|
La constitution d'un organisme
de liaison internationale avait été un acte de foi. Lorsque, de ce rassemblement
confus il fallut extraire un ensemble de principes et une ligne de conduite
commune à toutes les sections nationales, les difficultés commencèrent.
"La capacité ouvrière" de Proudhon qui vient de paraître et les "Principes
fédératifs" du même auteur, inspirent les représentants de la section
française qui voient l'émancipation ouvrière à travers la généralisation
du "Mutualisme", les blanquistes mal débarbouillés des "grands principes
de 89 " pratiquent un nationalisme agressif et rêvent de porter le socialisme
à la pointe des baïonnettes à travers toute l'Europe.
Calfeutrés dans leur île, l'immense majorité des syndicats anglais essaient
de construire une économie en marge de leur capitalisme mais aussi du
mouvement socialiste européen, cependant que -par personne- interposée
Marx, ce génie gothique, débute cette lente ascension qui aboutira .à
la centralisation de l'organisation Internationale et sera le prélude
au "centralisme démocratique" inventé par Lénine.
Partout ailleurs en Italie, en. Belgique, en Hollande, en Allemagne même,
le Mouvement socialiste oscille entre la collaboration avec les libéraux
dans des gouvernements bourgeois et le carbonarisme. Le romantisme révolutionnaire
n'a pas encore vu son exubérance corrigée par une étude sérieuse de l'économie
ou plutôt les études sérieuses de l'économie -parues jusqu'alors et qui
sont l'œuvre soit de Proudhon soit de Marx sont négligées car elles limitent
l'aventure révolutionnaire, non dépourvu de visées personnelles, à quoi
rêvent les politiciens issus de la bourgeoisie et qui se sont ralliés
au socialisme.
La Grèce, la. Pologne, l'Italie, autant de problèmes nationaux qui masquent
le vrai problème, le problème de classe que l'Internationale doit résoudre
et Bakounine lui-même n'échappera pas pour un temps à ce lyrisme, nationaliste
mis à la mode par Byron et qui gangrène la démocratie radicale et socialiste
du dix-neuvième siècle.
Des débuts difficiles
Six mois ne se sont pas écoulés depuis la création de l'Internationale
que déjà un conflit s'élève entre la section parisienne et le Conseil
de Londres sourdement travaillé par Marx.
Le bureau International a désigné pour le représenter en France, Henri
Lefort, un républicain socialiste qui n'appartient pas au mouvement ouvrier.
Tolain et Fribourg refusent au Conseil général le droit de s'immiscer
dans l'organisation et l'administration intérieure de la section française.
Ils ont donné leurs adhésions au pacte de Londres parce que fédératif
; ils ne veulent relever que de leurs mandants.
Le Conseil général n'est que le cœur de l'association ; le congrès seul
en sera la tête. Ils obtiendront satisfaction. Mais déjà se trouve posé
un problème essentiel du mouvement ouvrier qui, aujourd'hui encore, agite
profondément les partis communistes en rébellion contre Moscou.
A la conférence qui se tint à Londres, en 1865, et qui consacra la prédominance
de la section française dans l'Internationale, un autre événement important
se produisit. Pour la première, fois, au côté de Tolain, siège un ouvrier
relieur. Il s'appelle Eugène Varlin.
Mais c'est le Congrès de Genève, en 1866, qui va être déterminant pour
l'Internationale. Marx écrit, à ce sujet à Engels : "Je suis décidé à
faire, ici, ce que je pourrai pour le succès du Congrès de Genève, mais
à ne pas y aller, je me soustrais de cette façon à toute responsabilité
personnelle." Lorsque, à l'ouverture du Congrès, on annonce que Marx a
refusé d'être délégué, Tolain monte à la tribune pour déclarer "Comme
ouvrier, je remercie le citoyen Karl Marx de n'avoir pas accepté la délégation
qu'on lui offrait... Je crois qu'il est utile de montrer au monde que
nous sommes assez avancés pour agir par nous-mêmes". Et, là se pose nettement
la séparation du mouvement syndical et du mouvement socialiste qui, encore
de nos jours, opposent le Mouvement ouvrier révolutionnaire aux marxistes
et aux communistes, en particulier.
Ce Congrès devait voir la rentrée tumultueuse des blanquistes à l'Internationale
où ils attaquèrent violemment Tolain. Enfin les résolutions du Congrès
tracent les grandes lignes de ce que sera, trente ans plus tard, le programme
d'action des Bourses du Travail. Le Congrès décide que le Conseil général
établira des statistiques des conditions de travail dans tous les pays.
Il constate que le premier pas en vue, de l'émancipation ouvrière est
la journée de huit heures. Toutefois, le Congrès se termine sur un échec
de la délégation française, opposée aux "travailleurs de la pensée", et
un amendement de Tolain qui exige, pour voter au Congrès, la qualité d'ouvrier
manuel est rejeté par 25 voix contre 20.
Le Congrès se sépare en condamnant les armées permanentes. L'importance
du congrès n'échappera à personne et on voit déjà se dessiner ce que seront
les grandes lignes du syndicalisme révolutionnaire.
Parmi la délégation française et en plus des "mutualistes", on note Eugène
Varlin, Benoît Malon, Aubry, Albert Richard et un jeune délégué de la
Suisse, James Guillaume.
Au Congrès de Lausanne, en
1887, la prééminence de la section française est encore nette, mais les
tendances qui vont s'affronter laissent deviner ce que va être l'orientation
de l'Internationale dans les années à venir. Les "Mutualiste " affrontent
les collectivistes qui préconisent "l'entrée du sol à la propriété collective
et l'abolition de l'héritage" ; ces derniers sont soutenus par les Anglais,
les Belges et les Allemands. César de Paepe sera leur porte-parole.
Les Français et les Italiens demeurent partisans de la propriété individuelle.
La décision est reconduite au prochain Congrès et l'Assemblée décide d'appuyer
le Congrès de la Paix et désigne James Guillaume pour la représenter (Congrès
de transition). Ce qui n'empêche pas Marx d'écrire à Engels "A
la prochaine révolution, nous aurons tous deux l'Internationale entre
les mains."
Une fois de plus, le "prophète" se trompe, la prochaine révolution qui
sera la Commune, échappera complètement à son contrôle et son dépit de
ne pouvoir dominer l'Internationale le poussera à la détruire.
LA POUSSEE DECISIVE .
Le Congrès de Bruxelles (1868) devait marquer un tournant décisif dans
l'orientation de l'internationale. Une nouvelle commission remplace à
Paris, Tolain et ses amis, condamnés par le Tribunal correctionnel. Elle
comprend Eugène Varlin, dont l'influence va devenir prédominante, Benoît
Malon, Théisz, Pindy, des futurs membres de la Commune et également, Richard
et Audry, des blanquistes qui ont évolué vers le mouvement ouvrier. Ils
se réclament d'un communisme anti-étatique. Ils s'opposent à Tolain, en
réclamant l'instruction gratuite et obligatoire et l'égalité des droits
de la femme. Les mutualistes s'opposaient à l'examen des problèmes politiques.
Varlin et ses amis, appuyés par de Paepe, feront triompher une théorie
qui restera celle du syndicalisme et que la Charte d'Amiens reprendra.
Pour eux, les syndicalistes ne peuvent pas se désintéresser des problèmes
politiques qui les concernent, mais la résolution de ces problèmes dépend,
d'abord, des travailleurs qui les examinent et leur trouvent une solution
en dehors des partis politiques. En se plaçant ainsi à égales distances
des réformistes et des marxistes, ils fixent un point décisif de la doctrine
anarcho-syndicaliste.
Le Congrès se termine sur cette déclaration du président Dupont " Nous
ne voulons pas de gouvernement parce qu'il ne sert qu'à opprimer, le peuple.
Nous ne voulons plus d'armées permanentes parce qu'elles ne servent qu'à
massacrer le peuple, nous ne voulons pas de religions parce qu'elles ne
servent qu'à éteindre les lumières et à anéantir l'intelligence".
Voilà un programme auquel nous avons été les seuls. nous autres anarchistes,
à rester fidèles, ce qui nous autorise à nous réclamer valablement de
la Première Internationale, celle qui, en pleine maturité dressait le
catalogue des luttes pour l'émancipation du monde du travail.
Le congrès, qui se tient à
Bâle, en 1869, confirme et complète le Congrès de Bruxelles. Le socialisme
collectiviste l'emporte sur le mutualisme. Pour écarter le réformisme
du mouvement syndical Bakounine, Marx et Blanqui se sont associés, Blanqui
déclare "Les hommes de la légalité baissent la tête, mais les hommes de
l'égalité ont relevé la tête". Mais, en réalité, le Congrès est dominé
par une majorité de communistes non autoritaires. En face de deux minorités
: les mutualistes et les marxistes. La majorité fait adopter le principe
de l'abolition de la propriété foncière et du droit d'héritage.
Les mutualistes Tolain et Murat sont battus. Les marxistes présentent
alors un amendement rédigé par Marx, limitant seulement le droit de tester.
Cet amendement est également repoussé et on -peut dire alors que le communisme
antiautoritaire, le communisme libertaire dominent le Mouvement ouvrier
international. Et Engels écrit à Marx "Le gros Bakounine, est derrière
tout cela, c'est évident. Si ce maudit Russe pense se placer par des intrigues
à la tête du mouvement ouvrier, il est grand temps de le mettre hors d'état
de nuire."
Mais c'est dans la lettre de Varlin qui paraît dans " le Commerce"; que
se dessinent nettement, les trois tendance. Il écrit " L'Internationale
est et doit être un Etat dans l'Etat. Qu'elle laisse ceux-ci marcher à
leur guise en attendant que notre Etat soit le plus fort, Alors, sur les
ruines de ceux-là nous mettrons le nôtre. " Et Louis Pindy pose nettement
le problème de la syndicalisation: " Le groupement des sociétés de résistance
(les syndicats) formera la commune de l'avenir et le Gouvemement sera
remplacé par le conseil des corps de métier." C'est ce que devait dire
Pierre Besnard, dans son magnifique discours du Congrès de Lille, en1921.
C'est ce que disent tous ceux qui se réclament valablement de l'anarcho-syndicalisme.
Enfin la résolution finale du congrès de Bâle se termine par cette phrase
de Louis- Pindy " Le régime du salariat doit être remplacé par la Fédération
des producteurs ". L'Internationale est alors à son apogée et c'est Benoît
Malon qui constate que "partout l'idée de l'Internationale prend comme
une traînée de poudre."
Mais la guerre va, suivant la belle expression de Dolléans, "rompre l'élan".
Congrès de Genève 1866
LE DECLIN
La guerre franco-allemande de 1870 va écarteler les tendances qui se supportaient
difficilement dans l'Internationale. Les blanquistes enfourchent le dada
nationaliste et Marx peut constater amèrement, dans une lettre à Engels
: " Je t'envoie Le Réveil ; tu y verras l'article du vieux Delescluze,
c'est du plus pur chauvinisme", et Jules Vallès nous a laissé, dans L'insurgé,
quelques pages hautes en couleur sur l'attitude des travailleurs influencés
par le jacobinisme, le jour de la déclaration de guerre. Mais Marx, dans
la même lettre, ajoute ces commentaires qui peignent bien le Personnage
: "La France a besoin d'être rossée. Si les Prussiens sont victorieux,
la centralisation du pouvoir de l'Etat sera utile à 1a centralisation
de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre,
transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France,
en Allemagne" et il conclut : "La prépondérance sur le théâtre du monde
du prolétariat allemand sur le prolétariat français sera, en même temps,
la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon." Voilà des propos
qui annoncent le Staline des grandes exterminations.
Et Engels répond par ces phrases qui devraient être gravées dans la mémoire
de tous les militants ouvriers " Ma confiance dans la force militaire
croît chaque jour. C'est nous qui avons gagné la première bataille sérieuse.
Il serait absurde de faire de l'antibismarckisme notre principe directeur.
Bismarck, en ce moment comme en 1866 (écrasement militaire de l'Autriche),
travaille pour nous à sa façon."
Pendant que ces politiciens odieux se congratulaient de cette façon écœurante,
les deux ailes proudhoniennes, l'aile mutualiste et l'aile communiste
anti-autoritaire, se réconciliaient en publiant, contre la guerre, un
manifeste que vous lirez dans ce numéro et qui reste l'honneur du mouvement
ouvrier révolutionnaire." De son côté, le conseil général de l'Internationale
à Londres, publiait un manifeste équivoque où on sentait l'influence de
Marx, qui se terminait par cette phrase valable, qui ne peut en faire
oublier d'autres plus que contestables " La classe ouvrière anglaise tend
une main fraternelle aux travailleurs français et allemands. Elle est
intimement convaincue que quelque puissent être les résultats de cette
horrible guerre, l'alliance des classes ouvrières de tous les pays finira
par tuer la guerre. " Et cette vieille canaille de Marx, en réponse au
manifeste pour la paix des travailleurs français, a l'audace d'écrire
à Engels, en parlant des Internationaux parisiens qui avaient signé le
manifeste pour la paix : "Ces individus, qui ont supporté Badinguet pendant
vingt ans et qui, il y a six mois, n'ont pu empêcher qu'il reçût six millions
de voix contre un million et demi (ce qui, entre nous représentait à peu
près la classe ouvrière salariée à cette époque), ces gens prétendent,
à présent, parce que les victoires allemandes leur ont fait cadeau d'une
République, et laquelle, que les Allemands doivent quitter immédiatement
le sol sacré de 1a France, sans quoi la guerre à outrance."
Là, Marx jette par-dessus bord ses amis blanquistes. Mais l'étude de ce
texte nous prouve que le personnage était pas seulement une canaille,
mais un imbécile.
La Commune de Paris et sa défaite allaient accentuer la décadence, de
l'Internationale ravagée par les factions, l'action de l'Internationale
pendant la Commune fut sans grande efficacité, Marx et ses amis ne jouèrent
aucun rôle dans la grande insurrection parisienne et par la suite, Marx
essaya d'accommoder l'insurrection à sa sauce. Le bureau des Trade-Unions
de Londres refusa de s'engager et le seul appui que reçurent les communards
fut celui des Proscrits se réclamant du romantisme socialiste.
Il est vrai que la Commune fut l'oeuvre du Jacobinisme dont ils se réclamaient
et des Internationaux français. Engels peut écrire et, pour une fois,
nous sommes d'accord avec lui : "Les responsables de tous les décrets,
mauvais ou bons, furent les proudhoniens, comme la responsabilité des
actes politiques revient aux blanquistes", encore qu'il faille constater
que les Internationaux de la Commune n'étaient pas des mutualistes qui
avec Tolain, s'étaient ralliés à Thiers, mais les communistes anti-autoritaires.
L'EFFONDREMENT
Après la Commune, la lutte entre Bakounine et Marx va prendre un tour
dramatique. Le conflit s'est simplifier. Deux tendances se partagent l'Internationale.
D'une part, les communistes anti-autoritaires avec Bakounine ; d'autre
part, les communistes autoritaires avec Marx,
Une mince fraction, conduite par de Paepe, s'efforce, en vain, à la conciliation.
Débarrassé des Internationaux parisiens, Marx, à la conférence de Londres
de 1871, fait voter une motion qui sonne le glas de l'Internationale "La
constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour
assurer le triomphe de la révolution sociale ". Le mouvement syndical
est mort et Marx s'apprête à prendre sa succession mais, une fois de plus,
le mouvement syndical renaîtra et se dressera contre les politiciens.
La scission sera consommée, à la Haye, en 1872, Bakounine et James Guillaume
sont exclus. Et,
Sur la proposition de Marx et d'Engels le conseil général est transféré
à New York. Pendant dix ans, l'Internationale a dominé l'Histoire européenne.
Certes, toutes les écoles socialistes ou syndicalistes peuvent se réclamer
de tels ou tels aspects de l'Internationale ; mais relisez les résolutions
du Congrès de Bâle, qui marque le sommet de l'organisation, et vous conviendrez
que seuls, les anarchistes défendent, aujourd'hui, les principes et les
formes de lutte qui furent celles des Internationaux et qui, aujourd'hui,
sont abandonnées par tous les communistes y compris les trotskistes, par
tous les socialistes y compris la gauche, par tous les syndicalistes y
compris ceux qui se réclament du syndicalisme révolutionnaire.
C'est ce qui nous autorise à prétendre que seuls les anarcho-syndicalistes
et les communistes libertaires sont en droit de se proclamer les héritiers
des hommes qui ont inscrit sur les pages de l'Histoire l'acte de naissance
du mouvement ouvrier intemational communiste antiautoritaire.
Maurice Joyeux
(1964)
Autres
articles :
La
Commune de Paris ; l'AIT
pendant la Commune de Paris ;
Michel
Bakounine ;
Marx-Bakounine et la Commune de Paris ; La
Commune par elle-même ;
Place au peuple,
place à la Commune (J. Valles)
; Nathalie
Lemel ; Eugène
Varlin ;
A
lire :
Histoire
de la Commune (Po Lissagaray) ; Histoire et souvenirs de la Commune (Louise
Michel) ;
Eugène Varlin (revue Itinéraire) ; Le journal officiel de
la Commune de Paris ;
L'Internationale (James Guillaume) ; Idées sur l'organisation sociale
(James Guillaume) ;
Michel Bakounine (Oeuvres complètes) ; Louise Michel (éditions
du Monde libertaire) ;
|