépendants, une vendeuse, deux ouvriers, et huit cadres moyens,
ceux-ci représentant 57% du groupe. L’appartenance syndicale consacre
la primauté des syndiqués FO (35%). On recense autre part
un CFDT, un CGT, un autonome, et six organisés.
Comité de Relations de la FA
Pour être complet, et confirmer ou infirmer ces analyses, il s’agit
de détailler la composition des trois comités de la FA. En
ce qui concerne les âges, une correction est apportée à
ce qui paraissait ressortir de l’étude du seul groupe d’Asnières.
Pour l’ensemble des membres des trois comités, soit vingt et un,
douze membres, c’est à dire 57% ont moins de vingt-cinq ans et 80%
moins de quarante-cinq ans. La répartition se dessine donc dans
une majorité de jeunes et d’adultes. Les femmes ne représentent
qu’un cinquième des membres, ce qui paraît plus conforme à
l'époque car les mouvements anarchistes, politiques et sociaux se
caractérisent par un faible nombre de femmes.
Pour les professions, sur les huit membres des deux premiers comités,
on recense un travailleur indépendant, cinq cadres moyens (62%)
et deux ouvriers. L’étude des trois comités renforce la prédominance
des ouvriers et des cadres moyens, représentant chacun 38%, au côté
des deux étudiants et des deux travailleurs indépendants.
L’appartenance syndicale confirme la position FO (un tiers) tout en soulignant
une certaine « désertion » des syndicats.
En conclusion, deux observations importantes se dégagent.
D’une part, à l’image d’autres partis ou mouvements politiques qui
se veulent militants, la question de l’âge se pose. Les adhérents
sont, dans leur quasi-totalité, jeunes ou adultes, et ceux qui ont
plus de quarante-cinq ans sont ceux qui ont poursuivi leur action. D’autre
part, la place des femmes est de plus en plus conséquente par rapport
à leur absence presque totale à la veille de la première
guerre mondiale. Elles n’ont plus un simple rôle de « figurants
» et doivent être considérées comme membres à
part entière de l’organisation, ce qui traduit également
un plus grand investissement personnel. Maitron souligne que leur proportion,
entre un quart et un tiers, est moins importante que le phénomène
en lui-même.
En ce qui concerne les rapports entre l’appartenance sociale et les
conceptions anarchistes (communiste et individualiste surtout), Maitron
conclut un descriptif type de l’anarchiste-communiste à travers
les époques : « tous nos sondages témoignent qu’il
est, dans une très forte proportion, un travailleur, ouvrier du
cuir, du textile, du bâtiment, plus fréquemment du livre ou
de la métallurgie, et responsable syndical à l’occasion.
» Ces évaluations doivent être nuancées,
sinon contredites, sur deux points en ce qui concerne la période
étudiée. Si on prend les statistiques du groupe d’Asnières
et des comités de la FA comme valeur générale, 40
à 60% des anarchistes-communistes appartiennent aux cadres moyens.
Mais cette tendance est peut-être vérifiable et applicable
aux partis et formations de gauche, l’ouvrier manuel, plus répandu
dans le passé, partage certaines de ses conditions (notamment salariales)
avec les travailleurs divers.
Selon Mimmo Pucciarelli, cette évolution se remarque également
à partir des chiffres concernant les anarchistes allemands du début
des années soixante-dix, « On peut dire que les libertaires
ne sont plus représentatifs de ces couches sociales dites «
ouvrières », ce qui paraît vraisemblable aussi pour
les autres pays d’Europe comme la France. »
Georges Fontenis souligne, quant à lui, la diversité
sociologique qui caractérise le Mouvement communiste libertaire
:
« La composition sociologique : des enseignants et des étudiants
certes, mais aussi –contrairement à ce qui a été parfois
avancé – des ouvriers, notamment à Tours, dans la banlieue
parisienne, dans le lyonnais, à Angers, quelque fois même
des paysans (dans l’Ouest) et même des écrivains –Daniel Guérin,
André Laude-… »
L’émergence d’une classe moyenne au sein de la Fédération
(évolution qui reproduit, en l’accroissant, dans une certaine mesure,
celle de société toute entière) semble toutefois se
confirmer. Luis Mercier Vega ressent aussi ce changement :
« Il y a dans les rédactions des publications comme dans
les centres de propagande, moins d’ouvriers et plus d’intellectuels qu’autrefois.
Que l’on traduise ce phénomène en terme de sociologie et
que l’on parle de tassement du secondaire et de gonflement du tertiaire,
avec de normales conséquences, valables pour le mouvement anarchiste
comme pour n’importe quel mouvement socialiste, n’enlève rien à
l’importance du changement pas plus que cela ne facilite pour autant une
solution à la crise. »
L’appartenance de l’anarchisme au mouvement ouvrier proprement dit
reste encore un élément important mais qui tend à
s’infléchir. Dans ce sens, on peut retenir également que
même si les anarchistes pouvaient appartenir à la classe ouvrière
ou prolétarienne, ils s’en distinguent alors et surtout par leur
travail culturel, qui les éloignent de fait de leurs conditions
économiques et sociales.
Les diverses études sur l’évolution sociologique des
anarchistes dans d’autres pays semble confirmer cette évolution.
Freedom, hebdomadaire anarchiste anglais, réalise une enquête
auprès de ses 1863 abonnés au début des années
soixante. La donnée principale qui en ressort est la proportion
des personnes appartenant à la classe moyenne. Parmi celles âgées
de plus de soixante-dix ans, il y a 50% d’appartenance à la «
classe ouvrière » et 50% à la classe moyenne. Plus
les âges baissent, plus la proportion de la seconde catégorie
s’amplifie. Leur conclusion majeure était que « contrairement
à la vielle génération, la nouvelle génération
anarchiste va avoir des origines prédominantes de la classe moyenne.
»
On peut émettre l’hypothèse que ce ralliement d’une partie
de la classe moyenne à l’anarchisme relève d’une volonté
de changer l’orientation de la société des trente glorieuses,
synonyme de promotion sociale, de liberté, de « bonheur »
et d’abondance des biens. Le rôle des classes moyennes est évident
dans tous les mouvements comme la « beat-generation » ou l’explosion
de la contre-culture , qui poussent de nombreux jeunes à rechercher
les voies nouvelles de la vie sociale.
Deuxièmement, le fléchissement du taux de syndicalisation
(environ 40% d’adhérents qui n’appartiennent à aucune centrale
ouvrière) peut dans un sens être vu comme une conséquence
de ce nouvel apport. Pour ceux qui sont syndiqués, il s’agit d’une
appartenance en quasi-totalité à la CGT-FO. L’hostilité
à la CGT s’explique par ses sympathies affichées pour le
Parti communiste français. Concernant la CFDT, Maitron s’étonne
de la répugnance des libertaires pour celle-ci : « Les faits
sont là et on peut avancer, semble-t-il, que la réserve manifestée
à la CFDT tient aux origines chrétiennes de la centrale.
» Pourtant, il semble que nombre de jeunes anarchistes prônant
l’autogestion, pendant et après 1968, se soient ralliés
à cette centrale. Mais il faut ici être prudent :
« Un certain nombre de militants de la CFDT reconnaissent la
validité de cette lutte (NDLR : étudiante). Ils ne sont pas
affiliés ailleurs parce que la CGT est stalinienne et FO encore
plus intégrée. Il y a donc des militants honnêtes et
intéressant au sein de la CFDT. Actuellement, l’action de ces militants
coïncide avec les intérêts bureaucratiques de la CFDT,
intérêts anti-staliniens. Elle fait donc du gauchisme par
rapport à la CGT pour récupérer ses membres. En sorte
que nous n’avons plus confiance dans l’orientation et les appareils de
l’une et de l’autre. »
A l’inverse, l’adhésion à la CGT-FO, réformiste
et exempte de courants gauchistes, laisse aux anarchistes « un monopole
révolutionnaire qui leur permet de développer à loisir
leurs conceptions. »
Ces dernières évolutions sont dans une forte proportion
influencées par l’explosion de Mai . Mimmo Pucciarelli a étudié
les origines des anarchistes depuis 1970, principalement sur la région
lyonnaise et voit que la jeunesse ou plutôt la nouvelle génération
révolutionnaire qui naît en 1968 change la composition du
mouvement.
Aborder la sociologie et l’appartenance sociale des anarchistes de
1968 consacre les événements du printemps comme un mythe
fondateur, une prise de conscience dans l’action et l’imaginaire des révoltés
libertaires. Ainsi peut-on dire avec Claude Parisse :
« Mai 68 est à l’origine du renouveau libertaire de ces
tente dernières années, renouveau au sens large dans la mesure
où il n’a jamais été autant question des idées
libertaires, dans le presse, les mouvements sociaux, la philosophie même.
Renouveau au sens étroit du mouvement libertaire proprement dit
avec l’émergence partout en France de nouvelles générations
de libertaires. »
Les acteurs des événements de Mai ne sont pas ceux imaginés
par les prophètes du socialisme et c’est ici que réside une
nouveauté essentielle pour la pensée des anarchistes mais
aussi dans le domaine de la propagande et de l’action. Jean Barrué
souligne encore l’importance du drapeau noir dans le « choix anarchiste
» : « Cette humble étoffe noire a crée dans le
public un choc psychologique : déchaînant l’indignation des
bien-pensants de toute obédience, frappant d’étonnement ceux
qui croyaient l’anarchisme à jamais enterré et faisant naître
chez certains le désir de s’instruire et de pénétrer
la pensée libertaire. »
L’évolution de la société et ses contradictions
ou dysfonctionnements, la fin d’une culture ouvrière qu’on peut
remarquer à partir des années soixante, ont déterminé
le jaillissement d’un anarchisme nouveau, qui commence à se développer
à la fin de ces années-là. Néanmoins, Puciarelli
admet la difficulté d’analyse sociologique d’un milieu comme l’anarchisme
: « On ne peut établir une « typologie » exhaustive
d’un tel milieu. Chaque individu ayant des caractéristiques propres,
il nous faudrait constamment faire une sociologie des nuances, surtout
pour des populations et des groupes aussi divers et différents que
sont les collectifs libertaires, leurs initiatives et leurs participants.
»
Mais l’analyse de l’auteur sur la situation des anarchistes à
la fin des années quatre-vingt-dix confirme dans un sens l’évolution
qu’on peut sentir à l’aube des années soixante-dix. En effet,
les anarchistes de maintenant « sont des personnes issues, en grande
majorité, des couches moyennes et exerçant les activités
représentatives de ces dernières. Ce sont des personnes cultivées,
ayant des diplômes ou un capital culturel plus étendu que
le reste de la population. Chez les anarchistes, on trouve peu d’ouvriers
et ouvrières, et peu de chômeurs. »
Il semble, simplement, que l’appartenance sociale des anarchistes suit
l’évolution de la société et de ses composantes sociales.
D’autre part, Mai 1968 a bouleversé les formes de revendications
et de manifestations. Ainsi, parle-t-on dans les années soixante-dix
des Nouveaux Mouvements Sociaux. Cette évolution peut être
mise en rapport avec l’évolution des pensées libertaires
des années soixante et des anarchistes qui ont réclamé
depuis 1968 et parfois avant, une systématisation de la pensée
à tous les échelons de la vie sociale et politique.
Bilan et perspectives
Les journées de mai 68 mobilisent sur une période de deux à trois ans les pensées qui se doivent de trouver ce qui a manqué au mouvement anarchiste pour profiter de la révolte. L’ORA, par exemple, en est la conséquence légitime pour la FA. La situation du mouvement anarchiste en 1970 est complètement différente de celle de 1950. La Fédération anarchiste ne représente plus le centre névralgique du mouvement qui a « explosé » dans une constellation de groupes ou revues, plus ou moins spontanéistes et d’une durée variable. Idéologiquement, la rupture entre les diverses positions semble encore plus marquée qu’en 1967.
Au sujet du marxisme, les événements ont hâté
l’évolution du discours (on l’a déjà vu avec la TAC
et Noir et Rouge), si ce n’est justifié en apparence et non pas
théoriquement, ces perspectives idéologiques. Dans la fédération,
les débats se cristallisent rapidement quand Joyeux dénonce
la démarche matérialiste de Cohn-Bendit et ses camarades,
qui influencent quelques militants :
« Nous ne marchons pas pour la dialectique d’Hégel , nous
ne marchons pas pour le matérialisme historique, et nous disons
très solennellement aux camarades qui recrutent n’importe qui, n’importe
quoi, parce qu’ils font un peu de bruit dans la rue que le jour où
à cette tribune le matérialisme historique, la dialectique
guesdienne seront défendues et approuvées, le groupe libertaire
Louise Michel s’en ira. »
Il existe un danger de confusion sur les « anarchistes »
de mai, et dès février 1969, selon Joyeux, une distinction
doit être faite entre les « vrais » révolutionnaires
et les exhibitionnistes : « C’est à tort qu’on se figure que
l’anarchie est représentée dans le milieu étudiant
par quelques personnages qui s’en réclament bruyamment, se montrent
partout, jouent à l’important, pavanent, insultent, qui, en même
temps qu’ils plastronnent sur le devant de la scène, clignent de
l’œil du côté de chez Gallimard, font des risettes à
l’intelligentsia marxiste et s’apprêtent à engranger le pognon
qu’ils n’auront pas besoin de distribuer aux organisations révolutionnaires.
»
Pour l’auteur, comme pour nombre de militants, le double visage
contradictoire de Mai restera celui d’un immense espoir et de visages inconnus
scandant les slogans anarchistes sous les drapeaux noirs et celui de quelques
personnages venus s’amuser avec les théories révolutionnaires
et libertaires dans une insupportable confusion.
Néanmoins, beaucoup d’éléments, pour certains
libertaires, légitiment les positions marxistes sur certains points.
Bakounine, traducteur en russe du Capital, ne confirme-t-il pas cette impression
?
« Je pense que Marx après Proudhon (…) a su dépasser
la philosophie empirique hégélienne pour arriver et dépasser
la dialectique idéaliste, pour arriver à la dialectique scientifique
matérialiste. En ce sens, je vous rappellerai que Bakounine était
marxiste. »
Les oppositions se cristallisent sur le fond idéologique et
Augustin, du groupe de Belleville, ne cache plus ce que beaucoup pensent
tout bas :
« Il faut lire Marx avant de dire des propos antimarxistes parce
que lorsque je dit que je suis marxiste, j’entends par là que la
philosophie de Karl Marx aboutit à la disparition du système
de l’Etat et à la création d’une société libertaire.
Pour moi, déclarer : je peux faire la révolution sans être
marxiste, je suis anarchiste mais je ne suis pas marxiste, cela veut dire
je suis anarchiste mais je ne suis pas révolutionnaire. De même
qu’on ne peut pas dire je suis anarchiste mais je ne suis pas communiste.
Un anarchiste est un communiste libertaire sinon il n’est pas anarchiste.
»
Ces nouvelles réflexions sont importantes dans le sens
où on ne peut en trouver trace dans le mouvement officiel pendant
les années cinquante et même jusque 1968, ce qui témoigne
de la place des journées de mai dans l’évolution de la pensée
de certains militants. Les jeunes congressistes insistent sur la volonté
de dépasser la vieille classification rigide du mouvement révolutionnaire,
il convient de ne pas tomber dans l’idéologie sectaire mais de bâtir
une pensée vivante et ouverte.
Pour les « anciens », les expériences du siècle
sont la preuve de la faillite des conceptions marxistes :
« On ne peut pas récuser le passé, quelque soit
ce passé.(…) Un exemple seulement : il est dans la révolution
espagnole une dernière expérience qui peut nous intéresser
directement. Il est certain que si des camarades espagnols avaient connu
exactement ce qu’était le mouvement communiste quand les russes
ont amené le premier bateau d’armes à Barcelone, ils n’auraient
pas ouvert toutes les portes, (…) ni fêté parce qu’ils apportaient
des armes à la révolution espagnole. Ils auraient su que
ces armes étaient destinées à étrangler la
révolution, mais ce jour-là ils ne les connaissaient pas.
»
Tout mouvement se réclamant dans quelque mesure que ce soit
du marxisme est condamné à l’avance par les buts qu’il va
se fixer : « tout parti qui se réclame de Marx et qui va construire
aussi petit que cela, va débuter avec un caractère de sentiment
libertaire d’abord et, plus il grandira plus il aura la possibilité
de prendre l’Etat ou les moyens économiques entre les mains, plus
il changera vers la voie autoritaire. » En définitive,
si les fondements idéologiques et les concepts sont relativement
les mêmes, ce qui change cependant, ce sont les r&eac